Mon Oncle, Playtime, M. Hulot sur Netflix : pourquoi Jacques Tati est un génie

La Rédaction | 1 mai 2021
La Rédaction | 1 mai 2021

Mon Oncle, Playtime et Les Vacances de Monsieur Hulot sont sur Netflix. Trois classiques d'un cinéaste encore irrésistible.

 Si les grands classiques du cinéma sont légion sur Mubi ou la Cinetek, Netflix s'est employé ces derniers mois à faire mentir ceux qui lui reprochaient de ne jamais s'aventurer avant les années 1990. Volonté de draguer les cinéphiles ou - et c'est plus probable - technique pour remplir les quotas de productions européennes, leur nouvelle stratégie a tout de même permis à ses abonnés de se plonger dans les filmographies de François TruffautJean-Luc Godard, ou même Claude Chabrol (notre dossier ici) et Bertrand Tavernier (notre dossier là).

Ce 1er mai 2021, la plateforme a mis les bouchées doubles en célébrant deux monstres du 7e art, aux styles très différents : Ingmar Bergman (on en parle ici) et Jacques Tati. De l'oeuvre de ce dernier, elle a prélevé les trois films les plus célèbres, et peut-être les plus importants : Les Vacances de Monsieur HulotMon oncle et Playtime, sortis coup sur coup en 1953, 1958 et 1967. Trois longs-métrages essentiels, puisqu'ils délimitent l'apogée de sa carrière, avant la faillite de sa société Specta Films.

Ecran Large saute sur l'occasion pour éplucher une trilogie aussi drôle qu'intelligente, aussi expérimentale que divertissante.

 

Photo Jacques TatiDu Tati sur Netflix ? C'est jour de fête (mais sans le film)

 

Les Vacances de Monsieur Hulot

De quoi ça parle ? Monsieur Hulot va en vacances. Voilà.

Pourquoi c'est à (re)voir : Remonté, affiné pour offrir son personnage principal à la postérité, Les Vacances de Monsieur Hulot cristallise tout le génie conceptuel de son auteur. Après un premier film couronné d'un petit succès (Jour de fête donc), celui-ci connait la gloire grâce à cette production qui, grâce à plus de 5 millions de spectateurs, devient le 6e plus gros succès de l'année 1953, devant Peter Pan et Manon des sources. Désormais culte, tant elle marie la comédie inventive et la satire subtile, l'oeuvre mérite pourtant plus qu'un statut de divertissement inoffensif.

Carrément expérimentale quand elle se joue des arrière-plans littoraux, la proposition fait preuve d'un avant-gardisme frappant. Le traitement du son, et des dialogues en général, est par exemple fascinant. Des années avant les marmonnements extra-diégétiques de Godard, Tati et son co-scénariste Henri Marquet diminuent la valeur de la parole, se moquant des badineries de la catégorie de population visée pour mieux démarquer Monsieur Hulot, personnage ni vraiment muet, ni vraiment bavard, et qui se fiche tant des conversations qu'il préfère danser qu'écouter les bulletins radiophoniques d'après-guerre.

 

photo, Jacques TatiUn goût d'été

 

En rejetant la prépondérance des dialogues, pourtant évidente dans le cinéma français de l'époque, le long-métrage rend autant hommage aux grands du splastick grâce à des gags très recherchés (la séquence du pot de peinture, assez impressionnante) qu'il se refuse à céder aux facilités de la narration. À travers la badinerie de son héros maladroit, Tati compose une palette de personnages représentatifs d'un moment dans l'histoire de France, sans pour autant faire grand cas des intrigues en cours. 

Un moment suspendu, en quelque sorte, dans lequel on se love avec délice, particulièrement en ces temps très particuliers. Les Vacances de Monsieur Hulot n'est pas une histoire amusante : c'est une tranche de vie très drôle, mais lourde de sens, au sein de laquelle les relations entre les protagonistes ne dépasseront jamais le stade de l'amorce. Car qu'on passe le film à décrypter sa singularité ou qu'on se contente d'en profiter tranquillement, il nous autorise surtout à sourire.

 

photo, Jacques TatiMonsieur Hulot, témoin silencieux de son époque

 

Mon oncle 

De quoi ça parle ? Monsieur Hulot qui sème la zizanie dans la famille de sa soeur, et l'usine de son beau-frère.

Pourquoi c'est à (re)voir : Parce que c'est sans nul doute le grand film populaire de Jacques Tati, celui où se mélangent avec le plus de douceur et harmonie les deux facettes de son cinéma. D'un côté, il y a le pur plaisir, ce goût du jeu, et ce plaisir formidable à s'amuser des gens et de la vie. Mon oncle déborde ainsi de scènes hilarantes et de gags irrésistibles, d'une fontaine-poisson à un tuyau bouché, en passant par une carafe rebondissante.

De l'autre, c'est toute la vision du monde de Tati qui est ici mise en scène, dans l'opposition entre la modernité grotesque des Arpel (la maison, l'usine) et la simplicité évidente de Hulot (les rues, le marché, l'immeuble), et donc entre les affaires des "grands" (l'argent, le paraître, les mondanités), et l'innocence joyeuse des enfants (même ceux qui ont le corps des adultes, à l'image de Hulot). C'est l'obsession du comédien, réalisateur, scénariste et producteur, qu'il poussera à l'extrême dans Playtime. Ici, la juxtaposition de ces deux univers, avec lui comme point de liaison, est d'une efficacité géniale, notamment parce que le cinéaste utilise l'humour pour s'exprimer, évitant ainsi toute leçon de morale facile.

 

photo, Jacques TatiComme un poisson hors de l'eau

 

Mon oncle est également une leçon de cinéma à tous les étages, avec un travail sur le son, les cadres et le rythme qui lui confère une modernité folle. Il n'y a qu'à voir comment Tati filme la maison des Arpel, les mouvements des acteurs et actrices dans le jardin, et utilise leurs corps et leurs voix, pour comprendre l'extrême précision de son cinéma, qui repose sur une riche économie. Et sans aller jusqu'à l'exercice de style ultime de Playtime, Mon oncle témoigne à merveille de son art de la chorégraphie, notamment dans les plans larges (Hulot qui rentre chez lui, et traverse tous les étages de l'immeuble).

Enfin, le film est en plus d'une poésie intemporelle, avec de petites touches magnifiques, comme cet oiseau illuminé par un reflet de soleil. Le thème inoubliable de Franck Barcellini est la cerise sur le gâteau de ce chef d'oeuvre, couronné par un Prix spécial du jury à Cannes, et l'Oscar du meilleur film étranger en 1959.

 

photoReproduisez cette cascade chez vous

 

Playtime

De quoi ça parle ? Monsieur Hulot débarque dans un Paris futuriste pour chercher du travail. Ça tourne mal.

Pourquoi c'est à (re)voir : Il y a presque une forme de paradoxe dans le cinéma de Jacques Tati. Alors que le réalisateur met en scène une modernité lénifiante et ultra-calculée, ses images sont toujours à la recherche de la plus grande précision possible. Cette maniaquerie est sans nul doute la plus visible dans Playtime, son chef-d'oeuvre ultime dans lequel l'auteur profite de l'incroyable profondeur de champ du 70mm.

 

photo"Il me faut le formulaire A38"

 

Il suffit d'ailleurs de se pencher sur l'un des plans cultes du film, où Monsieur Hulot attend patiemment qu'un responsable traverse un couloir bien plus long qu'il n'en a l'air, pour se rendre compte de l'ampleur prise par la réalisation de Tati. Au-delà de déballer un récit éminemment kafkaïen, Playtime nous embarque dans un labyrinthe étourdissant de verre et de métal, tout en observant avec distance, presque à la manière d'un extraterrestre, les absurdes coutumes de la race humaine.

À vrai dire, il semble aujourd'hui impossible de ne pas considérer Playtime comme l'un des plus grands films de l'histoire du septième art, et pas seulement parce qu'il concentre toutes les obsessions de son auteur. Avec son rythme lancinant, qui erre avec son personnage dans des séquences ubuesques (celle du restaurant, génialement bizarre), le long-métrage convoque autant un humour doux-amer qu'une profonde solitude existentielle, et ancre de manière indélébile la silhouette de Monsieur Hulot dans l'inconscient collectif.

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commentaires
beyond
02/05/2021 à 18:15

Mr Hulot est un petit bijou d'humour intemporel avec un personnage lunaire qui n'est pas sans rappeler Mr bean. Je me demande dans quelle mesure Rowan Atkinson s'est inspiré du film de Tati pour composer son personnage.

Geoffrey Crété - Rédaction
02/05/2021 à 12:05

@Karlito

Même qu'on en parlait aussi dans ce dossier :)
https://www.ecranlarge.com/films/dossier/1067710-valerian-le-pacte-des-loups-les-amants-du-pont-neuf-12-preuves-que-le-cinema-francais-peut-etre-fou

Karlito
02/05/2021 à 11:54

Playtime a été aussi un projet hors-norme et un four monstrueux à l'époque de sa sortie et qui a durablement ruiné Tati. Les multiples niveaux de lecture du film semblaient encore trop d'avant-gardiste pour son temps. Hulot en vacances est un petit bijoux :)

Clint Wedgewood
02/05/2021 à 10:47

Jamais apprécié ce massacreur de voitures de collection pour ma part.

Ankytos
01/05/2021 à 17:04

Bonne occasion de découvrir ces classiques que je n'ai toujours pas vus.
Sinon, détail, mais l'article parle bien de Slapstick plutôt que de splastick, n'est-ce pas ?

Brasch-Eazy-E
01/05/2021 à 11:24

C'est l'histoire de la France au 20ème siècle : les congés payés, l'industrie et le consumérisme qui s'implantent en milieu rural, l'urbanisme et les loisirs. Et en plus c'est drôle.

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