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Le signe de Zorro : pourquoi Batman doit tout à la meilleure version de Zorro

Par Ange Beuque
12 juillet 2022
MAJ : 21 mai 2024

Comment la lutte à mort d’un renard contre Sherlock Holmes dans Le signe de Zorro de 1940 a influé sur la destinée d’une fameuse chauve-souris masquée.

Le signe de Zorro : Tyrone Power, Basil Rathbone

Deux décennies après sa naissance en feuilleton et sa première incarnation cinématographique, Le signe de Zorro fait entrer le renard de Californie dans une nouvelle ère.

Porté par le duel époustouflant d'intensité entre Tyrone Power et Basil Rathbone sous les yeux de Linda Darnell, cette version du justicier a marqué les années 1940 par son raffinement et son sens du spectaculaire, au point de postuler au rang de meilleure adaptation... et d'influer sur la destinée d'un certain Batman, apparu à la même période.

C'est en 1919 que Zorro naît à la pointe de la plume de Johnston McCulley. Sa première cavalcade, Le Fléau de Capistrano, paraît dans la gazette illustrée américaine All-Story Weekly, et narre la manière dont un riche hidalgo se travestit la nuit pour combattre l'injustice en Californie, alors sous domination espagnole.

Le succès est tel qu'il faut attendre à peine une année avant sa première transposition sur grand écran. Signe de son potentiel, c'est le « Roi d'Hollywood » Douglas Fairbanks qui endosse le rôle-titre. La popularité du héros ne se dément pas : McCulley rédige de nouvelles aventures à tour de bras, d'autres adaptations se succèdent au cinéma puis à la télévision, en bande dessinée... C'est pourtant vers l'année 1940 qu'il faut se tourner pour voir émerger leur maître étalon (noir), réalisé par Rouben Mamoulian.

 

Le signe de Zorro : Basil Rathbone, Tyrone Power D'un Z qui veut dire Ze Best

 

Un Zorro pour les gouverner tous

Vous avez certainement ri des pitreries du sergent Garcia ou été ému par le passage de relais entre Anthony Hopkins et Antonio Banderas devant la caméra de Martin Campbell, et peut-être avez-vous grandi au rythme des innombrables adaptations parues tout au long du XXe siècle. Zorro a connu de multiples représentations, et si chacune apporte sa pierre à l'édifice, combien peuvent toiser Le signe de Zorro de 1940 dans les yeux ?

Tyrone Power apparaît comme un choix parfait pour incarner tant le justicier que son alter ego diurne Diego de la Vega. Altier et athlétique, doté d'une gestuelle racée et d'un regard pétillant, il excelle à composer l'air affecté et le charme insolent du riche hidalgo, présumé oisif et superficiel. Et surtout, il porte impeccablement la moustache...

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power Et si je demandais à Dr Strange de leur faire oublier qui je suis ?

 

En une scène, les forces en présence sont parfaitement caractérisées : le père de Diego, alcade déchu paralysé par son respect des institutions ; Louis Quintero, son successeur immature fasciné par la violence ; le père Philippe, homme d'honneur colérique ; Inès Quintero, consumée d'ennui et s'efforçant par jalousie de mettre sa nièce sous l'éteignoir religieux ; et cette dernière, Lolita, jeune première archétypale, mais qui a le courage de désavouer ouvertement la politique de son oncle.

Pas de temps à perdre : après un carton de contextualisation et quelques plans résumant l'entraînement de Diego en Espagne, le retour au pays permet de plonger directement au cœur de la crise. La première irruption de Zorro est d'ailleurs abrupte, sans qu'aucune scène ne l'ait annoncée – ni essai de costume ni prise de décision explicite – renforçant son aura providentielle.

 

Le signe de Zorro : J. Edward Bromberg Et maintenant vous allez redonner son poste à pap... à Alejandro Vega

 

Bien sûr, Le signe de Zorro de 1920 demeurera « à jamais le premier ». Reste que si la plupart des éléments du mythe sont en place, il ne fait pas réellement figure d'origin story puisque Zorro sévit déjà au début du film. Par ailleurs, les contraintes techniques de l'époque en amoindrissent le spectaculaire, et les cascades et combats contre le sergent Gonzales – ancêtre de Garcia – adoptent un aspect volontiers burlesque.

Le long-métrage de 1940 prend le parti de la dramatisation et d'une tonalité plus sombre : les ravages de l'oppression sont donnés à voir sans détour, par la rencontre successive de pauvres hères fouettés, rackettés ou mutilés. Non pas qu'il soit dénué d'humour, mais celui-ci repose sur les traits d'esprit du héros ou les signes de croix contrits du père Philippe chaque fois qu'il se laisse aller à jurer, non sur la bouffonnerie de ses adversaires. Même l'alcade, aux attitudes passablement puériles, n'en reste pas moins redoutable par son absence absolue de scrupule.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power, J. Edward Bromberg, Basil Rathbone Poule, renard, vipère

 

L'avènement de Zorro, parfaitement rythmé par les inserts d'affiches de récompense à l'inflation galopante, est ponctué de scènes d'action trépidantes. Les poursuites à cheval en pleine campagne, magnifiquement capturées, attestent de la solidité et de l'investissement technique du long-métrage, la caméra iconisant la monture qui se cabre avant de sauter d'un pont.

Entrée théâtrale sublimée par une ombre portée au mur, cache-cache dans les fourrés à la lueur des torches, proto-parkour sous la mitraille, cascade sur les toits, danse dont la grâce renvoie les gesticulations de Zeta-Jones et Banderas à une besogneuse macarena puis baiser romantique au balcon... Si quelques éléments sont écartés par souci d'efficacité – pas de Bernardo ni de repère secret – on n'est pas loin du maxi best of.

Indéniablement, ce Zorro nouveau a marqué son époque et au-delà, contribuant à la popularité du personnage en lui conférant une ampleur spectaculaire. Son importance culturelle fut jugée telle que le film est désormais conservé à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power Bernardo ? Non, il est meilleur dans les films muets

 

Zorro vs Sherlock Holmes

Mais s'il déborde d'atouts, c'est bien par l'affrontement du justicier avec le capitaine Esteban Pasquale, génialement incarné par un Basil Rathbone dont la popularité explosait en parallèle dans le rôle du célèbre détective de Baker Street, que Le signe de Zorro atteint une intensité dévastatrice.

Contrepoint glaçant de l'influençable Louis Quintero, absolument dénué d'humour, c'est lui le véritable antagoniste et c'est peu dire qu'il est à la hauteur. En termes de caractérisation, outre son passé de maître d'escrime à Barcelone (et de criminel...) habilement introduit au détour d'un dialogue, c'est bien simple : il a toujours une lame entre les mains. Même à table, où sa pauvre nourriture se fait méthodiquement poignarder...

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power, Basil Rathbone Quelque chose à compenser, peut-être ?

 

C'est Esteban qui informe Diego de la « démission » de son père, et ce premier échange édifie finement leur rapport de force : en un éclair, le héros comprend qu'il va devoir jouer serré. Sa physionomie change brutalement pour arborer cette ingénuité blasée qui lui servira de masque.

En effet, Zorro n'utilise pas uniquement sa double identité pour couvrir ses traces ; il tire profit de son apparente naïveté pour manipuler ses adversaires, et tenter d'arriver aux mêmes fins que son alter ego par des moyens différents. Qu'il s'agisse de faire miroiter à Inès Quintero un avenir à la cour d'Espagne ou d'inventer d'abominables rumeurs pour épouvanter l'alcade, il joue un jeu d'autant plus dangereux qu'il l'oblige à rester au plus près de ceux qu'il combat.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power, Janet Beecher A chaque version du héros son gameplay

 

C'est donc un héros complet, pleinement investi dans sa mission : chaque scène le montre en train de placer ses pions et jouer la comédie pour parvenir à ses fins. Quitte à s'exposer à des dilemmes déchirants, affectant une inconséquence et une proximité avec ses ennemis terriblement blessante pour les siens, ou se rendre déplaisant auprès de la femme dont il est pourtant épris.

Mais il ne peut y avoir de partie d'échecs passionnante sans opposant du même niveau. Et si Diego bénéficie d'informations asymétriques sur leurs compétences respectives pour conserver un temps d'avance, Esteban lui mène la vie dure. Il tire ostensiblement les ficelles et pousse Lolita dans ses bras dans un double but politique et sentimental.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power, Linda Darnell Danse avec le sans-loup

 

Ce jeu du renard et de la souris ne tolère aucun écart. Or Diego n'apparaît pas infaillible : il se fait confondre par une bête histoire de traces de pas et, pour avoir voulu obtenir l'appui du père Philippe, il le compromet et l'expose à la pendaison.

Toute cette tension culmine logiquement en un duel à l'épée libérateur, dont l'intensité démentielle n'a rien à envier aux Scaramouche ou Chevaliers de la Table Ronde des années 50, ni à l'affrontement d'Errol Flynn en Robin des bois contre un Guy de Gisbourne interprété par... Basil Rathbone.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power, Basil Rathbone Un, Dos, Tres...

 

En effet, tant ce dernier que Tyrone Power sont d'excellents bretteurs. Il se raconte que le grand maître d'armes Ralph Faulkner ne tarissait pas d'éloges au sujet de Rathbone, qui lui-même fut très impressionné par les talents de Tyrone Power, estimant dans ses mémoires qu'il était « l'homme le plus agile avec une épée qu'il lui ait été donné d'affronter devant une caméra ». Errol Flynn appréciera.

Deux adversaires aguerris en face à face, l'épée à la main : nul besoin d'autre ingrédient pour une scène d'action d'anthologie. Après avoir victimisé deux bougies, tant pour souligner leur différence de style que pour permettre à Diego de faire tomber le masque, débute leur règlement de compte proprement dit, un modèle du genre impeccablement chorégraphié et d'une technicité inouïe.

Les plans s'étirent pour rendre justice à ce ballet létal, le rapport de force oscille à mesure que le bureau de l'alcade est sillonné de long en large, et la musique géniale d'Alfred Newman prend toute son ampleur, ponctuée par l'entre-choc hypnotique des lames.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power, Basil Rathbone Un pasito pa'lante Esteban

 

Car il ne s'agit pas seulement de tuer, mais de le faire avec élégance. Le signe de Zorro consacre d'ailleurs son tout premier photogramme à deux rangées d'escrimeurs, valorisant cet art en équilibre entre pulsion mortelle et sophistication. Et en dépit de la sueur qui coule, des cheveux qui se décoiffent et de la rage qui monte, le duel ne déroge jamais à ce code.

Quelques décennies plus tard, Guy Williams et Britt Lomond croiseront à leur tour joliment le fer dans les rôles respectifs de Zorro et de Monastorio dans la très populaire série produite par Walt Disney, mais leurs escarmouches disséminées, format sériel oblige, ne peuvent rivaliser avec l'enjeu létal de cette unique confrontation. Celle-ci s'achève par une fente décisive qui, en révélant un Z au mur, consacre un point de non-retour dans le parcours de Diego, condamné dès lors à lutter à visage découvert.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power Basil, détective privé

 

La chauve-souris et le renard

Un justicier drapé de noir, dénué de pouvoir surnaturel, qui opère la nuit avec un masque sur les yeux, dont le pseudonyme est tiré d'un animal et dont l'identité civile est celle d'un jeune homme riche déconnecté des difficultés de son époque... Zorro, Batman ou les deux ?

La chauve-souris capée déploie ses ailes à partir de 1939, en pleine Zorromania. Bob Kane et Bill Finger, les pères du chevalier de Gotham, n'ont jamais fait mystère de cette inspiration. Bien entendu, le texte originel et le muet de 1920 ont largement nourri leur imaginaire, mais Le signe de Zorro de 1940 entretient avec l'univers DC Comics un lien privilégié qui va au-delà de la concordance temporelle.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power, Linda Darnell Quand je rêve au renard, c'est Lola qui saigne

 

Les parents de Bruce Wayne sont traditionnellement présentés sortant d'un cinéma diffusant Zorro lorsqu'ils sont assassinés. Selon les versions, les deux classiques sont tour à tour référencés, certaines vignettes s'amusant même à mélanger le nom de Douglas Fairbanks et Tyrone Power. Récemment, le générique de Batman v Superman : L'Aube de la justice met clairement en valeur celui de 1940.

Comme un clin d’œil supplémentaire, l'acteur américain Robert Lowery, qui apparaît dans Le signe de Zorro, est également devenu le deuxième interprète à endosser le masque du chevalier de Gotham dans le serial Batman et Robin de 1949 réalisé par Spencer Gordon Bennet.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power, J. Edward Bromberg Où avez-vous garé ma Tornadobile ?

 

De manière évidente, les deux héros sont de grands fétichistes de la couleur noire, du costume au loup en passant par leur emblématique « véhicule », qu'il soit ferré comme Tornado ou motorisé comme la Batmobile. L'obscurité est leur royaume, ainsi qu'en atteste le soin maniaque avec lequel Zorro étouffe les bougies du bureau de l'alcade. Leurs deux animaux totems ont également une solide réputation de noctambules – en plus de pâtir d'une mauvaise image passablement imméritée.

Leur lien n'est pas uniquement cosmétique : l'un comme l'autre, ils accordent une importance particulière aux symboles, qu'il s'agisse d'une ombre projetée dans les nuages ou d'une signature à la pointe de l'épée.

En effet, ils ont compris que leur combat est d'abord une affaire d'image. Batman utilise les signes pour lancer un avertissement à ses ennemis, quand Zorro s'adresse plutôt au peuple opprimé, tentant de faire émerger une conscience collective jusqu'à s'élever en chantre révolutionnaire.

 

Le signe de Zorro : Basil Rathbone, Tyrone Power Main de velour dans un gant en fer

 

Leur éthique est également voisine. Défenseurs acharnés des plus faibles, ils s'interdisent de tuer autant que faire se peut. Comme le fait remarquer le frère Philippe, Zorro a son ennemi à portée d'épée à plusieurs reprises, mais il sait que la violence ne nourrit que la violence. Il n'ôte la vie qu'en dernier recours, lorsque tous les autres moyens ont échoué.

En dépit de son entraînement militaire, Zorro ne combat que parce qu'il le faut, non par exaltation guerrière. C'est ce que symbolise la lame accrochée au plafond : il agit par devoir et n'aspire qu'à sa propre dissolution, préférant l'ennui d'une paix revenue aux frissons de l'aventure à tout prix. La lutte est un moyen, non une fin en soi : c'est en cela qu'il mérite le titre de justicier.

 

Le signe de Zorro : Tyrone Power, Linda Darnell Une épée à défaut d'araignée au plafond

 

Enfin, postuler que le jeune Bruce Wayne a regardé un film de Zorro juste avant le traumatisme fondateur de son existence n'est pas sans ouvrir quelques pistes psychologiques. En prenant le masque, il se fige dans l'écho de celui qui, émergeant de brumes mémorielles forcément tourmentées, constitue le dernier jalon de son enfance heureuse. La grande bascule de l'assassinat enracine simultanément chez le futur Batman la révélation que l'injustice peut traverser l'écran ainsi que les moyens de la combattre.

Avec un tel mentor, synthèse idéale de raffinement et d'intrépidité doublée d'un code de conduite strict, il n'y a rien d'étonnant à ce que Batman ait connu tant de succès. Si bien que la chauve-souris, dont la popularité ne se dément pas, a désormais relégué son maître au rang de has-been. Au point de se demander si son but ultime ne visait pas moins à cautériser le deuil de ses parents qu'à détrôner ce Zorro de légende, dont le signe magistral est gravé dans les cœurs. D'une certaine manière, Batman a finalement tué le père...

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Commentaires
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Marvelleux

D’ailleurs dans certaines adaptations de Batman Warner et DC n’hésite pas à lui faire un clin d’œil

Eddie Felson

Ah Zorro!
Pour moi c’est Guy Williams et sa série TV qui était l’une des joies télévisuelle de mon enfance… so far away!