La nuit du 12 : pourquoi c'est le grand polar de l'été

La Rédaction | 13 juillet 2022
La Rédaction | 13 juillet 2022

Comment une enquête sur un énigmatique féminicide va-t-elle virer à l'obsession pour deux flics chevronnés ? Attention, voici le polar de l'été. Et il s'intitule La nuit du 12.

Cela fait désormais plus de 20 ans que le réalisateur Dominik Moll et son co-scénariste Gilles Marchand explorent les recoins de l'âme humaine. Depuis Harry, un ami qui vous veut du bien en passant par Seules les bêtes, ils ont proposé une nuée de thrillers vénéneux, souvent aussi psychologiquement éreintants que plastiquement audacieux. Ils viennent de récidiver avec La nuit du 12, qui valut quelques sueurs froides aux festivaliers cannois.

Dans une petite bourgade, aux environs de Grenoble, une jeune femme est assassinée, brûlée vive alors qu'elle rentre d'une soirée avec des amis. Rapidement, l'investigation va se pencher sur les zones d'ombre qui entourent la victime, et dévoiler une galerie de personnages... inquiétants. Tandis que les enquêteurs plongent à bras le corps dans une enquête désespérée et tentaculaire, c'est un immense film policier qui se déploie sous nos yeux. On vous explique pourquoi c'est un de nos coups de coeur, et pourquoi il ne faut pas louper cette claque, en salles depuis ce 13 juillet.

 

 

VERTIGES DE L'OBSESSION

La figure de l’enquêteur que son travail obsède est pour ainsi dire un cliché absolu du thriller. Réussir à revisiter cette figure est donc d’autant plus difficile, et c’est une des plus éclatantes réussites de La nuit du 12. Tout d’abord, parce que cette dimension lancinante de l’investigation nous est donnée d’entrée de jeu. Le récit s’ouvre sur l’image d’un homme solitaire, accomplissant sur un vélodrome dédié à l’entraînement des boucles de vélo. Puis, un carton glaçant nous met en garde : l’investigation qui suit ne sera pas résolue. 

Nous donner à savoir d’entrée qu’il n’y aura pas d’issue heureuse à l’enquête permet à l’attention du spectateur de se porter sur d’autres éléments que ses potentiels facteurs de résolution. Et c’est là que notre regard rencontre le soin maniaque apporté à l’écriture des dialogues, ainsi qu’à la caractérisation de l’ensemble des personnages. 

 

La nuit du 12 : photo, Bastien BouillonBastien prend le bouillon

 

D’un interrogatoire qui dérape, au vertige d’une annonce impossible aux parents d’une victime, jusqu’aux tensions croissantes avec les collègues, chaque pièce du puzzle nous saute au visage et s’assemble à la perfection pour composer une œuvre insoluble, dont chaque angle mort nous serre la gorge. Mais ce qui fait de cette spirale un si remarquable piège de cinéma, ce sont ses ruptures de ton.

Car l’obsession qui consume le flic incarné par Bastien Bouillon n’est pas un processus continu, une montée en puissance inarrêtable. Ce qui lui confère sa dimension tragique, ce sont ses soubresauts, les échappées dont le protagoniste tente de s’emparer. Ainsi, le fabuleux dialogue face à une juge d’instruction qui le voit balayer d’un revers de la main l’option d’une réouverture, avant que les inflexions de sa voix trahissent sa fièvre est d’une cruauté terrible, qui fait tout le sel de La nuit du 12.

 

La nuit du 12 : photoDe quoi sont-ils les témoins ?

 

MISE EN CAUCHEMAR

On reproche souvent, à raison, au cinéma français de ne pas passer les limites du périphérique parisien. Si le grief est un peu exagéré, force est de constater qu’il ne s’est jamais appliqué à Dominik Moll, dont tous les films s’ancrent dans des géographies distinctes. Le Cantal pour Harry, un ami qui vous veut du bien, un vaste causse enneigé dans Seules les Bêtes, une Andalousie calcinée dans Le Moine... Ici, c’est le massif grenoblois qui sert d’écrin à une cauchemardesque investigation. 

Tout en verticalité, son découpage veille toujours à replacer ses protagonistes dans un espace presque absurde, à la fois clos et ouvert. L’effet est saisissant, en cela qu’il écrase perpétuellement ses enquêteurs, tel Bouli Lanners, se retranchant loin de son équipier à la suite d’une altercation. Le flic minéral et bourru apparaît alors tel qu’il est vraiment, minuscule individu broyé par une nature asséchée, plus vaste et impavide que lui. 

 

La nuit du 12 : photo, Bouli LannersNe  réveillez  pas un flic qui dort

 

La caméra s’avère aussi particulièrement maligne quand il s’agit de filmer les zones urbaines périphériques, loin de constituer sur le papier des terreaux féconds en termes d’imagerie. Plutôt que de déréaliser son décor pour verser dans la fantasmagorie, Moll va en modifier subtilement les caractéristiques. D’où la dimension souvent irréelle de ses scènes nocturnes, dont l’éclairage communal évoque progressivement un brasier glacé, qui colore chaque séquence d’une tension à la fois réelle et surréaliste. 

Et c’est bien là que la mise en scène fait mouche. Au premier regard, La Nuit du 12 est un polar ancré dans un réel tangible, mais dont on note petit à petit les avancées stylistiques. D’où un passionnant paradoxe : l’illusion brutale de réalité qui s’échappe de l’ensemble provient précisément de cette nuée de réinterprétation, funèbre et poétique, du réel. 

 

La nuit du 12 : photo, Bastien BouillonGrands espaces, mais petites issues

 

2 COPS 1 CRIME

Impossible d'évoquer La nuit du 12 sans son duo d'acteurs principaux : Bouli Lanners et Bastien Bouillon. Sans surprise, le premier est encore un monstre de charisme. À la manière de son rôle dans la saison 2 d'Hippocrate, il est encore capable de creuser un personnage au physique imposant, mais dissimulant une personnalité fragile, touchante et attachante. À travers le parcours de son personnage, hanté par les multiples enquêtes qu'il a dû résoudre dans sa carrière et une situation maritale complexe, il se remet en cause petit à petit dans le machisme toxique dont fait preuve la société.

Bastien Bouillon, à ses côtés, est la vraie grande révélation du film (et probablement de l'année cinéma en France). S'il a déjà tourné dans une vingtaine de films, le Français s'offre son premier grand rôle avec le personnage de Yohan Vivès. Dans la peau de ce capitaine chargé de l'enquête sur ce féminicide, le comédien s'appuie sur un jeu très intériorisé, taiseux et pensif pour mieux explorer le dédale mental dans lequel s'enlise son personnage. Il en résulte une partition remarquable où Bastien Bouillon parvient à transmettre ses rares (res)sentiments à travers un regard, un geste ou sa simple voix.

 

La nuit du 12 : photoUn duo du tonnerre

 

Évidemment, les deux hommes ne sont pas les seuls comédiens à marquer le film. Parmi la myriade d'acteurs et d'actrices présents dans le métrage, on pense forcément à Pierre Lottin. Après avoir fait rire une bonne partie de l'Hexagone avec Les Tuche, l'acteur confirme tout son talent dans la peau d'un suspect extrêmement violent, misogyne et imposant, et en seulement quelques secondes, s'impose comme une bête humaine terriblement menaçante.

Et au milieu de ce casting très masculin, La nuit du 12 gagne d'autant plus de force dans son propos féministe avec l'arrivée remarquée de deux personnages féminins en milieu de métrage. Entre la juge relançant les recherches (l'excellente Anouk Grinberg) et la jeune recrue de la PJ cherchant à changer les mentalités interprétée par Mouna Soualem, le métrage voit son point de vue évoluer.

Et lorsque la jeune policière s'interroge en pleine planque avec le capitaine Vivès : "Vous ne trouvez pas ça bizarre vous que ce soit majoritairement les hommes qui commettent les crimes et majoritairement les hommes qui sont censés les résoudre ?", alors le film bascule un peu plus. Et finalement, malgré leur présence moins grande que leur comparse masculin, c'est grâce à elles deux (et à toutes les autres) que La nuit du 12 prend une tout autre dimension.

 

La nuit du 12 : photo, Théo CholbiUne équipe sur le qui-vive

 

RIRE À FRAGMENTATION

Quand on s’embarque aux côtés de deux policiers chargés d’élucider un féminicide particulièrement violent, on ne s’attend pas spécialement à rire. C’est une des surprises et des grandes forces de l’union de Moll et Marchand : utiliser une situation monstrueuse pour souligner les points de rupture avec l’humanité, les zones grises où notre rationalité décroche, et où les personnages, au détour d’une réaction inattendue ou d’une réplique anodine, révèlent une part de la folie du monde. 

Pour obsédés que soient les protagonistes par leur enquête, ils n’en sont pas moins insensibles à ce qui les entoure, et les premiers à réagir aux tourments de la fourmilière qu’ils secouent. Cet art du contrepied, qui se fait souvent contretemps, explose lors des divers interrogatoires qui émaillent le récit.

 

La nuit du 12 : photo, Bouli Lanners"Bon bah ça va bien se passer"

 

On songe évidemment au passage sur le grill d’un aspirant rappeur bien désolé de la brutalité de ses morceaux, contraint d’en interpréter un au milieu de son interrogatoire. En se reposant sur l’interprétation fiévreuse de trois comédiens, et un découpage chirurgical dont les plans fixes et parfaitement composés laissent éclore la banalisation du mal, le film donne toute sa place à un rire amer mais ravageur. 

C’est la même émotion qui surgit régulièrement au cœur du récit, et qui lui permet d’asséner son message avec force mais sans jamais faire la morale. Ni le réalisateur ni le scénariste ne sont venus sermonner leur public, préférant lui donner à ressentir toute la violente absurdité des temps qui courent.  

Ceci est un article publié dans le cadre d'un partenariat. Mais c'est quoi un partenariat Ecran Large ?

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commentaires
Loozap
16/07/2022 à 20:38

Sûrement ça sera du lourd

Sess
16/07/2022 à 15:16

Très grand film français, Ca faisait longtemps.

MystereK
16/07/2022 à 11:12

THE INSIDER 38 : Oh oui, La nuit du 12 et Les nuits de Mashad, sont deux grands drames/polars.

GALETAS : la non résolution de l'affaire est justement le propos du films et la frustrations que vit la justice, il n'aurait pas fallu gâcher tout cela avec la découverte du coupable.

The insider38
15/07/2022 à 21:08

@galetas : ben justement, ´ s’en fout de la résolution de l’enquête , on est sur le quotidien d’un commissariat, en l’occurrence celui de Grenoble, ou les rapports humains prennent le pas , et c est les conséquences justement de cette non résolution sur les hommes qui est exploité ici.

The insider38
15/07/2022 à 21:05

Et Dominik moll fait mouche une fois de plus . Absolument irréprochable.

Si ce film ne gagne pas au moins 5 cesars .. j’explose ma Tv.

Pour l’instant les claques de l’été :

1- As bestas ( préparez vous au choc)
2- La Nuit du 12
3- Les Nuits de Masshad (Holly spider), et si les ricains prenait exemple ?

galetas
15/07/2022 à 20:19

Je ne peux que plussoyer avec la rédaction sur l'efficacité du film.
M'enfin , je sors de la salle (climatisation en rade donc prix du ticket idem) avec une petite frustration sur la non résolution et l'absence d'une séquence d'action-tension qui ne vient jamais électriser le rythme un peu languissant parfois présent.

Flash
14/07/2022 à 07:49

@FredB merci pour ton retour.

Fred B.
13/07/2022 à 23:22

Les films français n’obtiennent que rarement mes faveurs et je suis quasi systématiquement rebuté par des films annoncés comme grandioses, tels que « L’événement ». Je me suis quand même laissé tenter par votre critique très positive, et vous en remercie car j’ai pris une claque.

Ce film est habité, porté par des acteurs exceptionnels, Bastien Bouillon en tête que je découvre et qui m’a scotché. Son parti pris anti-spectaculaire permet de mettre en valeur les comédiens, les dialogues, la mise en scène, l’ambiance…

Pour répondre à un des commentaires, le film n’est pas si noir que ça. Il n’est en tout cas pas éprouvant dans le graphisme de sa mise en scène, ni franchement glauque, et certains dialogues sont même drôles. Mais il est certain que le propos est par moment glaçant, mais très subtil.

MystereK
13/07/2022 à 19:02

Incroyable comment une discussion devient politique et polémique sans aucune raison à part froisser quelques égo masculin en mal de bon sens et qui remettent en question la signification des mots pourtant employé dans le contexte correct. De plus, le film n'est absolument pas un manifeste, le fait que cela soit un féminicide est à peine évoqué et pour Doiminik Moll ce n'est pas dut tout le le sujet.

Flash
13/07/2022 à 15:48

Ça me tente bien ce polar, mais ça m’a l’air tellement "noir " que j’hésite encore.

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