Avec Pirates, Roman Polanski devait passer à l'abordage du box-office. Il en résultera naufrage industriel et une création mal-aimée. À tort ?
Cannes, 1986. Les cinéphiles sont restés sans nouvelles de Roman Polanski huit longues années, et se demandent comment ils retrouveront, presque une décennie après le triomphe de Tess. Son grand retour doit donc s’effectuer sur la Croisette, avec Pirates, présenté hors compétition, en ouverture des Festivités. Pour qui n’aurait pas déjà compris quel sera le sujet du long-métrage, la campagne délirante qui s’ouvre alors ne laisse guère de doutes.
En effet, un vaisseau pirate mouille dans le port de la ville, baptisé Neptune. On y a même vu lors de son arrivée le réalisateur et tout son casting, posant fièrement, épée à la main et en costume s’il vous plaît ! Il s’agit d’un véritable bâtiment, conçu pour le film, qui a coûté à lui seul quelque 8 millions de dollars, ce que ses producteurs crient à tue-tête.
Budget massif, largement dépassé durant le tournage, faste des décors, des costumes, profusion d’accessoires, tout concourt à faire du long-métrage un évènement. Sauf que personne ne sait vraiment de quoi il est question. Les financiers qui ont misé sur le retour de Polanski craignent d’avoir eu les poches percées par un corsaire qui a réalisé quelque chose qui tranche franchement avec sa carrière passée, le cinéaste veut retrouver l’esprit aventureux du cinéma flibustier de son enfance et le public s’attend à une sympathique croisière.
Un bide stratosphérique et une incompréhension générale plus tard, le film, souvent désigné comme le pire de son auteur, aura laissé presque tout le monde à quai, y compris son formidable Neptune, qui mouillera quinze années supplémentaires dans le port de Cannes. Un abordage raté, pour un film qui mérite grandement sa réputation, puisqu’il s’agit du meilleur Pirates des Caraïbes.
Un programme bien salé
JACK MATTAU
Pour une nouvelle génération de spectateurs, la piraterie est désormais synonyme de démarche mal assurée, entre le funambule et le sac à vin, de maquillage épais et de scènes d’action dantesques, grâce aux trois premiers Pirates des Caraïbes de Gore Verbinski, et notamment grâce à la performance irrésistible d’un certain Johnny Depp. Il y interprète Jack Sparrow, capitaine du Black Pearl, pas tant un égorgeur des mers qu’un loufiat toujours en quête d’arnaques et trésors divers. Son apparente nonchalance et ses airs de génie de la lampe arraché au cinéma muet vont instantanément impressionner la pellicule et la mémoire collective.
Mais, contrairement à ce qu’on a pu écrire un peu vite, Sparrow n’est pas tout à fait un Errol Flynn beurré comme une otarie. Disons que ce modèle est bien insuffisant pour comprendre l’équation de Depp, dont on a beaucoup de mal à se dire qu’il n’a pas revu le Pirates de Polanski avant d’embarquer pour les Caraïbes. La mésaventure de Polanski s’ouvre d’ailleurs presque comme celle de Verbinski, puisque nous découvrons l’emblématique corsaire sur une embarcation de fortune.
Une petite cuisse de grenouille ?
Mais ici, nul port accueillant à l’horizon. Le Capitaine Red, qu’interprète Walter Matthau, a beau jouir d’une fort spectaculaire mise, il n’en demeure pas moins sur un radeau de fortune, sans eau ni nourriture, sous un cagnard infernal. Mais le personnage n’est pas seul. À ses côtés, un jeune français répondant au nom de Grenouille, que joue Cris Campion. C'est son bras droit, son assistant, son second, celui qui rêve de devenir un aussi grand pirate que son maître. Mais en l'état, il risque surtout de devenir son ultime souper. Red le regarde en effet avec la pupille affolée de celui que la faim taraude, et entreprend bientôt de boulotter son compagnon.
Walter à l'eau !
Le métrage est à peine entamé que déjà, les principaux ingrédients de sa réussite sont à l'oeuvre. L'interprétation de Matthau tout d'abord, capable de passer de la bonhommie à la barbarie en un claquement de doigts, flirtant avec le pastiche, voire la parodie, mais n'y sombrant jamais, si bien que son personnage demeure toujours un curieux matou menaçant. Et lors de cette ouverture, une menace virevoltante, dont le pas, agile et chaloupé, évoque forcément celui d'un Johnny Depp.
D'ailleurs, ces passerelles semblent aujourd'hui évidentes, sitôt notre anti-héros barbu aux prises avec les difficultés sociales inhérentes à son statut de pirate. Qu'il échange avec d'autres marins, s'efforce de convaincre, ou rivalise de rouerie avec des aristocrates des mers, quand il ne doit pas purement et simplement préserver sa nuque du gibet, la faconde séductrice qu'il déploie évoque instantanément son descendant hébergé chez Disney.
Les ressemblances ne s'arrêtent pas là, puisque Pirates des Caraïbes semble avoir aussi puisé dans quelques personnages secondaires. Ainsi, impossible de ne pas voir dans le bellâtre que jouera vingt années plus tard Orlando Bloom, un écho savonné et plus convenable de Grenouille. Sympathique cancrelas et aspirant flibustier, il joue auprès de son capitaine une partition et une cheville narrative finalement très proche de celle de Will. Comme lui, il sera confronté à l'amour, en la personne de la noble jeune femme incarnée par Charlotte Lewis, et comme lui, en plus de devoir résoudre un dilemme romanesque et romantique, il sera confronté aux conséquences tragiques de ses choix... et de son statut de pirate.
Un film qui serre fort
TOUTES VOILES DEHORS
Autre point d'ancrage commun aux deux oeuvres : l'amour qu'elles portent à leur décor. Avec toute la grandiloquence rendue possible par une orgie d'images numériques, la trilogie de Gore Verbinski a filmé ses navires dans toutes les situations et sous tous les angles. Au repos dans une enclave britannique, fendant les flots depuis un repaire de brigands, ou donnant du canon à flanc de maelstrom, au centre d'une tempête aux proportions apocalyptiques. Rien de tel chez Polanski, et pour cause. Son bateau pirate existe bel et bien et ne saurait être dopé par ordinateur. Paradoxalement, la lourdeur du dispositif va aboutir à un sentiment très voisin.
En effet, il est singulièrement touchant de voir le réalisateur réputé pour la cruauté de son cinéma se jeter dans ce récit à corps perdu, armé d'une sincérité évidente, qui confinerait presque à la candeur. Son découpage est aux antipodes de l'angoisse ouatée de son Rosemary's Baby, ou du sentiment paranoïde et putrescent exsudant de Chinatown, et le plus souvent dénué de la petite rengaine sardonique de Le Bal des vampires, une des rares incursions du réalisateur du côté de la comédie. Non, au lieu de cela, on sent constamment une profonde déférence, teintée d'enfantine fascination, pour le sujet premier du récit.
Comme un cowboy dans le couchant
Des sans foi ni loi, réunis sur un formidable galion. Toujours, la mise en scène le magnifie, souligne sa masse, son poids, sa puissance. Il est à la fois une scène où se jouent tous les enjeux, et une enclume symbolique, une malédiction que traînent tous les protagonistes, une arène mouvante dont ils ne peuvent s'échapper. Et quand, à la faveur d'une scène dont la matérialité a aujourd'hui des airs de miracle, tous les canons font feu, impossible de ne pas être à son tour contaminé par la jubilation du metteur en scène. Et quand le Neptune crache un torrent de boulets de canon, qui déchirent le crépuscule, la lumière des détonations fait soudain apparaître l'euphorie triomphante du Capitaine Red, ruffian invincible et redoutable.
C'est peut-être une des plus belles images de la carrière de l'interprète, trop vite oublié, malgré un charisme à part, une énergie singulière qui lui aura valu d'être un ressort comique à peu près irrésistible, autant qu'un tueur redoutable de fausses suavités dans le Tuez Charley Varrick ! de Don Spiegel. Comme si tous ses rôles se voyaient soudain réunis en un concept ravageur, il apparaît alors avec une puissance triomphale et inégalée dans sa carrière. Une position qui n'est pas sans évoquer les bravades d'un certain Sparrow, l'affection, voire l'amour qu'il porte aux oripeaux de sa vie maritime de hors-la-loi.
"Mon cher comptable, ne vois-tu rien venir ?"
IL ÉTAIT UNE FOIS LA CRUAUTÉ
Mais il est une dimension de Pirates qui éloigne radicalement le film de ses sympathiques descendants, et qui n'est peut-être pas pour rien dans son insuccès. Le coeur de cette histoire de loups de mer a beau battre la chamade, et leurs rocambolesques aventures nous faire sourire plus souvent qu'à notre tour, il n'en demeure pas moins un palpitant vicié, dont s'élève en continu une mélodie funèbre. Impossible de ne pas sentir l'acidité du propos, ou de se retrancher de son sens très sociétal du tragique. En effet, le scénario est plus d'une fois cruel avec ses héros, et donc ses spectateurs.
On rit quand Red attrape un cadavre de rat et se le fourre dans la poche, à la manière d'un bol de biscuits apéritif dérobé en soirée. Et on rit des airs de pantomime de Matthau ce faisant. Sauf que quand quelques minutes plus tard, les représentants de l'ordre (économique, symbolique, légal), le contraignent, ainsi que le plus si fringant Grenouille, à en faire son repas, notre sourire disparaît progressivement. La scène ne se départit pas totalement de sa fantaisie, et le rire demeure en embuscade, mais la mise en scène nous contraint à saisir les rapports de domination et de violence qui se nouent en quelques instants.
Téma la taille du rat
Les deux pirates humiliés font face à la caméra, qui souligne leur enfermement en opérant un lent traveling arrière, qui révèle peu à peu la foule amassée, assistant à ce repas d'un genre particulier. Le duo ne joue guère la séquence à la manière d'une grosse blague cradingue, les bruitages soulignent l'obscénité de l'argenterie découpant un rongeur putréfié à même de luxueuses assiettes de porcelaine. Aucun espoir de voir les personnages s'en sortir, ou bénéficier d'une pirouette typique des Caraïbes. Tout comme il ne faisait aucun doute lors de l'ouverture que Matthau s'apprêtait bien à dévorer son ami.
Tout comme l'amour, bien sincère, qui unit Grenouille à Marla-Dolores n'a pas la plus petite chance d'aboutir. La passion tombe sur ces deux-là sitôt leurs regards alignés, l'évidence de leurs sentiments n'est jamais questionnée par le cinéaste et pourtant, l'espoir ne leur est pas permis. La question est réglée lors du dernier acte du film, à une vitesse stupéfiante et implacable. Quand l'heure vient pour elle d'effectuer un choix entre sa caste et celle des pirates, la question est vite répondue comme dirait l'autre. Tout simplement parce qu'il n'y avait même pas de question. À cet instant, Grenouille n'est pas seulement devenu pirate lui-même, il est conscient de cette transformation, qui fait de lui un paria, un intouchable, un ennemi public.
Sur le grand marché des sentiments ou plus basiquement de l'insertion sociale, les pirates seront toujours perdants. Et nos anti-héros de se retrouver à leur point de départ, sur un rafiot de fortune, bien loin du rhum, des draps chauds, des trésors ou du coeur des femmes.
Il en ira de même pour Polanski, dont le film amassera péniblement 8 millions de dollars pour un budget de 45, le condamnant à une mort mémorielle instantanée, quand les accusations de viol prononcées par Charlotte Lewis bien des années après achevèrent de recouvrir ce souvenir d'opprobre, jusqu'à la comédienne elle-même, vouée aux gémonies d'une presse qui faisait bien peu de cas des victimes et des femmes abordant la question. Un naufrage de plus pour cette fameuse épave que reste Pirates.
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Pas vu depuis très longtemps; de mémoire, je n’avais pas accroché.
Un film très drôle. Vivement une nouvelle comédie de Polanski, il sait faire (voir le bal des vampires)
Ca tombe bien ça fait quelques temps que je veux le voir, mais difficilement trouvable en VOD.
Peut etre chez orange, je testerais ça plus tard.
Bel article qui donne envie en tout cas!
Dans ma vidéothèque je n’ai aucun film de Polanski et ce n’est pas seulement parce qu’il est un pédophile .
Réalisateur pédophile.
L’un de mes films préférés, tout simplement.
Un film sympathique.
Beaux décors, beaux costumes, bons interprètes mais assez lourd tout comme le bateau à manœuvrer.
Pourquoi Pirates des Caraïbes a fonctionné. Parce que Deep a crée une sorte de mélange de Charlot et de Buster Keaton qui attire tous les regards. Et les films sont très cinétiques même si trop long a mon goût.
Walter Matthau aurai pu faire un superbe capitaine Haddock.
Mouais, assez fan du Walter, mais franchement ce film est pas mal chiant non ?
Pas la période de Polanski que j’aime (malgré son Frantic après et encore) jusqu’à La Jeune Fille & la Mort. Bon il a pas fait beaucoup de film sur cette période mais ça se sent. Pour en revenir au film, les décors sont fabuleux, les comédiens et tout… Mais looooooong. Après, belle tentative d’essayer de remettre ce genre de film au gout du jour. Une co prod européenne qui peine.
Le film n’est franchement pas terrible. Polanski a toujours été surévalué et sacralisé artificiellement.
Bien avant de savoir que c’était un violeur pédophile je n’aimais pas son cinéma mais là en sachant ça j’avoue que ça me dégoute encore plus.