Films

Photo Obsession : souriez, Robin Williams joue les tarés

Par Antoine Desrues
23 avril 2022
MAJ : 21 mai 2024
Photo obsession : photo, Robin Williams

Vous vous rappelez quand Robin Williams jouait les méchants instables et voyeurs ? Voilà la proposition de Photo Obsession.

Il y a des films qu’il vaut mieux parfois ne pas redécouvrir, sous peine que la magie de la première fois n’y survive pas. Votre fidèle serviteur en sait quelque chose, puisqu’il s’est mis en tête de revoir Photo Obsession, qu’il n’avait pas visionné depuis ses douze ans. À l’époque, la simple idée de voir Robin Williams utilisé à contre-emploi par rapport à ses rôles comiques, d’Aladdin à Hook, suffisait à réveiller les ados rebelles. 

Et entre sa mise en scène ultra-stylisée et son antihéros incel, parfait pour porter une réflexion sur les travers d’une société déshumanisée, le film de Mark Romanek avait tout pour être le parfait héritier de Fight Club. Pour autant, malgré son succès lors de sa sortie en 2002, difficile de ne pas y voir un projet assez rance et simpliste, en particulier quand il essaie de creuser le voyeurisme malsain de son personnage.   

 

Photo obsession : photo, Robin WilliamsMais quelques scènes marquantes...

 

Badman & Robin

Seymour "Sy" Parrish travaille dans un laboratoire de photos au cœur d’un centre commercial. Si le monsieur s’avère particulièrement méticuleux, il a aussi tendance à s’immiscer par proxy dans la vie des personnes qui lui apportent tous les jours des négatifs, et en particulier chez la famille Yorkin, qui semble parfaite en tous points.  

Telle une version modernisée de Fenêtre sur cour, Photo Obsession a clairement l’intention de lorgner du côté des grands maîtres du suspense, mais en pimpant sa formule à grands coups d’effets de style. Avec ses courtes focales qui déforment les lignes de fuite, la caméra déambule dans les rayons de ce magasin pour mieux y emprisonner son personnage principal. 

 

Photo obsession : photo, Robin WilliamsUne certaine idée de l'enfer

 

Tandis que quelques pointes de couleurs émergent des paquets de céréales, Romanek accentue la froideur clinique de cet univers visuel à la blancheur dérangeante, comme si l’entièreté du centre commercial n’était qu’un laboratoire immaculé, dans lequel traînent des êtres qui sont le produit de cette aseptisation. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Sy vit dans un appartement tout aussi impersonnel, si ce n’est pour cet unique mur recouvert des photographies pleines de vie de la famille Yorkin.  

Dès lors, on ne saurait enlever à Photo Obsession sa démarche de mise en scène volontairement ostentatoire, mais cohérente et assez virtuose du début à la fin. Si on évoquait Fight Club en introduction, la filiation est loin d’être aberrante, puisque Romanek a longtemps marché dans les traces de David Fincher.  

 

Photo obsession : photo, Robin WilliamsC'est feng shui

 

Dans les années 80, lorsque ce dernier cofonde la maison de production Propaganda, spécialisée dans le clip et la publicité, c’est toute une génération de cinéastes que la boîte fait émerger, de Michael Bay à Adrian Lyne en passant par Michel Gondry (et Romanek donc). Grâce aux expérimentations rendues possibles par MTV, une certaine idée du formalisme s’immisce dans le cinéma américain, mais rarement avec la force de frappe de Fincher.

Mark Romanek fait malheureusement partie de cette seconde liste quelque peu tombée en désuétude, malgré ses travaux toujours aussi impressionnants sur les clips de Madonna, Taylor Swift ou Beyoncé. Le souci, c’est que cette modernité peine à s’incarner dans le récit de Photo Obsession, qui pêche par un simplisme qu’on pouvait pardonner dans les classiques du thriller psychologique des années 60 et 70 lui servant d’inspiration. Avec ses séquences qui mêlent fantasmes et réalité par un simple raccord ou son jeu avec l’ambiguïté d’un personnage qui approche d’un peu trop près le fils de la famille Yorkin, le film manipule son spectateur à partir de ses a priori sur les maladies mentales.  

 

Photo obsession : photo, Robin WilliamsLe Fugitif

 

Flash CLub

Malheureusement, au lieu de décontenancer grâce à un postulat inattendu (quand bien même Sy se révèle n’être ni un pédophile ni un meurtrier, ce que laisse pourtant sous-entendre le build-up global), le long-métrage se contente d’excuser son protagoniste par son joker final. En effet, on comprend dans l’ultime séquence que Sy a été abusé et violé durant sa jeunesse, pour un ultime twist censé nous faire remettre en question notre regard sur son trouble de la personnalité antisociale (la branche qui regroupe psychopathie et sociopathie, qu'on emploie ici, car le film ne précise pas la nature du mal qui ronge son protagoniste). 

De là, Photo Obsession se retrouve coincé entre deux eaux, à la fois plombé par un scénario qui traite avec beaucoup trop de raccourcis ce type de maladie mentale et porté par une envie d’émettre tout de même un diagnostic. C’est d’autant plus dommage que la stylisation à l’extrême de Romanek est suffisamment lourde de sens pour nous permettre d’accepter une approche plus abstraite. Sy est avant tout un homme profondément seul, dont les traumatismes le poussent à créer ses propres images. Tandis que la mise en scène fait tout pour encapsuler son personnage dans des surcadrages, il en façonne lui-même les contours, tout en se perdant dans le hors-champ qu’il fantasme autour des Yorkin. 

 

Photo obsession : photo, Robin WilliamsMieux qu'un album photo...

 

Pour autant, c’est aussi par cette logique que le bât blesse. Sy découvre via des photos que le mari de cette famille parfaite trompe sa femme, ce qui bouleverse son petit monde. Pour sûr, le film voudrait se construire autour d’une dimension subversive sur les images d'Épinal de l’American Way of Life, dont il souligne l’artificialité. En voulant égratigner ces vies que l’on se crée de toutes pièces, la punition de Sy les présente néanmoins comme la seule réalité possible, parce qu’elle représente justement un certain confort factice auquel lui n’a jamais eu droit. 

Oserait-on même dire qu’avec une telle maladresse, Photo Obsession en vient à justifier par une bien-pensance décevante la nécessité d’une vie rangée qu’on a tendance à trop prendre pour acquise. Cela étant dit, le long-métrage a le mérite de contrebalancer ce propos par son dernier acte désenchanté, dans lequel Sy est bien contraint de constater qu’il est voué à rester cet être invisible qu’il déteste, rejeté par une société qu’il n’a jamais su intégrer.  

 

Photo obsession : photo, Robin WilliamsLa subtilité de Romanek, level Panzer Division

 

Appareil jetable

Comble de l’ironie, la photo que la police prend de lui au début du métrage pour son casier judiciaire est bâclée et numérisée, alors même que le protagoniste s’est toujours montré pointilleux et acharné à défendre l'argentique. Toute sa pensée et sa personnalité se voient effacées, vouées à disparaître derrière ses actes, perçus comme incompréhensibles.  

Il y a donc quelque chose de l’ordre de l’échec total du rêve américain dans Photo Obsession, et c’est de loin ce que le film aborde avec le plus de réussite. Malgré la peur qu’il peut engendrer, Sy et ses actions sous-entendent un appel à l’aide auquel personne n’est capable de répondre. Tandis qu’il a toujours cherché à s’imposer dans le cadre (en atteste la photo qu’il prend de lui-même pour finir une pellicule des Yorkin), il est contraint à un hors champ déprimant, comme tant d’autres anonymes perdus dans les rouages d’un capitalisme qui n’essaie même pas de les comprendre.

 

Photo obsession : photo, Robin WilliamsSelfie d'antan

 

Mais bien sûr, ce mince succès thématique est principalement soutenu par la performance de Robin Williams, dont le contre-emploi est poussé à l’extrême. La bonhomie du comédien est toujours au rendez-vous, mais au service d’une bizarrerie gênante, et d’une retenue corporelle à des années-lumière de ses explosions d’énergie habituelles. Comme s'il était engoncé dans sa propre enveloppe charnelle, il donne à Sy une autre prison au sein de cet univers déjà peu accueillant.

Cette proposition fait en tout cas de Photo Obsession l’un des rôles les plus passionnants de l’acteur, qui a vraiment profité du début des années 2000 pour tester des personnages de méchants à contre-courant. Et si on préférera la sobriété ultra-maîtrisée d’Insomnia, on ne pourra pas reprocher à Photo Obsession sa quête d’expérimentation... même si elle a un peu mal vieillie. 

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Morcar

Personnellement, j’avais beaucoup aimé le film au cinéma, acheté celui-ci en DVD, et je l’apprécie toujours autant à chaque visionnage.

@Poirot528, il y a aussi le film « Final Cut » qui était un rôle à contre-emploi pour Robin Williams. Moins réussi, mais malgré tout intéressant.

Ray Peterson

Je découvrais Mark Romanek avec ce film. Robin Williams hallucinant surtout dans la scène de la chambre d’hôtel.
Bien vu EL pour l’image des yeux rouges. Un plan (et une courte séquence) absolument effrayant à la revoyure de ce film !
Dommage que l’on ne croise pas plus souvent ce cinéaste (Never Let Me Go à ré évaluer pour ma part)

polaroid  vintage

le meilleur film sur ce genre d’obsedé lié à L’Image est le film de l’immense Michael Powell, cineaste Britannique de haut niveau, »peeping Tom » en français » le Voyeur » sorti à la même epoque que « psychose  » de Hitckock

Poirot528

Pas encore vu. Mais en plus d' »Insomnia » et de « Photo obsession », Robin Williams a joué les méchants aussi dans un épisode de « New York, unité spéciale » : où il était un homme adepte de l’expérience de Milgram.