Seules les bêtes : comment Dominik Moll distille son inquiétante étrangeté dans cet excellent film noir

Simon Riaux | 27 novembre 2019 - MAJ : 27/11/2019 14:06
Simon Riaux | 27 novembre 2019 - MAJ : 27/11/2019 14:06

Avec Seules les bêtesDominik Moll a réalisé un de ses plus beaux films. Et si on retrouve bien la patte du réalisateur dans cette adaptation du roman éponyme de Colin Niel, il se livre à un exercice complexe : se mettre au service d’une œuvre pour n’y injecter son style que très progressivement.

Du coup, le film nous ayant bien tapé dans l’œil et sortant le 5 décembre 2019, on s’est demandé en quoi, sous ses airs de film noir aux enjeux plutôt classiques, Seules les bêtes était une tragédie angoissante typique de son metteur en scène. Par où s’infiltre donc l’inquiétante étrangeté qui fait la marque de Dominik Moll ?

 

Un film dont on se dit qu'il a toutes les chances de finir dans le top des films noirs français.

 

UN DÉCOR LABYRINTHIQUE

L’essentiel de l’action de Seules les bêtes se déroule sur un causse, soit un plateau karstique fortement érodé, souvent utilisé dans le cadre de l’élevage laitier (si vous ne connaissez pas le Bleu des Causses venu d’Auvergne, mon Jean Neige, vous ne connaissez rien). Situés logiquement dans des zones rurales, ils constituent un dédale idéal pour le récit qui nous intéresse. Pas uniquement du fait de leur enclavement, mais aussi de la dimension potentiellement trompeuse qui est la leur. En effet, entre les fosses à loups et les avens (des gouffres naturels), ce décor bucolique n’a pas besoin de grand-chose pour se transformer en piège. C’est d’ailleurs précisément ce qui se déroule dans le film.

 

photoLaure Calamy

 

Sous ses airs extrêmement paisibles, alors que l’hiver a tout recouvert de neige, la nature du décor ne cesse de se réinventer. Et si tous les personnages voient à perte de vue, chacun constate bien vite les limites de sa perception. Qu’il s’agisse d’Alice, qui ne comprend jamais les véritables enjeux du drame qui se nouent autour d’elle malgré ses explorations du causse, son époux Michel, qui tirera parti de la sauvagerie des éléments, ou de Joseph, qui choisira de ne faire qu’un avec les mystères discrets du lieu, tous interagissent avec un décor qui ne cesse de se transformer, de se dérober et menace d’absorber les personnages.

Il en va de même pour tous les décors qui parsèment le métrage. La ferme, noyau de chaleur et de couleur au début du récit, se transformera brusquement en mécanique d'aliénation, quand une caravane de camping, initialement synonyme de marivaudage érotique, se mue en cachot infiniment glauque. Dans sa dernière ligne de droite, Dominik Moll va jusqu'à mettre en scène l'hallucination, faisant des visages mêmes de ses personnages une source de trouble, quand une auto-stoppeuse devient brusquement une incarnation de la tentation.

 

photoDamien Bonnard

 

APPARENCES TROMPÉES

Les apparences sont d’autant plus trompeuses dans Seules les bêtes que de prime abord, tout y paraît absolument limpides. Joseph est un tordu passablement louche, Michel est un homme délaissé sur le point de se révolter, Evelyne une bourgeoise manipulatrice qui voit ses semblables comme des commodités. Pour installés que soient ses stéréotypes, pour claire que soit la ligne tracée par le film dans ses premiers instants, Dominik Moll va se faire un plaisir de pirater ces logiciels pour dévoiler des facettes inattendues, des réactions imprévisibles.

Il accomplit cette opération de métamorphose grâce à un procédé en apparence peu subtil, mais éminemment casse-gueule. Quand, arrivé au mitan du film, nous est dévoilé un personnage jusque là resté dans l’ombre, qui fait basculer le temps, mais aussi la tonalité du récit, le scénario prend le risque du ridicule, ose le romanesque, joue à fond le retournement de situation. Et cette audace s’avère payante, car le protagoniste introduit ici « par surprise », à savoir Marion, secoue suffisamment fort la narration pour amener tous les autres personnages à se dévoiler, abattre leur jeu.

 

photo, Damien BonnardUne image qui évoque les textes de Jean Giono...

 

Dès lors, Seules les bêtes est libre de brouiller les pistes et nous fait savoir qu’à chaque instant, le récit peut bifurquer vers l’inconnu. Et si le procédé qui consiste à revisiter une même scène en variant le point de vue est un procédé connu, sinon éculé, il est très rare de voir cette technique employée non pas pour révéler des faits inédits, mais un changement de registre. Un coup de fil menaçant et énigmatique se transformera en humiliation digne d’un vaudeville, une visite surprise un peu louche vrillera jusqu’à devenir un trip érotique nécrophile… Avec Moll, tout peut arriver, tout le temps, partout.

 

LA POSSIBILITÉ DU FANTASTIQUE

Un des effets les plus troublants du cinéma de Dominik Moll, c’est sa capacité à attaquer la matière même du réel, à creuser dans sa chair jusqu’à questionner son sens. En apparence, Seules les bêtes est un récit parfaitement cartésien, un film noir virant à la tragédie, qui se fait même un plaisir de révéler avec malice au spectateur combien les clefs de ses multiples énigmes sont triviales et rationnelles.

En apparence seulement, car toute la finesse du métrage réside dans sa capacité à déformer les figures attendues, à nuancer pernicieusement des situations qui ne laissent à priori pas place au doute. Mais soudain, qu’un homme dialogue avec un cadavre, et c’est le monde qui se fissure. Voit-il autre chose que nous ? Entend-il, attend-il une réponse ? La force du découpage de Seules les bêtes est bien sûr de ne pas trancher, mais d’opter pour une distance qui interdit tout jugement, se contentant de dérouler une hypothèse qui donne un tout autre sens au récit.

 

photoMarion, auto-stoppeuse tragique

 

Ce dernier, dans son segment africain, teinte l’ensemble de l’intrigue d’un mélange de fatalité sociale et de symbolisme, mais on aurait tort d’omettre l’origine du chaos qui déferle sur le causse. C’est bien une tentative de conjuration, un appel insincère, mais efficient, envers une autorité surhumaine, surnaturelle, qui met en branle la narration.

À ce titre, la dernière scène du film peut-être comprise à la fois comme un renoncement ironique, mais aussi comme la preuve que le sortilège initial a bien marché. « Es-tu prêt à donner ce que tu n’as pas ? » demande un personnage à un autre au début de Seules les bêtes. La force du film est justement de donner au spectateur bien plus que ce à quoi il s’attend.

 

affiche

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commentaires

MystereK
02/12/2019 à 13:42

ça donne très envie.

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