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Portier de nuit : tout, tout, vous saurez tout sur le nazi

Par Simon Riaux
26 décembre 2021
MAJ : 20 novembre 2024
Portier de nuit : photo, Charlotte Rampling

Scandale phénoménal, révélation d'une comédienne stupéfiante, histoire d'amour, de sadomasochisme, de mort, et de perversion : causons de Portier de nuit.

Peut-on représenter le Mal ? Et peut-on représenter la fascination qu'il exerce, le stade où elle vire à l'obsession, à la névrose, ou qu'elle se pare des atours de l'amour sincère ? Les amateurs du cinéma de Paul Verhoeven seront logiquement tentés de répondre oui, et évoqueront avec évidence la puissance tellurique de Black Book, récit de l'infiltration puis de la passion amoureuse d'une résistante juive au sein d'un cercle d'officiers nazis. Mais le dernier chef d'oeuvre du maître était, à bien y regarder et malgré son amour pour la provocation et les marges de l'âme humaine, un authentique récit romanesque, pour ne pas dire candide.

Bien avant lui, il est un autre long-métrage, qui a appréhendé une relation faite d'emprise, de prédation, de fascination, de dépendance et peut-être d'amour. Et de sadomasochisme. Un récit qui fit d'autant plus scandale que cette relation toxique se noue entre un ancien nazi et celle dont il fut le bourreau, un thème vénéneux s'il en est, qui embrasa les esprits en 1974, jusqu'à être purement et simplement interdit dans plusieurs pays. Parlons de Portier de Nuit.

 

Portier de nuit : Affiche officielleIl a changé le préfet Lallement

 

PAIN AT FIRST SIGHT

1957. Nous sommes dans un hôtel viennois. Les invités, en tenue de soirée, se saluent, se donnent l'accolade ou se croisent. L'effervescence d'une nuit dont les oripeaux de luxe tamisé chasseront le souvenir de la ruine est palpable derrière chaque sourire.  Une jeune femme, au bras d'un chef d'orchestre falot, fend la foule des convives. Élégante et glaciale, elle croise le regard d'un insignifiant portier de nuit. Leurs yeux se rencontrent et soudain, le temps se fige. Les yeux s'embrument, les gorges s'assèchent et les peaux se pâment. Deux âmes écorchées, dissimulées sous l'opulence bourgeoise pour l'une et sous un voile de banalité anonyme pour la seconde, viennent de se reconnaître.

Il faut en tout et pour tout trois plans à Liliana Cavani pour laisser le spectateur pupilles dilatées et souffle court. Le découpage est précis, capture idéalement les sentiments des personnages, tout en conservant une forme de flottement étrange, comme si une nature bouillonnante menaçait à chaque instant de rompre la rigueur de la composition des plans. À la réflexion, c'est bien de cela qu’il est question, alors que se déploie sous nos yeux la chronique d'un amour malade, d'une relation essentiellement toxique et perverse, c'est bien une passion aveuglante que l'on sent poindre, dont il demeurera impossible de dire si elle rachète les amants ou les maudit.

 

Portier de nuit : photo, Charlotte RamplingDes retrouvailles incendiaires

 

Alors que se multiplient les flashbacks, mais aussi de glaçantes saynètes au présent, un récit originel monstrueux se dessine. Médecin opérant dans un camp d'extermination, Max use de son rang pour assouvir une pulsion scopique : il se plaît à filmer les prisonniers et prisonnières torturés dans le camp, et scrute de son obturateur les faciès terrifiés, les chairs flétries.

Sa routine de mort est transformée quand il pose les yeux sur Lucia, une prisonnière qui le trouble instantanément. Après leur rencontre, il en fera sa protégée, ou sa prisonnière. Il ne peut plus filmer qu'elle, et l'enchaîne, l'attache, la contraint, quand tous deux ne participent pas à de macabres mises en scène pour les officiers SS à la tête du camp. Leurs sentiments sont-ils réciproques ? Échangent-ils un amour véritable, ou empilent-ils leurs névroses, recrachant l'un sur l'autre le mal dans lequel ils baignent ? Lucia agit-elle autrement que pour assurer sa simple survie ?

Ces questions demeureront sans réponse tranchée, pour l'un comme pour l'autre. Et c'est donc en l'espace de trois plans et d'un regard échangé que cette passion, la tornade de désir et de mort qui présida à leurs existences, renaît soudain. Mais, plus de dix ans après la chute du IIIe Reich, le monde a changé. Et c'est peut-être là que se niche le vrai scandale dans le film de Cavani, le vertige qui lui a valu de défrayer la chronique.

  

Portier de nuit : photo, Charlotte Rampling, Dirk BogardeLove at first Reich

 

TOUS LES ÉGOUTS SONT DANS LA NATURE

Le camp qui "abritait" la passion de Lucia n'existe plus, mais à bien y regarder, c'est le monde tout entier qui est devenu camp. Le goût des apparences superficielles, la mise en scène des signes extérieurs de pouvoir... La haute société viennoise évoque régulièrement les rites entraperçus lors des flashbacks. L'horreur odieuse, le spectacle de la domination s'est infiltré partout... Et les monstres d'hier règnent encore. Les dignitaires nazis vivent peut-être dans la clandestinité, mais ils poursuivent leurs desseins, à peine maquillés.

Ainsi, c'est lors de séquences lunaires et fascinantes qu'on les découvre, rejouant de faux procès au cours desquels ils battent leur coulpe... avant d'exécuter les témoins de leurs exactions passées. Ce sont ces scènes, plastiquement hypnotiques, qui nous donnent à voir une société qui n'a pas expurgé la tumeur qui l'a jadis menacée, mais l'a intégrée, jusque dans ses soubassements et ses rites. Tout n'est plus que dissimulation et fausseté, tandis que des loups déguisés en agneaux prolongent leur festin. Cette équation monstrueuse, celle d'un monde tout entier converti à la logique concentrationnaire et à la guerre de tous contre tous (un des sujets récurrents du génial écrivain J.G. Ballard) ne peut tolérer le lien incompréhensible, par delà le bien et le mal, qui unit Max et Lucia.

 

Portier de nuit : photo, Charlotte RamplingC'est par ici le tournage de Zoolander 3 ?

 

Le médecin geôlier et l'ancienne prisonnière ne peuvent s'abandonner à une liaison sado-maso au vu et au su de tous. S'ils deviennent la partie émergée de l'iceberg que tous essaient de dissimuler, leur visibilité menacera la clandestinité de leurs proches, et la survie des monstres en goguette. Et notre couple maudit de se retrouver littéralement assiégé dans l'appartement de Max. Dès lors, le récit se métamorphose en un pastiche, volontiers repoussant, de l'enfermement et d'idylle qui se joua dix ans plus tôt. Les amants désaxés se caricaturent et s'affament, jusqu'à décider de mourir ensemble à la faveur d'un geste suicidaire, dont le romantisme ne masque pas véritablement l'obscénité.

La force de cette intrigue étrange, empoisonnée, c'est justement d'assumer être le récit d'une intoxication, que la mise en scène ne questionne jamais, ou jamais directement, sur le plan moral. En effet, on est très loin des Damnés, où officiait déjà avec génie Dirk Bogarde. Le chef-d'oeuvre de Luchino Visconti se voulait une fresque chroniquant le pourrissement symbolique de la bourgeoisie allemande en plein avènement nazi. Opératique et puissant, le fim tente de décrire la corruption de l'Olympe (le film était d'ailleurs sous-titré en français "La Chute des dieux"). Comme si elle souhaitait apporter un contrepoint, ou un commentaire à ce grand récit de cinéma, Liliana Cavani va réutiliser les pions de Visconti, pour en disposer très différemment.

 

Portier de nuit : photo, Charlotte RamplingFasciner et déranger

 

BANALITÉ DU MAL

Dans Portier de nuit, il n'est plus question de chute, puisque le monde entier est à terre, tout comme la transgression se joue à un niveau bien différent des grands récits historiques qui fleurissent alors sur grand écran."On ne vit en paix qu'une fois en accord avec ses amis et les règles établies" affirme benoîtement un nazi au mitan du film.

Pour le couple, c'est une logique contraire qui est à l'oeuvre, Lucia comme Max ne pourront trouver la paix que dans le chaos premier de leur relation sado-maso, dans la destruction radicale des conventions. C'est cette obscénité d'un monde qui, sous le vernis de la respectabilité bourgeoise, a renversé tous les symboles et toutes les valeurs, qui est contenue dans cette réplique de Charlotte Rampling.

"Je suis là, du fait de ma propre volonté", assène-t-elle, quand son amant, qui la retient désormais chez lui, l'enferme et l'affame. Cet univers totalement cul par-dessus tête, on le sent advenir grâce à la remarquable photographie d'Alfio Contini. D'abord clinique, puis presque verdâtre, elle confère aux séquences situées dans le présent une dimension étrange. Initialement désincarnée, puis soulignant progressivement les détails des peaux, la flétrissure des carnations. La passion, dans Portier de Nuit, a cela de monstrueux qu'elle souligne la victoire et notre fascination pour l'horreur, pour le mal.

 

Portier de nuit : photo, Charlotte RamplingUne séquestration libératrice ?

 

C'est à la fois ce qui fonde la force du métrage, mais aussi l'évidente limite de la proposition de Liliana Carvani. Parce qu'elle ne cherche pas à juger ses personnages, elle filme leurs attraits, leur fascination pour le mal, avec une ambiguïté qui rend souvent le visionnage inconfortable, voire intolérable. Le corps dénudé de Lucia, dansant à demi-nue pour des gradés SS, devient un objet de provocation, de questionnement, tandis que la caméra nous condamne, en flirtant avec la complaisance, à adopter le regard gourmant et voyeur non seulement de Max, mais de tous les hommes qui se repaissent du spectacle cruel qui se joue sous nos yeux.

Suprême transgression, qui achève de rendre cette intrigue torturée odieuse : cette infraction au bon goût, cette entorse à l'amour et aux moeurs respectable est le fait d'une femme. Lucia remet par ses seuls actes en cause la notion de victime, tout comme elle renverse les rôles dans le couple et dans l'accomplissement de la sexualité. Y compris quand on la sadise, elle demeure à la manoeuvre. La censure ne s'y trompera pas, et ce n'est d'ailleurs pas la mise en scène du nazisme ou d'une relation SM qui fera tomber les interdictions, notamment en Italie. "Ce film, doublement pernicieux parce que réalisé par une femme, montre une scène ignoble où l’on voit l’interprète féminine prendre l’initiative dans les rapports amoureux" 

 

Portier de nuit : photo, Charlotte Rampling, Dirk BogardeTrès grosse ambiance au pot de Noël

 

Difficile d'être plus clair. Au final, c'est sans doute ce qui permet à Portier de Nuit de nous rouler dessus à la manière d'un char d'assaut, presque un demi-siècle après sa sortie. Tout ce qu'il essayait d'attaquer de front est encore debout en 2021. De l'hypocrisie des dominants, à la permanence d'un désir de violence et de dissimulation, jusqu'à la possibilité d'un amour inversé, destructeur et porteur de violence, tout ce qui en fit une création ravageuse s'est renforcé, pour ne pas dire démultiplié.

Il n'en est que plus urgent de se replonger dans ce cabaret malsain, cet opéra scabreux, qui consacrait Charlotte Rampling comme une interprète stupéfiante, capable à elle seule d'aspirer le spectateur dans une spirale fascinante, le domptant et le charmant, pour mieux lever le voile tant sur la putréfaction du monde, que sur son remède amoureux et destructeur. À la manière d'un ange exterminateur, Portier de nuit attend encore de fondre sur nos certitudes et nos convictions.

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fuck

Jean-Pierre Dionnet déteste ce film et je pense qu’il a en partie raison. Il vaut mieux regarder La Peau de la même réalisatrice avec Mastroianni et Burt Lancaster qui est largement supérieur.

C.Kalanda

Merci pour l’article. J’y vais de ce pas.