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Color of Night, ou la légende tragique du thriller sexuel où Bruce Willis montre son gros navet

Par Lino Cassinat
19 mars 2022
MAJ : 21 mai 2024
Color of Night : photo, Bruce Willis, Jane March

Sexe, meurtres, sexe, production catastrophe et re-sexe derrière : voici Color of Night, le navet de légende avec le gros morceau de Bruce Willis.

Eaux profondes d'Adrian Lyne est-il sur le point de donner une nouvelle jeunesse au sous-genre du thriller érotique et d'entrer dans la légende aux côtés de Basic Instinct ? Il est bien trop tôt pour le dire. En revanche, il est une belle occasion de rappeler que le genre n'est pas entré dans la légende que part la grande porte. En témoigne le fameux Color of Night de Richard Rush, pâle copie de son aîné avec un Bruce Willis en plein ego trip que même le casting génial de Jane March, Brad Dourif, Lance Henriksen ou encore Eriq La Salle n'a pu sauver des foudres de la critique.

 

Color of Night : photo, Bruce Willis, Jane MarchLes foudres de la critique, et pas autre chose

 

PULSION BASIQUE

Color of Night est en effet resté dans les annales comme un affreux navet-nanar (tout dépend du degré d'agacement de l'interlocuteur) singeant le film de Paul Verhoeven, une espèce de création de studio opportuniste qui surfe sur la mode sulfureuse lancée dans les années 90 par le Hollandais violent et capitalise sur la popularité de Bruce Willis. Color of Night a été si détesté à sa sortie qu'en plus de se prendre une très grosse baffe au box-office, le film a également reçu le Razzie Award du pire film de 1994. Et pourtant : Color of Night n'est pas nul. Enfin, c'est nul, mais ce n'est pas SI nul. Explications.

Dans Color of Night, Bruce Willis incarne Bill Capa, un psychanalyste new-yorkais divorcé et amer. De mauvais poil, il répond sèchement à l'une de ses patientes au cours d'une séance, et celle-ci, instable, se défenestre sous ses yeux. Choqué, poursuivi en justice et affligé d'un daltonisme traumatique l'empêchant de voir la couleur rouge, Bill part à Los Angeles se mettre au vert chez son ami Bob, qui tente de l'intégrer à un groupe de thérapie comprenant un adolescent schizophrène avec un trouble dysphorique de genre, un ancien policier avec un trouble du stress post-traumatique, une femme klepto-nymphomane, un avocat bourré de TOC et un artiste sadomasochiste. Mais Bill refuse.

 

Color of Night : photo, Brad Dourif, Lesley Ann Warren, Jane March, Lance HenriksenLe freak c'est chic

 

Il est là pour se mettre au vert, et accessoirement tomber amoureux de Rose, une charmante et (trop) jeune fille rencontrée alors qu'elle lui a embouti l'arrière-train (on parle de voitures hein). Sauf que Bob est sauvagement assassiné, et que les soupçons de la police se portent sur l'un des cinq patients. Comme c'est l'usage dans la profession, Bruce Willis reprend les rênes de la thérapie de groupe, mais dans le but secret de mener l'enquête de son côté. Une enquête dont les révélations vont le consumer, autant que sa passion torride pour Rose : celle-ci est en effet la tueuse, déguisée sous les traits du patient homosexuel transgenre et manipulée par un frère vicieux exploitant son trouble mental pour tuer ses cibles.

Rien de particulièrement anormal sous le soleil de Californie donc, et pour cause : ce mélange de Basic Instinct et de Pulsions a beau ne pas raconter la meilleure des histoires ni donner à voir une mise en scène fulgurante, Color of Night est d'une qualité tout à fait moyenne et regardable... pour peu que l'on accepte quelques vilains défauts propres au film lui-même, et d'autres plus débattables et difficiles à avaler, inhérents à la fois au genre et à l'époque - à savoir un mauvais goût prononcé plus ou moins involontaire et un phallocentrisme ridicule.

 

Color of Night : photo, Bruce Willis, Jane MarchEn même temps, il a une casquette et pas de t-shirt

 

Ce dernier point est d'ailleurs le plus explicite quant aux défauts de Color of Night, qui n'a visiblement pas compris la satire de la virilité et le retournement ironique de la dynamique de prédation sexuelle opérés par Basic Instinct ou les films de Brian de Palma. Qu'on les juge réussies ou pas, vulgaires ou malignes, toujours est-il que ces oeuvres ont un sujet à ausculter, là où Color of Night n'a que des objets de désir et des boules qui chamboulent à mater. À tout seigneur tout honneur en revanche : la question de la dysphorie transgenre est manipulée avec une justesse qu'on n'attendait pas du tout de la part d'un film hollywoodien mainstream issu des années 90.

Pour le reste, que voulez-vous : Color of Night tient la route, malgré un mystère mal dissimulé par les artifices de scénario et de maquillage, et un acteur principal en sous-régime, clairement en deçà du reste du casting. Richard Rush nous gratifie même de plusieurs plans assez travaillés et la photographie est globalement plutôt jolie, même si quelques plans inutilement tape-à-l'oeil viennent parasiter un découpage propre et limpide. Du bon artisanat, avec des images dérangeantes et même quelques trouvailles de mise en scène qui auraient mérité d'être plus exploitées - notamment le jeu sur la couleur rouge. Bon, et aussi quelques trouvailles bizarres, comme les narrations de Bruce Willis intégrées à la diégèse.

À l'arrivée, Color of Night n'est pas vraiment un nanar, plutôt une sous enquête hitchcockienne que les quelques dérapages érotiques dignes d'un mauvais boulard sur NT1 tirent vers le gentil navet. Mais alors, pourquoi tant de haine ?

 

Color of Night : photo, Bruce Willis, Rubén BladesSérieusement, mets un t-shirt

 

NI TÊTE NI QUEUE

L'explication est à chercher dans les coulisses particulièrement houleuses du film, et leurs répercussions sur son exploitation en salles, qui a été pour le moins singulière. On ne pourra pas tout vous détailler tant la production a été mouvementée, il faudrait limite y consacrer un podcast entier pour tout narrer (et d'ailleurs il existe, c'est l'épisode 85 de How Did This Get Made avec Amy Schumer, qu'on vous recommande chaudement de manière générale). Mais ce qu'il faut retenir, c'est que le réalisateur Richard Rush peut vous certifier officiellement que oui : c'est dur d'être entouré par des cons Bruce Willis - qui dirigeait certaines scènes à sa place - et le producteur Andrew Vajna.

Malgré une filmographie discrète, Richard Rush n'a rien d'un yes-man et encore moins d'un tâcheron, c'est même plutôt un auteur à part entière qui a même écrit et réalisé un chef-d'oeuvre adulé par François Truffaut lui-même (Le Diable en boîte). Lorsque Andrew Vajna lui propose Color of Night, Richard Rush hésite à cause d'une précédente mauvaise expérience avec le producteur, mais il accepte néanmoins parce qu'il trouve le scénario intéressant. Logiquement, lorsque Andrew Vajna essaye de le virer et de lui retirer le final cut en postproduction à cause de différends artistiques, il voit rouge (contrairement à Bruce Willis).

 

Color of Night : photo, Lesley Ann WarrenEst-ce que tu vois bleu au moins ?

 

Après une bataille rangée de projections tests, des attaques par journaux interposés et une crise cardiaque dont le réalisateur réchappe miraculeusement, le syndicat des réalisateurs intervient et invalide le renvoi de Richard Rush. Un compromis est cependant trouvé : le montage du producteur sera celui montré en salles, tandis que celui du réalisateur sera celui diffusé sur le marché vidéo, alors à son apogée. Et cela change tout, car le montage cinéma de Color of Night n'a ni queue ni tête. Mais surtout pas de queue.

Blague à part, s’il manque seulement 15 minutes et un petit bout de Bruce Willis dans la version cinéma, le principal problème de cette dernière est qu'elle modifie l'ordre de certaines scènes et réarrange certains détails de telle manière que Color of Night en devient purement et simplement incompréhensible. Tout cela ne se joue à pas grand-chose, mais le montage est un art subtil, et Color of Night en est un passionnant cas d'école. On recommande aux plus passionnés d'entre vous de faire l'expérience des deux visionnages d'affilée pour prendre la mesure de ce qui sépare l'oubli poli du Razzie honni. Et en l'occurrence, il ne s'agit que de quelques coupes très mal senties.

 

Color of Night : photo, Bruce Willis, Jane MarchEt là tu vois, c'est toutes les pages de scénario qu'on a arrachées

 

C'est donc fort logiquement que Color of Night s'est planté en beauté et n'est même pas parvenu à se rembourser : 46 millions de dollars au box-office mondial pour un budget de 40 millions, ce qui fait très cher pour un film qui a l'air d'en avoir coûté moitié moins. On ne serait pas étonné que l'autre moitié soit partie dans le salaire de Bruce Willis, ou a tout le moins, son postiche (oui oui). En revanche, Color of Night est devenu l'un des 20 films les plus loués au cours de l'année qui suivit, porté par son aura sulfureuse et les rumeurs autour des nombreuses scènes dénudées.

Il faut dire qu'à l'époque, le porno est plus difficile d'accès sans internet et il faut bien s'encanailler d'une manière ou d'une autre - la récente série Yellowjackets l'a d'ailleurs bien montré en prenant Color of Night en exemple. Outre le fait de charrier des thèmes rares et qui lui sont propres, le rôle sociologique du thriller érotique a aussi été de combler un manque de représentation ou d'imaginaire sexuel en proposant une zone grise intermédiaire, qui n'a aujourd'hui plus lieu d'être. Ce qui explique probablement ou du moins en grande partie comment et pourquoi le genre est devenu caduc de nos jours... mais aussi comment et pourquoi Color of Night a été aussi regardé en vidéo.

 

Color of Night : photo, Bruce WillisEt Bruce Willis reçut alors son nom indien...

 

COULEUVRE DE LA NUIT (NE PAS AVALER)

Inutile en effet de se cacher derrière notre troisième petit doigt : si Color of Night a su traverser les âges et le temps, c'est parce que ses scènes de sexe sont parmi les plus explicites du genre dans lequel il s'inscrit, et c'est vrai que cela marque. On vous renverra à vos propres fantasmes et nous vous laisserons juges d'employer le terme "sexy" ou pas, après tout, vous êtes libres de ressentir ce que vous voulez devant une levrette endiablée accompagnée des grognements ursins de Bruce Willis et d'un solo de guitare.

Mais malgré le mauvais goût ambiant et la glorification symphonico-pneumatique de chaque centimètre carré de la peau moite de la star, force est de constater que Color of Night impressionne par sa frontalité. Du moins jusqu'à un certain point. Car question frontalité, la légende Color of Night déçoit sur son noeud dramatique principal.

Alors oui, c'est vrai : on voit la teubi à Brucie (attention, uniquement dans le montage vidéo). Aucun trucage, pas de doublure, de prothèse ou d'insert foireux. C'est bien son morceau, mais on est loin de la dureté d'un rock, et à vrai dire, son plat de résistance est à l'aune de ce qu'est Color of Night : plus un petit cornichon rigolo qu'un gros navet baveux.

 

Color of Night : photo, Bruce Willis, Jane MarchTout pour paraître plus grand hein

 

En effet, alors que Rose et Bill font sauvagement l'amour pour la première fois au fond d'une piscine et qu'ils s'arrachent mutuellement leurs vêtements trop épais pour leurs peaux trop brûlantes, alors que Rose est exposée entièrement nue ou presque, portant pour seul atour le tatouage d'une Rose (oui) sur la fesse gauche (oui oui), qu'elle nage dans son plus simple appareil vers le short de Bill, elle le lui retire dans un plan mal cadré qui révèle un appareil bien simple : le petit bout du bout (du bout) de Bill, apparaissant accidentellement par-dessus la cuisse de Willis comme un sous-titre apparaîtrait accidentellement au-dessus de la tête d'un spectateur trop grand assis évidemment sur le siège juste devant vous.

Ceux qui voulaient voir un chauve tendu émergeant de son col roulé* feraient mieux de se rediriger vers la filmographie récente de Bruce Willis, puisque là au moins il est possible de voir une partie de son corps décalottée. Certes, un occiput de vieil homme débarrassé de son postiche ridicule. Mais c'est toujours moins décevant que Color of Night et son plan volé sans faire exprès du membre de Bruce Willis, planqué aux trois quarts et apparaissant environ une demi-seconde. C'est un peu court jeune homme, on s'attendait à bien des choses en somme.

 

Color of Night : photo, Bruce Willis, Jane MarchPendant ce temps, le monde se fiche des trois rôles du pas docteur March

 

En plus de jouer comme un manche, et alors qu'il plastronne comme un coq huileux, Bruce Willis reçoit donc a posteriori une gloire qu'on qualifierait de factice. En plus d'accaparer le gros morceau de bravoure, il n'a même pas la gentillesse de faire croquer ses partenaires, pourtant infiniment plus méritants, en particulier la pauvre Jane March. Rendez-vous compte : l'actrice endosse pour ce film pas moins de trois rôles différents nécessitant des transformations physiques, et passe environ la moitié du film quasiment entièrement dévêtue, tripotée par un chameau en sueur. Et en plus de son abnégation, elle livre une prestation technique vraiment excellente et d'assez haute volée.

Mais, les inégalités de genre étant ce qu'elles sont, sa partition sera littéralement éclipsée par un phallus, si petit et pourtant si envahissant. Hollywood étant également Hollywood, c'est sa carrière à elle qui finira aux oubliettes, bien que Color of Night ne soit en revanche pas à blâmer pour cela, contrairement à son producteur de mari. Il paraît, selon la formule, qu'il vaut mieux imprimer la légende si elle est plus belle que les faits. Tragiquement, l'élément le plus remarquable de Color of Night n'est pourtant pas dans son héritage mythique, mais dans sa vérité nue. Mais bon, c'est l'Histoire qui décide quel bout de l'oeuvre elle préfère retenir.

*L'auteur de ses lignes ayant été extrait d'une piscine génétique de mauvaise qualité, il est lui-même chauve, la vanne est donc dans la zone humoristique réglementaire et l'arbitre ne siffle pas le hors-jeu.

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Guylux

À l’époque les films d’actions, BRUCE WILLIS était vu… Mais les autres navets devenaient d’une lourdeur…. Attendez plus des films jusqu’à ARMAGEDDON ou SIXIÈME SENS qui l’ont relancé. Color night je l’ai aperçu dans CANAL +… Mais la bande annonce était ‘nulle .

Ggggggg

Pour voir des gens baiser non j’suis pas pervers

Thierry

Le souvenir que j’en garde n’est pas si mauvais que ça. Il y a bien pire. Et puis, quel plaisir de voir Scott Bakula sur la grande toile…

Ibaloo

Je suis décu parce que j’ai toujours adoré ce film.
D’abord il y a Jane March, tellement rare au cinéma, tellement fraiche et belle. A elle seule elle vaut la peine de voir le film. Ensuite il y a un Bruce Willis plutôt inspiré et plus impliqué que dans 90% de sa filmographie. Enfin il y a probablement un des « plot twist » les plus imprévisibles que j’ai vu.
Et c’est sans compter l’utilisation très intelligente du handicap du héros ( daltonisme ) pour créer des effets cinématographiques saisissants.

Vraiment dire que c’est un navet me semble injuste.

Lino Cassinat

@SimoneRial (l’original appréciera)

Je me mets à genoux, la main sur le coeur, et vous dit bravo pour cet enchantement chromatique. Je vous dirais bien les mots bleus avant de chanter vos louanges dorées mais vous risqueriez de les prendre pour de l’humour noir et d’y voir rouge à cause de votre problème médical – à l’oreille, de toute évidence. Loin de moi l’idée de vous rendre vert de rage, rien que l’idée me donne une trouille bleue.

Mais sachez que la simplicité réside dans l’alcôve bleue et jaune et mauve et insoupçonnée de nos rêveries mauves et bleues et jaunes et pourpres.
Et paraboliques.
Et vice et versa.

SimoneRial

Donc si j ai bien compris le resume, c est l histoire d un psychiatre daltonien qui a une peur bleue en voyant sa patiente se defenester. Il en est blanc comme un linge, et rouge de honte, se met a broyer du noir. Suite a cela,il va se mettre au vert.
Apres quoi il retrouve l amour, et voit de nouveau la vie en rose, il cuisine mele des ptits plats tel un vrai cordon bleu, et il baise comme un malade au point que le film merite un carre blanc.
Il y a quelques scenes de baston, mais rien de grave, il s en sort avec juste quelques bleus.
Bref, au final apparement, un film oubliable, et c est dur de croire qu on ai donne le feu vert a un scenariste qui a du ecrire ce scenario pendant une nuit blanche aux idees noires. on rit jaune en voyant le resultat, mais au vu du peu d entrees, le producteur a du finir dans le rouge cote finance.
Je
En meme temps, pour un film qui s appelle color of nigth, il n y a rien d etonnant a ce qu on en voie de toutes les couleurs.

Par contre ce film me fait me demander :
Est ce qu un daltonien qui est un bon jardinier dit qu il a la main rouge?
Et va t il se mettre au rouge quand il se met au vert?
Quand il n a rien a se reprocher, est ce qu il est orange comme neige?
Quand il bosse dans etre declare, est ce qu il travaille au bleu?

Bref, vous aurez compris l idee, mais je me demande serieusement comment les daltoniens interpretent et utilisent ce genre d expressions ^^.

Mouais Bof...

Maintenant que j’y pense,c’est quand même Bruce Willis qui a vulgarisé la bouche en c.l de poule. Bien avant Zoolander and Cie.

Pour ce qui est de Color of Night,Mouais Bof…

Oldskool

Plus de 25 ans après je cherche toujours pourquoi on dit qu’il est nul…

Rorov94m

Sans oublier Scott Bakula dans le rôle du pote psy!
Oh bravo!

Miami81

Une mauvais film, c’est clair, mais pour lequel j’ai de la sympathie. C était les années 90 quoi : le soleil de Los Angeles, les couleurs vives, le luxe, Bruce Willis au sommet de sa gloire. Typique des 90’s. Et quelques cascades spectaculaires.