Quelques années avant les blockbusters Baahubali et RRR, le réalisateur S.S. Rajamouli mettait en scène Eega. Un film de vengeance pas comme les autres.
Depuis quelques années, S. S. Rajamouli est devenu la référence absolue lorsqu’on parle de blockbuster indien à l’international. Entre la fresque épique Baahubali et le démentiel RRR qui n’en finit plus de faire tourner les têtes, le cinéma de Rajamouli fascine. Ses films débordent de générosité, d’idées de mise en scène et nous replongent vers une époque lointaine où les blockbusters avaient encore des envies de cinéma.
Il est pourtant bon de se rappeler que le premier coup d’éclat du cinéaste en dehors des frontières indiennes remonte à 2012 avec Eega. Et on comprend plutôt facilement pourquoi le film s’est rapidement fait remarquer chez les amateurs de cinéma de genre. Avouons que son pitch de base a de quoi intriguer. Dans ce triangle amoureux faussement classique, Nani et Sudeep convoitent l’amour de Bindu. Mais tout change lorsque Sudeep tue son concurrent. Réincarné en mouche, Nani va mettre en place une vengeance hors du commun.
Quelle mouche le pique
Il est assez rare de voir un blockbuster indien se contenter d’un seul genre. Les habitués utilisent d’ailleurs l’expression de film "masala" – allusion au mélange d’épices – pour décrire ce cocktail de styles et d'influences. Le cinéma de Rajamouli n’y fait pas exception.
Dès son deuxième long-métrage intitulé Simhadri, le réalisateur était motivé par l’envie de raconter des histoires démesurées à la symbolique mythologique très marquée. Cependant, il est également connu pour ses sublimes romances comme Magadheera. Et il a même livré une pure comédie avec le dispensable Maryada Ramanna – relecture particulièrement improbable des films de Buster Keaton.
Nouvelle étape logique dans une filmographie ambitieuse et expérimentale, Eega offre un mélange de genres qui relève du miracle. Comme le synopsis le laisse entendre, le film est évidemment une pure comédie. Si le registre comique du cinéaste s’est longtemps limité au slapstick, il passe ici un nouveau cap. Il y a un amour du pastiche évident avec ce détournement du film de réincarnation, poncif que le cinéma indien a exploré sous tous les angles.
Plus encore, Eega mêle humour noir et absurde pour offrir des séquences à se tordre de rire. Comme ce moment où la mouche vengeresse écrit "I will kill you" sur la voiture de son ennemi juré. L’expérience est aussi hilarante que jubilatoire. D’autant que la performance hallucinée de Sudeep ne fait que décupler le plaisir.
Le coup de génie du film est de ne jamais tomber dans un humour méta qui mépriserait son public façon Deadpool. Dans Eega, il n’y a aucun clin d’oeil brisant le 4e mur pour nous faire comprendre que le concept est ridicule. Certes, l’idée d’une mouche qui se venge est absurde et le cinéaste en est totalement conscient. Mais en parallèle, il est persuadé de sa capacité à transcender cette limite par le pouvoir des images et d’une narration passionnante. Et ça marche à merveille.
Ainsi, Rajamouli ne se cantonne pas à une boutade sympathique qui pourrait paraître trop longue étirée sur deux heures. Il ajoute à son récit une touche de romance attachante. Et surtout il offre un film d’action constamment surprenant. Des courses-poursuites entre la mouche et deux oiseaux maléfiques, une spectaculaire bataille en voiture ou encore un fabuleux training montage de la mouche (si, si)... Eega c’est fou, ça ne ressemble à rien d’autre et ça déborde tellement de sincérité qu’on finit inévitablement par se laisser prendre au jeu.
D’ailleurs on se fait tellement avoir que Rajamouli finit même par nous émouvoir à plusieurs reprises. Véritable profession de foi du cinéaste, le film est un miracle d’équilibre entre romance, comédie, action, drame. On commence l’histoire en se moquant de son concept nanardesque et on se retrouve à pleurer pour une mouche sans comprendre ce qui nous arrive.
T'as vraiment pleuré pour une mouche ?
Prendre la mouche
Initialement prévu pour un budget d’environ 2 millions de dollars, Eega a fini par exploser le plafond en coûtant 7 millions de dollars. À l’époque de sa sortie, il s’agissait d’un record historique pour le cinéma télougou. Et pourtant, c’est tout à fait ridicule pour un tel projet. À elle seule, la fameuse mouche a demandé 14 mois de travail en postproduction. Et si les limites budgétaires se font parfois ressentir, l’exécution force le respect.
En bon cinéaste visionnaire, S. S. Rajamouli transcende ses limites grâce à une mise en scène exemplaire. Dès la première apparition de la mouche, on joue avec les échelles de plan, le gigantisme face au monde microscopique. Jamais le réalisateur ne s’était autant amusé avec les décors. Avec un sujet qui le pousse à décupler son inventivité, il prouve une bonne fois pour toutes que son cinéma est fait pour créer l’impossible.
Ce coup d’éclat va grandement influencer la suite de son parcours. Avec Baahubali, son film suivant, le cinéaste s’offre un budget frôlant les 30 millions de dollars. À l’époque, aucun film télougou dans l’histoire n’avait jamais atteint ce score au box-office national. Le triomphe étant au rendez-vous, il ne fera qu’augmenter les coûts avec Baahubali 2 puis RRR.
Cette façon de toujours repousser les limites budgétaires et technologiques de son industrie lui vaut d’être régulièrement comparé à un certain Tsui Hark. Deux visionnaires, pionniers de l’expérimentation, qui n’en ont jamais assez.
Fly with me
Dès son générique d’ouverture, Eega déploie l’imaginaire du père racontant une histoire merveilleuse à son fils. Le cinéaste S. S. Rajamouli s’était déjà représenté en mère qui éveille l’héroïsme chez son enfant par la puissance de la narration dans Chatrapati. Il réitère avec toujours autant de foi dans le pouvoir du cinéma et des histoires grandioses. C’est cette croyance absolue qui façonne toute l’identité de sa filmographie.
Mais la métaphore du père narrateur est également une réflexion qui n’est pas dénuée d’humour sur l’ensemble de son œuvre. Lorsque le père commence son histoire, son fils lui réclame autre chose qu’une histoire de princesse. L’occasion de quitter temporairement l’univers des princesses courageuses et des guerriers légendaires de Magadheera. Mais également potentiel clin d’œil à l’univers de Baahubali dans lequel il se lancerait corps et âme juste après Eega.
Mais le cinéma de Rajamouli n’est pas seulement le fantasme grandiose de contes merveilleux qui prennent vie sur le grand écran. Ses convictions sont également politiques. De film en film, le cinéaste dresse le portrait d’une Inde unie, loin des éternelles divisions entre régions et différentes industries cinématographiques. Ça n’est pas un hasard s’il se revendique d’un cinéma indien national, outrepassant les limites de l’industrie de Tollywood longtemps perçue comme étant simplement régionale.
Cette démarche est tout d’abord scénaristique. Dans Eega, on suit des personnages chrétiens qui sont tout de même réincarnés. Les traditionnelles références aux écrits sacrés hindous côtoient les métaphores bibliques – notamment le duel héroïque de David et Goliath poussé ici jusqu’à l’extrême.
Mais le film incarne cette vision d’une Inde unie jusque dans sa forme. Eega a été tourné simultanément en télougou et en tamoul. Le cinéaste ne se contente pas de faire doubler son film pour les autres régions. Il pousse le perfectionnisme en allant jusqu’à appeler des acteurs différents pour certains rôles secondaires afin de mieux correspondre aux attentes des publics. Au passage, Sudeep, qui incarne le grand méchant du film, représente le cinéma kannada, autre "petite" industrie régionale qui ne cesse de gagner en ambition ces dernières années.
On trouve enfin plusieurs références pop culture au cinéma hindi, télougou et tamoul. Là encore pour satisfaire les goûts souvent polarisés des différents publics indiens. Ce rêve d’une Inde unie, Rajamouli continuera de l’affirmer dans ses films suivants. En particulier avec RRR, parfois perçu à tort par le public occidental comme une œuvre versant dans le patriotisme. À des années-lumière du cinéma de propagande hindouiste de ces dernières années, RRR fantasme une Inde qui unit hindous, musulmans et tribus par la puissance des mythes fondateurs.
Passer de la mouche aux gros chats
Au final, S. S. Rajamouli prouve tout son génie avec Eega en récupérant un concept absurde quasi nanardesque pour signer un nouveau coup d’éclat. Un film sublimé par le pouvoir de la mise en scène et du mythe. Mais aussi une œuvre politique bien plus subtile qu’on ne pourrait le penser. Fort de ce nouveau succès, le cinéaste s’est vu ouvrir de nouvelles portes ainsi que de nouveaux financements. Cela ne fait aucun doute qu’on n’aurait jamais connu la grandeur de son cinéma actuel sans la triomphe de ce pari fou.
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@lambdazero :
ajoutez à ça :des moustaches, des chemises en lin blanches ouvertes sur des torses velus avec supplément chaîne en or, des filles beaucoup trop belles pour les darons qui les accompagnent,
un soupçon de comédie musicale avec flashmob intergénérationnels, des bastons de gangs de rues avec des grosses calottes à la Bud Spencer, et un doigt de romance impossible sur fin heureuse et vous obtenez : un film indien.
Quel bonheur, ce réalisateur.
@Bilbo, regarde quelques blockbusters asiatiques ou indiens, il y a plus de cinéma et d’envie que dans n’importe quel film de super-heros actuel. C’est souvent rempli à ras-bord, on en sort aussi exténué qu’après avoir vu une saison entière, mais quel sens du spectacle, quelle énergie, quelle générosité, tout l’argent et le talent sont à l’écran.
Eega est un film fantastique. Vraiment. Je le mets à hauteur d’un hot fuzz ou d’un Paddington, de ces films qui ne devraient pas être aussi bon mais qui le sont parce que leur auteur se surpasse scènes après scènes.
Le FX ont beau être très en deça des standards actuels, il n’y a pas un moment dans le film où la technique viendrait atténuer le plaisir. C’est un pitch qui demandait beaucoup de créativité pour tenir sur plus de deux heures, et Rajamouli dépassent toutes les attentes.
Bilbo, vous avez tort, comme beaucoup d’entre nous qui n’osaient pas faire preuve d’ouverture d’esprit et qui croyaient connaître le cinoche indien : Eega, c’est vachement bien.
Vous le trouverez sur yotube mais en VO
@Bilbo> Je me trompe peut-être mais le lexique de votre propos laisse à penser à une certaine ignorance du sujet (Bollywood ≠ cinéma indien); et sa tournure à un simple mépris d’un cinéma d’une autre culture, avec d’autres codes. Le même mépris d’il y a quelques dizaines d’années pour le cinéma asiatique et la japanimation.
Je n’ai pas vu ce film là, mais avec 7.7 sur imdb, 84 sur rotten et 6.8 sur sens-critique, je lui accorderais au moins le bénéfice du doute quant au fait d’être une daube.
BILBo, ce film est juste un petit bijou d’humour et de démesure, c’est l’art d’en faire qui préfigure les magnifiques Baahubali. Un must pour ceux qui aiment le cinéma différents des blockbuster hollywoodien.
Ils en ont pas marre les pisse-froid de critiquer ce qu’ils n’ont pas vu ? D’autant que c’est vraiment une pépite ce film !
Déjà c’est pas Bollywood mais Tolly/Kollywood et c’est très loin d’être une daube, c’est au contraire une petite pépite qui mérite d’être découverte malgré des effets spéciaux en retard pour son époque mais dont l’inventivité et la folie suffisent à mettre ça au x-eme plan.
Pour ma part j’adore le cinéma indien et je suis bien content qu’il y ait quelqu’un pour en parler sur le site.
Vous en avez pas marre de promouvoir les daubes de Bollywood ?