Avant l'adaptation de Netflix avec Jason Momoa, on reparle de Little Nemo: Les aventures au pays de Slumberland, un film de 1989 qui aurait pu marquer le début d'une nouvelle ère pour le cinéma d'animation japonais.
Avant qu'un nouveau marché s'ouvre en Occident (en particulier aux États-Unis) et que les noms de Ghibli et d'Hayao Miyazaki entrent dans la légende, d'autres cinéastes et longs-métrages animés japonais ont investi les écrans américains, comme le film Akira réalisé par Katsuhiro Otomo qui a eu un succès commercial relatif à l'étranger, mais a fini par trouver sa place dans la culture populaire et ouvrir la voie à la mondialisation de la japanimation.
Toutefois, on préfère aujourd'hui s'intéresser à un autre film d'animation, Little Nemo: Les aventures au pays de Slumberland qui est sorti un an après Akira dans une quasi-indifférence, alors qu'il avait justement été pensé pour conquérir les écrans américains. Si l'idée de départ était brillante, cette première coproduction animée sino-américaine s'est malheureusement enlisée dans une production laborieuse durant plusieurs années, passant à côté de tous les génies visionnaires qui s'offraient à elle.
LE RÊVE
Jusqu'au milieu des années 1970, c'est-à-dire avant la création du studio Ghibli, le cinéma d'animation japonais se résumait à quelques oeuvres mineures, comme Horus, prince du soleil (le premier film d'Isao Takahata) ou de niche, comme la trilogie de films érotiques Animerama. Aucun long-métrage animé ne s'était encore exporté avec succès en Occident, ce qu'ambitionnait de faire le producteur Yutaka Fujioka, l'ancien président de TMS Entertainment (autrefois Tokyo Movie Shinsha), un des plus anciens studios d'animation japonais.
En 1975, il a donc fondé Telecom Animation Film, une nouvelle filiale notamment destinée à produire des longs-métrages d'animation distribués à l'étranger. Le but était alors de proposer des travaux aussi qualitatifs que ce qui se faisait aux États-Unis, pour se démarquer des animes à faibles coûts de production. Le producteur a donc obtenu les droits du comic strip Little Nemo in Slumberland aux alentours de 1978 dans l'optique de concurrencer sur son propre terrain la compagnie Disney, qui exerçait encore son monopole en occident malgré la baisse de régime depuis la mort du fondateur.
Pour être certain d'avoir le succès escompté en dehors de l'archipel nippon, et plus particulièrement aux États-Unis, le producteur a approché des grands noms de l'industrie américaine, dont Chuck Jones (un des papas des Looney Tunes), qui a décliné l'offre, ainsi que George Lucas, qui était en train de transformer le paysage culturel mondial avec la saga Star Wars. Celui-ci a également refusé de participer au projet (dont il trouvait le scénario trop peu étoffé), mais a conseillé à Yutaka Fujioka de se tourner vers Gary Kurzt, qui s'était fait remarquer en tant que producteur de La guerre des étoiles, puis L'Empire contre-attaque.
Si le nom du coproducteur exécutif n'était peut-être pas aussi prestigieux qu'attendu, un certain Ray Bradbury (écrivain de génie à qui on doit le roman d'anticipation Fahrenheit 451 ou encore les scénarios du Monstre des temps perdus et du Moby Dick de John Huston) a aussi rejoint le navire à l'initiative du nouveau venu. Tout comme un certain Brad Bird (futur réalisateur du Géant de fer et des Indestructibles) et Jerry Rees, le futur metteur en scène du Petit grille-pain courageux, un autre enfer de production passionnant auquel on a consacré un dossier.
Une préproduction un peu trop idyllique
Pour s'assurer les meilleurs services, Fujioka a également fait appel à deux des Neuf Vieux Sages de Disney, les iconiques Franck Thomas et Ollie Johnston, comme consultants de l'animation, que le producteur voulait proche "du style Disney" si caractéristique. La production a ainsi commencé sous de bonnes grâces au début des années 80, via la toute nouvelle maison de production américaine TMS/Kinetographics.
Tout ça avec un budget conséquent : 4 milliards de yens, soit près de 35 millions de dollars, c'est-à-dire beaucoup plus que le budget d'Akira qui a coûté 1,1 milliard de yens (en comptant les frais marketing). De fait, tout était en place pour faire le grand film d'animation tant désiré et attendu. Mais le rêve a rapidement tourné au cauchemar.
LE CAUCHEMAR
Si Little Nemo: Les aventures au pays de Slumberland a acquis la réputation de film maudit, ce n'est pas seulement parce que sa production a duré des années et que les scénaristes et réalisateurs se sont succédé, mais surtout parce qu'un grand nombre de futurs talents incontournables du milieu ont à un moment été attachés au film, avant de claquer la porte.
Si le film n'a pas à rougir d'avoir Masami Hata et William T. Hurtz (M. Peabody et Sherman) crédités au générique en tant que réalisateurs, Hayao Miyazaki a été impliqué dans la production pendant près d'un an (peu de temps après Le Chateau de Cagliostro), mais a fini par quitter le projet, n'aimant pas le fait que l'histoire se déroule presque entièrement dans un rêve. Le cinéaste aurait même vociféré qu'il s'agissait du pire film sur lequel il a travaillé.
En parallèle, ses idées d'adaptation de ROWLF, Yara the windmaster et Princess of the dorok (qui deviendront Princesse Mononoké et Nausicaa de la vallée du vent) n'ont pas été retenues. Il a donc quitté Telecom Animation Film et fondé peu de temps après avec Isao Takahata (qui est aussi parti après avoir été approché) le prestigieux Studio Ghibli, qui ne tardera pas à devenir une institution et la plus grande référence japonaise en matière de cinéma d'animation.
Le film s'est séparé de deux noms illustres, mais aussi de talents plus anonymes, mais précieux, tels que Yoshifumi Kondo, brillant animateur et collaborateur régulier de Miyazaki et Takahata depuis la série Edgar de la Cambriole (de la franchise Lupin III). En 1984, il devait ainsi passer pour la première fois à la réalisation avec l'adaptation de Little Nemo. Après d'autres différends créatifs, il a finalement rejoint Ghibli en 1987 où il a participé aux grands succès du studio (Kiki la petite sorcière, Porco Rosso, Pompoko, Princesse Mononoke) et réalisé le très beau Si tu tends l'oreille avant de mourir d'une rupture d'anévrisme en 1998.
La production a donc démarché Osamu Dezaki (qui a cofondé le studio Madhouse et travaillé sur de gros titres comme Rémi sans famille ou Space Adventure Cobra) avant que ce dernier jette lui aussi l'éponge en raison des tensions entre les équipes japonaises et américaines. Toutefois, il reste de leur passage sur la production deux magnifiques pilotes qui laissent apparaître toute l'ambition du projet.
Gary Kurtz, après une mise à l'arrêt de la production et des désaccords de plus en plus nombreux, s'est finalement retiré en 1984, tout comme Ray Bradbury (Brad Bird et Jerry Rees n'ayant travaillé que quelques semaines sur le projet). Il était de plus en plus évident qu'ils ne faisaient qu'illustrer les écrits du scénariste, sans réelle vision créative ou motivation artistique derrière. Mais Fujioka a une fois de plus tenté de retomber sur ses pattes et a donc fait appel à un autre grand nom pour écrire l'histoire : le français Jean Giraud, alias Moebius.
Au final, le film a engagé Richard Outten (un quasi-anonyme qui écrira plus tard Simetierre 2) pour se charger du scénario à partir d'une histoire de Chris Columbus écrite entre 1985 et 1986, après les scénarios de Gremlins, Les Goonies et Le Secret de la pyramide, qui lui avaient offert une certaine notoriété.
UNE MERVEILLE EN SOMMEIL
Après plus de sept ans de production, le film est sorti au Japon en juillet 1989 et n'avait donc plus rien de visionnaire, Akira, Mon Voisin Totoro, Le Tombeau des Lucioles ayant déjà marqué un tournant pour le cinéma d'animation japonais un an avant. Tous sont d'ailleurs devenus des chefs-d'oeuvre du 7e art, contrairement à Little Nemo. Privé de son statut de pionnier, le film a aussi essuyé une exploitation nationale décevante (seulement 900 millions de yens), en grande partie à cause de la concurrence écrasante de Kiki la petite sorcière (réalisé par Miyazaki pour parfaire l'ironie).
Aux États-Unis, le film est sorti en août 1992 où il n'a pas fait se déplacer les foules a aussi été éclipsé de l'affiche. Si le gros coup de mou de Disney (communément appelé le Dark Age) était un avantage au moment de la production pour s'imposer dans le pays de l'oncle Walt, le film est sorti près de trois ans après La Petite Sirène qui a marqué le début de la période dite de la Renaissance de la compagnie, et trois mois avant Aladdin, aujourd'hui encore un des classiques les plus populaires de la firme.
Le long-métrage a donc loupé le coche, en plus de n'avoir pas enthousiasmé la critique. Il faut dire que les lacunes du film sont évidentes. Il s'est fatalement retrouvé coincé entre deux conceptions de l'animation et différentes visions d'auteur dont il ne reste que des miettes dans l'oeuvre finie. La "touche Disney" dénote quant à elle du reste de l'histoire, surtout en ce qui concerne l'obligatoire mascotte Icarus et les chansons dispensables, malgré l'implication des frères Sherman (Mary Poppins, Le livre de la jungle, Les Aventures de Winnie l'Ourson).
Sans oublier le scénario, malin sur de nombreux aspects (les personnages du cirque qui se retrouvent à Slumberland ou la répercussion du réel et notamment du besoin de reconnaissance de Nemo sur son imaginaire endormi), mais qui a du mal à raccrocher les wagons et caractériser efficacement ses personnages, tous plats et ennuyeux.
Une insouciance plutôt attendrissante
Tous ces défauts indubitables ne sauraient pourtant faire oublier les qualités tout aussi indéniables de l'oeuvre. Même si le titre est devenu une référence, adapter un comic strip vieux de 80 ans n'était pas une évidence. Mais le matériau d'origine à mi-chemin entre Peter Pan et Alice au pays des merveilles ne demandait qu'à être adapté, en animation (Winsor McCay étant lui-même un pionnier du cinéma d'animation).
L'histoire présente ainsi un univers fantastique et onirique où les visions cauchemardesques succèdent à des scènes enchanteresses et visuellement impressionnantes, avec une animation fluide, des décors détaillés et de riches idées de mises en scène, ne serait-ce que dans le pilote, qui reste de bonne facture et permet de sonder en quelques minutes l'essence de l'oeuvre.
Les couleurs pastel du film lui donnent en plus un vrai cachet
Slumberland n'est peut-être pas aussi fou qu'il aurait pu l'être (en comparaison des différents pilotes), mais son onirisme est bien présent, de même qu'une certaine générosité (l'énorme dirigeable, les raies mantas volantes, le passage dans le monde à l'envers, l'immense salle de jeu du roi ou les parades à dos de zèbres qui ont de quoi marquer les mémoires).
Little Nemo : Adventures in Slumberland est donc un film imparfait qui a souffert d'une production chaotique, mais conserve beaucoup de charme et parvient à transporter son public dans un univers fascinant, même s'il est complexe de s'en emparer pleinement. Toutes les productions foireuses ne s'en tirent pas à si bon compte et il y a fort à parier que la prochaine adaptation de Netflix avec Jason Momoa n'aura pas grand-chose à envier à son aîné.
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Je ne suis pas abonné pour pouvoir juger votre papier donc j’ignore la suite de cet article.
Toutefois la BD comme le jeu sur NES et comme le film d’animation m’ont marqué étant jeune. J’ai bien aimé etant jeune le film, moins aujourd’hui .Beaucoup de choses ont mal vieilli , et le rythme du film est parfois redondant je trouve.
Je conseille à tous la BD qui est un classique absolu.
Soit j’ai mal compris le texte soit il y a un problème quelque part car vous nous parlez d’un film d’animation japonais qui est en fait je cite une « coproduction animée sino-américaine ».
C’est une partie à trois ?