Avec Summer Wars puis Belle, Mamoru Hosoda a confirmé qu’il comprenait les univers virtuels mieux que personne.
Bien avant que le festival de Cannes ne le sacralise en sélectionnant son film Belle, Mamoru Hosoda a petit à petit gravi les échelons pour s’imposer en réalisateur incontournable de la japanimation. Celui qui a débuté en réalisant un film Digimon s’est tout de suite démarqué par son rapport à la technologie, et plus particulièrement aux mondes virtuels.
Mais là où Belle est sorti dans un contexte de suprématie des réseaux sociaux, le cinéaste en a signé une sorte de brouillon (ou de génial manifeste) dès 2009, avec le tonitruant Summer Wars, qui à la revoyure semble toujours plus en avance sur son temps. Explications.
Le songe d'un jeu d'été
Dans un futur proche et non-spécifié, le jeune Kenji modère OZ, une réalité virtuelle faisant à la fois office de réseau social, de jeu vidéo et même de marché. Un jour, il est invité par sa camarade de classe Natsuki à la campagne pour l’anniversaire de son arrière-grand-mère, histoire de faire croire à sa famille qu’elle a un fiancé. Gêné par la situation, Kenji joue tout de même le jeu, du moins jusqu’à qu’il cracke un code par inadvertance, libérant au sein d’OZ un virus informatique qui détruit tout sur son passage.
De ce pitch à la fois simple et décalé, Summer Wars puise sa force du pas de côté qu’il effectue dans son écriture. Si les deux pans de l’intrigue entre le monde réel et virtuel ne semblent de prime abord pas corrélés, Mamoru Hosoda les relie par plusieurs set-up/pay-off malins, à commencer par la présence de King Kazma, un avatar surpuissant incarné par le cousin de Natsuki.
"Vite, coupons les commentaires racistes... et sexistes... et homophobes..."
Mais surtout, le long-métrage profite de ce postulat pour s’interroger sur le regard de la fiction envers les mondes virtuels, souvent perçus comme des créations démiurgiques qui ne peuvent que nous échapper. Là où Summer Wars se démarque, c’est en partant de ces présupposés (voire clichés) pour mieux les emmener dans une autre direction.
Pour sûr, Hosoda n’est pas aveugle quant aux dangers des réseaux sociaux, ou plutôt du tout-connecté, qui provoque d’ailleurs le pivot du récit à mi-parcours (le virus, surnommé Love Machine, coupe le pacemaker de l’arrière-grand-mère de Natsuki). OZ a tellement simplifié la vie de ses utilisateurs que Love Machine en exploite les failles, jusqu’à mettre la main sur un satellite pouvant s’écraser sur une centrale nucléaire.
Il y a donc dans Summer Wars la crainte tangible d’une contamination du virtuel sur le réel, sans jamais pour autant que le film ne se complaise sur des questions d’addiction aux écrans ou à dans une dimension anti-sociale provoquée par la plateforme. Au contraire, OZ est perçu comme un portail, une proposition d’évasion où chacun peut exprimer son plein potentiel. Cette idée, reprise dans Belle par le fait que les avatars accentuent les caractéristiques physiques et psychologiques des usagers, a néanmoins quelque chose de presque plus littéral dans le coup d’essai d’Hosoda.
En effet, on découvre au début du film que la famille de Natsuki, le clan Jinnouchi, est une lignée aristocratique qui a perdu de sa superbe depuis que le grand-père de Natsuki a dilapidé leur fortune. On nous parle d’anciens samouraïs nobles, mais finalement, le plus important réside dans la manière qu’a l’arrière-grand-mère de Natsuki (qui fait office de doyenne) de rassembler et de diriger cet ensemble de personnalités aussi diverses que fantasques.
A partir de là, Summer Wars choisit une structure aussi évidente que grisante, où tout ce beau monde se réunit dans cette croisade contre Love Machine, et se réinvente au sein de l’espace virtuel. Si le clan Jinnouchi est connu pour une célèbre bataille estivale (qui donne son titre au film), la famille en assume une forme de réinterprétation moderne.
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Hosoda rafraîchissant
Mais il y a, en creux, un autre combat qui se livre au sein de Summer Wars : un conflit de générations. Comme tous les réalisateurs de son temps, Mamoru Hosoda est foncièrement inspiré par Hayao Miyazaki, dont il reprend d’ailleurs une certaine ampleur visuelle dans les détails. Ce que l’animation fait mieux que le live-action, c’est justement d’accentuer par le dessin et le sound-design les petits riens du quotidien, de la mise en valeur d’un plat savamment mijoté au simple effet de la pluie sur un poteau de bois.
Pour le maître de Ghibli, ce geste de cinéma a souvent pour but le fait de sublimer la nature, ou du moins de replacer l’être humain au sein d’un écosystème dont il est loin d’être l’alpha et l’oméga. Or, Hosoda emploie cette même technique à la fois dans le monde réel et dans le monde virtuel. Lancé dans une quête d’immersion totale, il s’attarde autant sur les spécificités de cette campagne japonaise que sur celles d’OZ, illustrées dès l’introduction limpide du film. La Matrice vaut tout autant que son inspiration, et contrairement à l’œuvre des Wachowski, le cinéaste ne s’en formalise pas plus que cela.
Forcément, on ne peut y voir qu’une rupture franche entre le long-métrage et les chefs-d’œuvre qui ont pu le précéder. Au-delà du fait que Summer Wars est issu de la société de production Madhouse (l’un des concurrents de Ghibli, qu’on retrouve derrière les films de Satoshi Kon), Hosoda impose une vision et un discours à l’opposé de ceux de Miyazaki, qui a toujours perçu la technologie comme un danger, et l’animation assistée par ordinateur comme un sacrilège.
Pourtant, Summer Wars embrasse cette dualité, en faisant en sorte qu’OZ mélange la 2D et la 3D pour un rendu toujours plus colossal et psychédélique. Les formes et les couleurs se mêlent pour révéler des îlots, ou plutôt des connexions permanentes entre les êtres et les idées. Là réside tout le génie visuel du film : tout est affaire de réseau, qu’on parle du fonctionnement du jeu vidéo ou de la famille dysfonctionnelle au centre de la narration.
Matrice dans la matrice
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le grand final se construit autour d’un jeu où sont pariés les comptes et avatars de millions de personnes. L’idée abstraite de la communauté au sens large se voit matérialisée dans cette transaction virtuelle. Nul doute que Jean Baudrillard y verrait là les pires travers des simulacres et simulations, mais l’hyperréalité d’OZ en vient ici à citer une autre œuvre des Wachowski : Speed Racer. Les couleurs virevoltent et s’entrechoquent comme dans une peinture de Kandinsky, pour amener à une sorte d’expérience au-delà des sens.
L’ensemble est peut-être un poil naïf, mais l’optimisme et la candeur de Summer Wars envers les univers virtuels révèlent que ces mondes nous permettent de transcender les entraves de la réalité, pour mieux y revenir. Face à l’adversité de cette menace à échelle mondiale (qu’Hosoda capte dans des contrastes d’échelle somptueux), le clan Jinnouchi en vient à retrouver une communion longtemps disparue.
Le MMO fantasmatique du cinéaste n’est donc pas qu’un prétexte geek un peu facile. Il est au contraire un enjeu qu’il perçoit avec une bienveillance rare, seulement retrouvée dans les autres œuvres de l’auteur (Belle) ou dans la dimension ludique de Ready Player One.
"You wanna know how I got this smile ?"
La Matrice n’est pas qu’un espace dangereux voué à remplacer la réalité. C’est tout bonnement une réalité dans la réalité, avec ses propres contraintes, ses propres règles, et ses propres combats à mener. Là où d’aucuns voient dans ces contrées alternatives des zones apolitiques qui permettent d’échapper à l’horreur de "la vraie vie", Hosoda comme Spielberg nous rappellent qu’il y aura toujours des menaces pour s’approprier la pureté métaphysique de telles créations.
Il faut ouvrir les yeux et les défendre avant qu’il ne soit trop tard. Summer Wars, tout comme Ready Player One et Belle, en appellent justement à la solidarité de la communauté pour se rebeller contre le système établi. Les mondes informatiques ne sont donc pas qu’une utopie qui nous dévie du réel. Elles sont un appel à la révolution.
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Il fait parti de mon top 5 des films d’animations. Un vrai bijoux.
Film de japanime hautement recommandable. Hosoda est un bon.
Comme j’aime ce film !