Chef-d’œuvre matriciel de la Shaw Brothers, La 36e Chambre de Shaolin reste l’un des référents du cinéma d’arts martiaux moderne. Décryptage.
Des années 60 à 90, la Shaw Brothers a été la pièce maîtresse du cinéma hongkongais. Grâce à ses studios surnommés la Movietown, ses producteurs pouvaient diriger pas moins de sept tournages en simultané. Un rythme soutenu, voire insensé, qui a permis à la structure de s’atteler à de nombreux genres, de la comédie au mélodrame. Néanmoins, c’est vraiment avec le wu xia pian (le film de sabres chinois) qu’elle a façonné sa légende.
Pour autant, la seule erreur majeure de la Shaw Brothers a été de refuser un petit prodige du nom de Bruce Lee, qui est donc parti vers son concurrent direct : la Golden Harvest. Par rapport au cinéma câblé, virevoltant et poétique de King Hu (A Touch of Zen), Lee a amené le cinéma d’arts martiaux dans la modernité, en se focalisant sur leur philosophie concrète, sur la monstration de l’entrainement et de prouesses physiques plus réalistes, simplement captées par la caméra. C’est là que la Shaw Brothers a décidé de réagir.
Classique parmi les classiques
H-K.O.
La 36e Chambre de Shaolin marque ainsi de la meilleure des manières cette transition et ce renouveau du cinéma du studio. À partir d’un des mythes les plus persistants de l’histoire de la Chine, c’est toute une saga que la Shaw Brothers a développée. Vraisemblablement créé au Ve siècle, le monastère Shaolin est sans doute le temple bouddhiste le plus connu au monde. Sa longévité, mais aussi ses multiples destructions, n’ont cessé de jouer sur sa dimension fantasmatique, épaulée par des sources historiques contradictoires. Quoi de mieux comme base pour enfanter l’un des films les plus importants du soft-power chinois ?
Si le cinéaste Chang Cheh (auquel on doit la célèbre trilogie du Sabreur manchot) pose les fondations de cette démarche artistique avec Le Monastère de Shaolin et Les Disciples de Shaolin, il laisse ensuite son chorégraphe Liu Chia-Liang prendre la relève avec La 36e Chambre, ce dernier poussant dans ses retranchements le style de son compatriote.
Et pour mieux comprendre ce style, faisons un petit saut dans le temps. En 1994, Liu Chia-liang co-réalise avec Jackie Chan Combats de maître, le chef-d’œuvre plus connu sous le titre Drunken Master 2. À ce moment-là, Jackie Chan est au sommet de son art, imposant ses chorégraphies et ses équipes de cascadeurs dans des films où il pense une mise en scène claire, marquante et épurée. Le principe, c’est que la caméra s’efface au maximum, assume des plans fixes et des raccords invisibles pour épouser la virtuosité de l’artiste martial.
Si Drunken Master 2 répond globalement à ce prérequis, il semble par instants relever d’un découpage plus classique, où les travellings, les panoramiques et les dézooms se remarquent et dynamisent certains affrontements. C’est de cette façon que se définit la réalisation de Chia-liang, qui déplaît fortement à Jackie Chan, si bien qu’il termine le tournage seul.
Cet exemple est important parce qu’il marque un changement profond de paradigme dans le cinéma hongkongais, qui symbolise à sa façon la fin de l’âge d’or de la Shaw Brothers dans les années 90. Jackie Chan est bien entendu un maître absolu de son art, mais cela n’enlève rien à la maestria de Liu Chia-liang, qui a profondément infusé son époque.
Tutoriel géant
À vrai dire, La 36e Chambre est tellement culte que certains clichés autour du cinéma hongkongais viennent de lui, de sa caméra prête au moindre mouvement vif sur un visage estomaqué à son sound-design joyeusement désuet, à base de "woosh" assourdissants à chaque mouvement de bras.
Pourtant, ce serait passer sous silence le travail d’orfèvrerie de Chia-liang, qui apprend à faire de chaque prestation d’arts martiaux un ballet où la caméra devient l’opposant principal. Avec une clarté exemplaire, certains gros plans accentuent l’énergie d’un visage, avant de s’en éloigner pour poursuivre un corps dans un espace que l’on redécouvre en permanence. Tout l’équilibre de la mise en scène réside dans ces changements de cadres dans le cadre, entre un rapport externe et spectaculaire envers une virtuosité qui dépasse le spectateur, et l’adoption de la subjectivité des combattants.
Chaque panoramique et chaque zoom engendrent ainsi des inserts, pour une mise en valeur de l’anticipation des mouvements de l’adversaire. Comme un œil qui scanne son environnement (et c’est d’ailleurs l’un des exercices que doit apprendre à maîtriser le protagoniste), l’objectif entre en cohésion totale avec le moine San De. Alors que ce simple fils de poissonnier rejoint le monastère pour protéger Canton de l’invasion des Mandchous, Chia-liang filme avec une étonnante pureté le corps de son acteur fétiche Gordon Liu, dont l’absence totale de pilosité en fait presque un nouveau-né qui attend de découvrir le monde.
À partir de là, La 36e Chambre de Shaolin s’assume comme un pur récit d’initiation programmatique, où chaque chambre du monastère constitue un nouvel enjeu à surmonter. Sans jamais paraître rébarbative, la structure du long-métrage déploie à chaque découverte d’épreuve une énergie revigorante dans le montage, créant un crescendo par les tentatives répétées du personnage et son perfectionnement du geste, un peu comme une version rallongée et en avance sur son temps des fameux “training montages” des eighties.
Spécialisé dans le raccord dans l’axe et le raccord de mouvement, Chia-liang emploie la fluidité de son découpage pour magnifier la continuité de ses combats, mais aussi pour mieux lier dans un seul mouvement continu le temps qui passe et l’intensité de l’apprentissage.
Pour cela, il est d’ailleurs intéressant de revenir sur la première épreuve, qui consiste à passer un simple bassin d’eau en marchant gracieusement sur des rondins de bois. Tout l’enjeu repose sur le passage d’un point A à un point B, alors qu'il est stoppé par les chutes du héros. C’est peut-être là que réside tout le génie de La 36e Chambre : toute la jouissance qui émane du film provient de ses suites d’à-coups frustrants, qui disparaissent au fur et à mesure que San De affiche un contrôle total de son corps.
The floor is lava version hardcore
De l'art de la maîtrise
D’une certaine façon, on pourrait y voir l’une des plus belles représentations cinématographiques du flow (ou état de grâce en français), l’un des fondements de la psychologie positive. En bref, c’est un état mental qui permet à une personne en pleine concentration d’atteindre une sorte de nirvana, de plein engagement dans une activité, au point où le corps semble fonctionner par automatisme, comme séparé du cerveau.
Si ce sentiment est particulièrement connu des gamers, il peut être difficile pour le cinéma de parvenir à en transmettre la satisfaction. Or, c’est sans nul doute la plus grande prouesse de La 36e Chambre de Shaolin, permise par l’emphase de sa réalisation. Chaque zoom traduit la focalisation des personnages sur un point précis de leur environnement.
L’harmonie semble toujours plus puissante, surtout lorsque Chia-liang se lâche dans des effets de style joyeusement too much. On en veut pour preuve cette chambre où San De frappe des poteaux dotés de miroirs, lesquels réfléchissent une lumière qui lui sert de signal. Face à sa maîtrise de l’exercice, la séquence se termine par un gros plan sur ses yeux. Le lens flare n’est plus capté à partir du miroir, mais directement dans ses pupilles.
Impossible, grâce à toute cette démarche, de ne pas voir dans La 36e Chambre le film de sport ultime, qui pénètre dans les coulisses de la pratique du kung-fu et de sa philosophie pour en souligner la valeur. Grisante, la mise en scène cherche toujours à faire ressentir la beauté de l’effort et de la fatigue de ces corps malmenés. On pense en particulier à cet entrainement au bâton de combat, avec cette structure à base de pointes acérées qui lacèrent les bras des apprentis à chaque mauvais mouvement.
Mais surtout, et à l’instar de nombreux films hongkongais de l’époque, le long-métrage de Liu Chia-liang est une œuvre de résistance, dont la liberté de ton assume sa dimension contestataire et politique.
Face à la religion et la passivité de moines qui se croient au-dessus de tout système (ce qui est d’autant plus ironique quand on sait que la dynastie Qing a prétendument détruit l’école sous prétexte d’activités s’opposant au pouvoir en place), la création de la 36e chambre amène une vision plus laïque des arts martiaux, pensés pour aider et éduquer le peuple afin qu’il se défende lui-même face aux oppresseurs mandchous.
À l’heure où le cinéma HK souffre plus que jamais de la censure post-rétrocession, le chef-d’œuvre de la Shaw Brothers n’en est que plus essentiel, en plus d’être un monument de mise en scène galvanisante.
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« le cinéaste Chang Cheh (auquel on doit la célèbre trilogie du Sabreur manchot) pose les fondations de cette démarche artistique […] Liu Chia-Liang prendre la relève avec La 36e Chambre, ce dernier poussant dans ses retranchements le style de son compatriote. »
Je ne vois pas du tout en quoi Liu Chia Liang pousse le style de Chang Cheh dans ses retranchements étant donné que les 2 réalisateurs ont des styles très différents voire quasi opposés, et son justement connu pour ça. Chang Cheh est bien plus viscéral et violent, Liu Chia Liang plus spirituel et pédagogique. Deux visions totalement différentes, pour le moins visible à l’écran.
Grand film cela dit que la 36ème chambre.
Très bonne trilogie avec Gordon Liu.