Le mal-aimé : Piège à Hong Kong, le meilleur de la rencontre entre Tsui Hark et Van Damme

Mathieu Jaborska | 14 novembre 2021
Mathieu Jaborska | 14 novembre 2021

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large donne un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie.

À l'occasion de sa ressortie chez ESC, le délirant Piège à Hong Kong méritait bien un passage par cette rubrique, d'autant qu'il reste pour nous le meilleur film de la carrière de Van Damme, mais aussi le sommet malade de la courte filmographie américaine de Tsui Hark.

 

Affiche officielle

 

"Y a-t-il déjà eu titre plus approprié que Knock off ?" (New-York Times)

"Vous ne verrez jamais autant d'effets d'optique artificiels dans votre vie" (CNN)

"Hark a réussi le tour de force de réaliser un nanar volontaire sans que personne ne s’en rende compte avant la sortie de la chose !" (Nanarland)

 

 

LE RÉSUMÉ EXPRESS (ou presque)

Quiconque essaie de résumer le bousin s'expose à de graves dommages cérébraux. Mais on va essayer. Dans le port de Hong Kong, des bateaux explosent. En vert. Mais ça n'effraye pas Marcus Ray, qui gère l'export de jeans, aux côtés de son insupportable acolyte, Tommy. Alors qu'il s'apprête à organiser une sorte de défilé, sa bisbille avec l'un des gros patrons de l'industrie de la contrefaçon, Skinny, refait surface. Heureusement, le bonhomme a parié sur eux pour leur course de pousse-pousse à venir (oui).

La course en elle-même est musclée : la piètre qualité des chaussures de Marcus lui cause toutes sortes de soucis, tandis que son concurrent tricheur, Eddie, voit sa doublure enlevée puis tuée par des méchants Russes. Les deux amis sont arrêtés par la police après avoir assommé l'un de ses agents, mais ils peuvent repartir libres. Ils sont alors convoqués par une des patronnes de la marque de jeans pour laquelle ils travaillent, qui leur reproche d'avoir truffé leurs cargaisons de contrefaçon.

 

photo, Jean-Claude Van Damme, Rob SchneiderOn veut voir ça aux JO de Paris

 

Le ponte du "knock-off" sympathise en fait avec les Russes. Et Tommy s'avère être un agent de la CIA, qui utilisait Marcus comme couverture pour traquer les criminels de Hong Kong. Les deux compères et leur patronne se rendent à l'entrepôt pour enquêter sur les faux jeans et ils se retrouvent à poursuivre un camion qui transporte en fait des nanobombes. L'entrepôt explose. Ils se rendent alors dans un Bouddha géant, base d'opérations des Américains, qui identifient leur propre artillerie miniature. Les agents du pays de la liberté révèlent le plan des Russes : truffer les objets de tous les jours d'explosifs de la sorte.

Marcus retrouve Eddie, son frère (ah oui, on ne vous a pas dit), qui lui révèle que les jeans contrefaits venaient de lui et qu'il a fourni Skinny et les Russes en objets divers pour qu'ils y mettent leurs bombes. Mais il a tenté de balancer la cargaison dans l'océan en prenant conscience de leur contenu. Ensuite, il explose

 

photo, Jean-Claude Van Damme, Rob SchneiderAttention, ça va exploser

 

Marcus emmène Skinny dans le Bouddha et il y apprend que sa patronne l'a précédé dans l'entrepôt. Puis le Bouddha explose. Mais Marcus en est sorti et il s'en va sauver son collègue, aux prises par la fameuse patronne. Sauf qu'en fait elle est de la CIA aussi, comme la moitié des personnages dans ce film. Finalement, les deux agents se font kidnapper par les Russes et Marcus se rend compte que les nanobombes sont planquées dans les boutons des jeans. 

Après un ultime retournement de situation qui élimine les Russes de l'équation, Marcus parvient à s'introduire dans le bateau et à éclater tout le monde. Ils s'enfuient. Le bateau explose. Nos héros récupèrent le détonateur. De fait, quand le méchant retente de garnir un jouet de nanobombes, on vous le donne dans le mille : il explose

Vous n'avez rien compris ? Félicitations, vous êtes un être humain normal.

 

photo, Jean-Claude Van DammeÇa a explosé

 

LES COULISSES

À la fin des années 1990, la carrière de Van Damme et la légitimité des cinéastes hongkongais sur les terres hollywoodiennes sont dans le même état : en déclin. L'acteur belge a pourtant largement participé à leur importation et il a déjà tourné avec John Woo et Ringo Lam. Mais l'arrivée d'un Tsui Hark chassé par l'évolution de l'industrie hongkongaise, engagé par la Columbia, marque le début de la fin.

Tiraillé entre ses ambitions formelles, sa volonté de dynamiter l'intégralité des codes du cinéma populaire américain et l'ego de la vedette, Double Team se transforme en objet bizarroïde et difforme, désormais culte, mais à l'époque passée à la sulfateuse par la critique et le public, qui le boude pour Le Saint et Anaconda. Le tournage se déroule assez mal, la faute aux addictions et aux caprices des muscles from brussels et aux velléités d'auteur d'un cinéaste légendaire peu respecté par le système de l'Oncle Sam.

 

photoLa carrière de Tsui Hark aux USA, allégorie

 

Sauf qu'il a signé pour trois films. Il emmène donc Van Damme chez lui, pour concrétiser à moindres frais (Double Team avait déjà été filmé hors États-Unis) un scénario conçu par Steven E. de Souza comme une parodie de ses grands succès populaires (48 heures, Commando, Piège de cristal). Selon plusieurs médias, il en profiterait pour se venger de l'envahissante vedette en l'humiliant de toutes les façons possibles.

Que ce soit vrai ou pas, elle est déjà dans un état catastrophique. La cocaïne est alors en train de dévaster la carrière de l'acteur, comme il le révèle dans Entertainment Weekly en 1998. Quelques années auparavant, il transformait le célèbre tournage de Street Fighter en bérézina dont le film a miraculeusement réussi à réchapper. L'échec de Double Team n'arrange pas les choses.

C'est d'ailleurs aux alentours de la sortie du film qu'il se confie à la presse sur ses démons, évoquant sa volonté de s'en sortir à Empire par exemple. Et s'il finira par se débarrasser de ses problèmes, il débute sa descente aux enfers artistique avec le diptyque de Tsui Hark. La même année, il sort Legionnaire directement en vidéo. La plupart de ses films suivants, dont les deux réalisations du metteur en scène Hongkongais Ringo Lam, se contenteront de ce marché aux États-Unis.

 

Photo, Jean-Claude Van dammeLégionnaire, puis déserteur

 

LE BOX-OFFICE

Double Team était déjà un monumental bide. Piège à Hong Kong lui emboite logiquement le pas. Doté d'un budget officiel de 35 millions de dollars, géré par des producteurs dont Tsui Hark se serait d'abord séparé à cause du temps de présence à l'écran des comédiens chinois (selon FilmContent), le film est très loin de se rembourser puisqu'il gagne à peine plus de 10 millions de dollars aux États-Unis, après un démarrage bien au-dessus des 5 millions, ce qui est encore un peu moins que les 11 millions de Double Team.

Dans les autres pays, qui ont souvent participé activement à la carrière des Van Dammeries (voir les 66 millions récoltés par Street Fighter et les 56 millions de Timecop), il n'atteint même pas les 8 millions de dollars de recette. En France par exemple, il ne reste que deux semaines à l'affiche, dans 187 salles. Il se classe dès sa première semaine sixième et n'attire que 227 645 amateurs de high-kicks.

En tout et pour tout, il ramasse donc 18 millions de dollars à travers le monde, ce qui sonne le glas des ambitions hollywoodiennes de Tsui Hark et la fin de la carrière de Van Damme en tête du box-office. C'est le 114e plus gros succès de 1998, derrière quelques drôles d'objets comme La Mutante 2 et Jack Frost. Deux des trois plus gros cartons de l'année sont Armageddon et le Godzilla américain. La destruction massive a officiellement enterré l'action-star belge et ses comparses. Le divertissement hollywoodien finit de rentrer dans une nouvelle ère.

 

photo, Jean-Claude Van DammeJCVD vs. Godzilla (Legendary si tu nous lis...)

 

LE MEILLEUR

Double Team incarnait une certaine idée du chaos. Knock off va plus loin encore. Dégouté de ses expériences hollywoodiennes, Tsui Hark revient au bercail et profite de la légèreté d'un scénario incompréhensible pour saboter sa carrière américaine avec panache. À l'image des baskets "Pumma" contrefaites, explosant presque sous la pression des foulées du héros, le long-métrage est constitué d'un amoncellement de couches narratives et esthétiques artificielles qui se désagrègent complètement et défigurent les divertissements signés Van Damme.

Le metteur en scène a décidé qu'absolument aucune scène ne serait tournée selon les standards de l'industrie. Les champs-contrechamps se comptent sur les doigts d'un moignon : les dialogues sont déclamés le nez collé au cadre, quand le rythme général leur laisse le temps de s'immiscer. Dès les premières minutes, l'exposition et le tumulte d'une ville qui déborde sur les arrière-plans se mêlent si brutalement qu'on a l'impression de voir trois films se dérouler en même temps, avec les mêmes personnages.

 

photo, Jean-Claude Van DammeMais que fait la police ?

 

Le style outrancier dévore un scénario lui-même anarchique, où tous les personnages qui ne se font pas sauter dans une explosion verte (parce que pourquoi pas) après quelques répliques changent de statut au beau milieu du récit. Comme si le réalisateur, conscient de l'absurdité de la narration, manipulait sa caméra pour perdre le spectateur dans ses incompréhensibles méandres, dans le désordre absolu qui règne à l'écran.

Tout y devient risible, à commencer par un Jean-Claude Van Damme plus ridiculisé que volontairement comique. Chacune de ses lignes de dialogue semble avoir été pensée pour laisser transparaitre son accent, chacune de ses mimiques étudiée pour le railler. Il devient une parodie de lui-même, qui déchire les chemises hawaïennes à la seule force de ses biceps et échappe à ses ennemis en grimpant sur les piliers de parking. La galerie de personnages secondaires, tous dirigés n'importe comment, s'efforce de lui faire un peu de concurrence en se confondant en blagues archi-lourdes (Rob Schneider) ou en expressions faciales ahuries (Lela Rochon).

 

photo, Jean-Claude Van Damme, Rob SchneiderHong Kong, royaume du cabotinage

 

À la fin, on arrête de se demander qui est le méchant, de quel côté sont les gentils, où sont les nanobombes et à quoi elles servent. Seules comptent les expérimentations délirantes du metteur en scène, qui s'empare des technologies alors en rodage pour tenter de nouvelles choses, suivre les balles traverser les murs ou dévoiler un système de surveillance en s'affranchissant des cloisons qui le cache. Il jongle avec les échelles, les angles, les arrière-plans et même les optiques afin de travestir à peu près tout ce qu'on attend de lui, le contractuel devenu fou.

Pour peu qu'on rentre franchement dans le délire, on prend un pied monumental, d'autant que la majorité des scènes d'action imbriquées les unes dans les autres en deviennent carrément virtuoses. La cascade de la voiture qui se retourne est toujours l'une des plus audacieuses de la carrière de JCVD et le climax, au risque de choquer, est une véritable démonstration chorégraphique. Le ballet des containers, l'agilité du comédien et une mise en scène aussi précise que virevoltante atteignent un degré d'harmonie chaotique inédit. Mais forcément, quand les critiques américaines ont vu ça, elles ont pour la plupart tourné de l'oeil.

 

photo, Jean-Claude Van DammeAutant d'adversaires que de plans différents

 

LE PIRE

Beaucoup ont vu dans Knock off l'ultime dégénérescence d'un certain cinéma américain en bout de course, puisqu'on y croise action-stars iconisées et méchants russes anachroniques (fallait leur dire que la guerre froide est finie), explosions fluviales et complots capilotractés. Mais d'autres préfèrent y voir un bouquet final clandestin, un Die Hard 3 sans la thune et la retenue.

Bref, les défauts du film sont plutôt à aller chercher dans le contexte de sa production et au regard de sa place au sein de la carrière du cinéaste. Le symbole est fort : il filme des péripéties aux conséquences internationales en même temps que la cérémonie de rétrocession de Hong Kong, évènement important - si ce n'est dévastateur - pour la production cinématographique locale. On le sent presque démissionnaire : ses idées visuelles sont moins flamboyantes que totalement suicidaires. Il semble vouloir s'auto-détruire, et ça se voit, tant le long-métrage franchit régulièrement les limites du physiquement acceptable.

 

photo, Jean-Claude Van DammeToujours se relever

 

Mais il ne se laissera pas abattre. Piège à Hong Kong reste mineur dans la dernière partie de sa filmographie principalement parce qu'il ne tient pas la comparaison avec son film suivant. Ce tournage n'a été pour lui qu'une occasion d'éprouver aux frais des producteurs américains les techniques et les idées qu'il convoquera quelques années plus tard pour réaliser le chef-d'oeuvre Time & Tide, crépusculaire déclaration d'amour à l'effervescence de sa ville.

Un Knock off sans je-m'en-foutisme, sans cahier des charges, sans vedette occidentale et avec une liberté telle que le cinéma hongkongais n'en connaîtra plus jamais.

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commentaires
Luigi
15/11/2021 à 07:20

Tsui Hark :"Jean Claude t'as une idée pour la course poursuite en pouss-pouss?"Vandamme,le nez encore enfariné :" ouais,je me verrai bien fouetté par une anguille !"

Matrix R
14/11/2021 à 18:17

Bon film du samedi soir.
Mais pas le meilleur de Van Damme

Full Aware Asensionné
14/11/2021 à 18:05

il a de drôles de billes le JCVD dans l'avant derniere photos, des tas d'acterus ou d'actrices ont ce genre de billes dans les films, specialement dans les sequences Action
qui trouve bizarre ces yeux, ses pupilles , ou sa rétine, assez deformés?

Arnaud (Le vrai)
14/11/2021 à 14:11

Je plussois raff8, il faut voir la video Chro-Ma de Karim Debbache (et tout Chro-Ma d'une maniere generale, ainsi que Crossed d'ailleurs)

zetagundam
14/11/2021 à 11:47

Une grosse comédie d'action totalement WTF et totalement jouissive. A classer dans les meilleurs Van Damme

Ray Peterson
14/11/2021 à 11:44

C'est quand même un film où y a un plan point of view d'un pied qui rentre dans une chaussure de sport et un Van Damme fouetté par une anguille pendant qu'il tire un pousse pousse. Rien que pour ça, chapeau bas Mr Tsui Hark.

raff8
14/11/2021 à 11:29

Prendre le film au 1er degré serait effectivement une grosse erreur. Il faut vraiment le voir comme le "brouillon" de Time and Tide aux dépens d’Hollywood et de Van Damme. Il s'est vraiment fait plaisir aux frais de la princesse sur celui la, sachant qu'il ne travaillerait plus (voudrait plus travailler) à Hollywood. Karim Debacche à fait une très bonne vidéo sur ce film d'ailleurs en complément de l'article (regarder Chroma de toute façon c'est génial)

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