Joker, The Boys, Venom, Morbius : l'heure de gloire des grands méchants a-t-elle enfin sonné ?

La Rédaction | 5 octobre 2019 - MAJ : 05/10/2019 11:46
La Rédaction | 5 octobre 2019 - MAJ : 05/10/2019 11:46

Extrêmement attendu depuis sa bande-annonce, sacré d’un Lion d’Or à Venise, Joker s’achemine tranquillement vers un épatant succès international, qui pourrait faire de l’ombre à Venom.

Avec des projets comme Morbius ou encore Black Adam dans les tuyaux, la volonté indéboulonnable d’Universal de ressusciter son bestiaire (après les échecs de La Momie et Dracula Untold, c’est L'Homme Invisible qui approche), une tendance de plus en plus lourde se dessine.

Le retour de personnages négatifs au premier plan paraît désormais acquis, comme en témoigne le récent triomphe de The Boys, premier succès populaire international d’Amazon. Reste à savoir si le public leur permettra de perdurer, mais les récents indiquent qu’il existe au moins une partie des spectateurs désireux de les accueillir.

Ce retour en grâce des ténèbres sonne-t-il le glas des héros positifs ? Et pourquoi les méchants de tout poil semblent-ils avoir le vent en poupe ?

 

photo, Joaquin PhoenixL'heure de gloire pour les méchants ?

 

OVERDOSE DE GENTILS

Disney, Warner, la Fox et Sony n’ont pas fait les choses à moitié. Le X-Men de Bryan Singer, puis le Spider-Man de Sam Raimi eurent l’effet d’électro-chocs sur l’industrie hollywoodienne du début des années 2000, mais c’est bien Iron Man qui provoquera l’accélération de la production, la mise en branle de l’ogre Disney et la naissance du MCU. La Fox, Sony puis Warner ne manqueront pas d’intensifier puis massifier leur production de blockbusters super-héroïques, participant à une course à l’échalote inédite dans l’histoire de 7e Art.

En résulte aujourd’hui le triomphe de l’Infinity Saga, ses chiffres records au box-office, mais aussi des parts de marché toujours plus importantes du côté télévisuel (où DC règne encore en maître), une présence accrue côté jeux vidéo, en plus des traditionnels comics. Bref, les héros pullulent. Et entre Iron Man, Captain America, Doctor Strange, Peter Parker, Peter Quill, Aquaman, Wonder Woman, Shazam ou Captain Marvel, c’est un peu la course à qui sera le plus lisse.

Bâtis autour d’origin stories aux ressorts identiques, tous dévolus au bien, à l’Amérique et à la réussite collective, ils affichent des parcours, une idéologie et souvent des caractères, très semblables. Par conséquent, l’effet d’accumulation, voire de saturation, bat son plein. Bien sûr, on trouve ici et là quelques personnages un peu plus blagueurs, certes, Deadpool œuvre dans un cinéma « classé R », mais dans le fond, tout le monde est là pour sauver la veuve et l’orphelin, et sans trop les choquer si possible.

 

photo, Chris Evans, Scarlett Johansson, Danai Gurira, Chadwick Boseman, Sebastian StanMême les sourcils froncés, ils ont l'air gentils

 

Très logiquement, l’espace du cinéma grand public s’en retrouve rempli ras-la-gueule de héros souriants et chaleureux, qui ont d’ailleurs commencé à contaminer d’autres sous-genres que les blockbusters super-héroïques. Jurassic World en demeure un parfait exemple, tant les héros campés par Bryce Dallas Howard et Chris Pratt apparaissent calqués sur les modèles cités plus haut, totalement inopérants dans un film d’aventure où évoluent des dinosaures affamés.

La place est donc libre pour qui aura l’audace d’apporter à l’écran de nouveaux héros.

 

photo Venom"Sors de ce corps Louis de Funès !"

 

DARK COMME IL FAUT

Appâter le public à coups de ténèbres pourquoi pas, mais pour le séduire, encore faut-il doser justement son propos. Lors de la sortie de Batman v Superman, d’interminables débats entre les défenseurs de la gravité made in Zack Snyder et les déçus regrettant cette proposition dépressive furent interminables (nous on a beaucoup aimé, et on en causait là). Pourtant, quelques années plus tôt, quand Christopher Nolan emballait sa trilogie Dark Knight dans une gangue de réalisme froid emprunté à Michael Mann, personne ne l’accusait très sérieusement d’avoir trahi le matériau original, et le public a répondu en masse à l’appel du Dark Knight, faisant même un triomphe au Joker de Heath Ledger et à cantate du chaos.

Alors, pourquoi pourfendre le fatalisme noir de Zack Snyder ? Peut-être parce qu’il n’était pas placé au bon endroit, du moins pas à l’endroit qu’attendait le public. Une réunion de super-héros n’était peut-être pas, surtout à l’heure de l’avènement Marvel, le bon moment pour décortiquer les névroses de Batman et Superman. Mais le paysage héroïque a changé depuis, et les studios manifestement tiré des leçons des débuts mouvementés de l’univers étendu DC au cinéma.

 

photo VenomLe plus gentil des méchants

 

Ainsi, Venom a beau être l'adaptation des aventures du pire ennemi de Spider-Man, une créature violente, irascible et profondément négative, le studio a tablé sur la popularité actuelle des films de super-héros, l'âge du public visé par Spider-Man : Homecoming et Spider-Man : Far From Home, ainsi que les kids lecteurs ou spectateurs de Ultimate Spider-Man... et proposé une version Louis De Funès du symbiote.

Artistiquement défaillant, absurde en termes de conception, le film s'est imposé comme un énorme succès planétaire. Venom tue, mais hors champ, Venom est méchant, mais pas trop, tout comme son avatar humain, journaliste d'investigation à l'hygiène douteuse, mais à la morale bien solide. Des ténèbres qui ne tâchent pas. Et à la clef un positionnement commercialement imparable.

 

photo, Karl Urban"C'est fini la gentillesse !"

 

De même, en partant d'une autre équation, The Boys a idéalement positionné ses héros meurtriers, mégalos et manipulateurs. Une société comme Amazon s'adresse depuis ses débuts prioritairement aux adultes et c'est d'abord eux qu'ont visés ses productions cinéma. Et logiquement, c'est plutôt le public lassé des super-héros grand public qu'a visé en priorité le network. Fort d'une série techniquement impeccable, spectaculaire, et malgré tout portée par des personnages moins nihilistes que dans le comics d'origine, The Boys sera parvenu à séduire jusqu'au public habituel des super-héros. Enfin, c'est Joker qui a pu se permettre d'aller le plus loin dans la remise en question du modèle Marvel.

En vendant le film comme un Scorsese et fignolant son casting, Warner a interpelé un public qui avait depuis longtemps renoncé aux capes et costumes en spandex. De même, le budget "modeste" du film (environ 55 millions de dollars hors promo) a autorisé le réalisateur Todd Phillips à tenir un discours sombre, politique, et plutôt jusqu'au-boutiste. Bien sûr, ce qui a permis au métrage de se vautrer véritablement dans son concept de héros négatif, c'est son personnage principal. Plus grand antagoniste de la pop-culture contemporaine, Némésis de Batman, personnage aux origines troubles et rarement abordées (sauf dans le Killing Joke d'Alan Moore), le Joker autorise bien des excès, et le public est sans doute prêt à accepter plus de monstruosité venant d'un récit qui lui est consacré que de tout autre.

 

photo The Boys, les héros que nous méritons ?

 

ATTENTION CHÉRIE, ÇA VA CRAQUER

Ridley Scott l'avait bien senti avec Prometheus et Alien : Covenant (quoi qu'on pense des films eux-mêmes) en mettant au centre de ces récits un héros purement négatif, mélange de Prométhée et de Victor Frankenstein, animés par une haine totale envers l'humanité autant qu'une passion trouble pour l'acte de création. Ce choix, alors plutôt unique et téméraire, était celui d'un metteur en scène connu pour sa misanthropie, dont on se dit qu'il avait peut-être vu venir la désagrégation des sociétés occidentales.

Joker en fait même son sujet central : comment réagissent les individus et les structures collectives quand toutes les institutions (administratives, médicales, professionnelles, culturelles, humaines, politiques) font faillite ? Plusieurs commentateurs ont fait part, lors de la présentation du long-métrage à Venise, de leur inquiétude quant à son influence, redoutant qu'il romantise les tueurs de masse, légitime l'iconisation de la violence et déresponsabilise les porteurs d'idéologies nihilistes et violentes. Il nous semble qu'il n'en est rien, mais là où ces inquiétudes visent juste, c'est qu'en effet, Todd Phillips et Joaquin Phoenix se penchent sur ces interrogations et sur la manière dont nos sociétés font actuellement l'expérience d'une dissolution de leurs repères et symboles.

 

photo, Joaquin PhoenixLe chaos n'attend pas !

 

Crise écologique, crise politique, crise migratoire, crise identitaire... Peu importe le positionnement politique de chacun, il est évident pour beaucoup d'individus que notre monde est agité de soubresauts terribles, que les notions de norme et de morale s'entrechoquent et questionnent jusqu'au concept de liberté. Dans ce contexte, il se pourrait bien que les anti-héros et les héros négatifs aient plus à nous dire que leurs adversaires bienveillants. Avons-nous vraiment besoin d'être sauvés ? Peut-être, mais pour cela, encore faut-il avoir une idée à peu près claire de ce qui nous menace. Dans un univers perçu par de plus en plus de citoyens comme un système violent et oppressif, ce sont justement ces mécaniques et cette violence qui peuvent devenir source de romanesque.

C'est d'ailleurs précisément ce qui s'est passé lorsqu'est advenu le Nouvel Hollywood. Il fallait toute l'angoisse de la fin des années 60 pour aboutir l'odyssée de Easy Rider, toute la remise en question de l'héroïsme américain pour repenser les figures de Bonnie et Clyde, toute la défiance envers le politique pour suivre Les Hommes du président. On est bien loin de croire qu'une semblable révolution couve à Hollywood. Les franchises, les super-héros, le cinéma de divertissement mondialisés règnent en maître et ne semblent pas du tout sur le point de flancher. Mais les questions qui animent le public, la tentation du pire, pourraient bien fissurer, parasiter son programme, et peut-être ouvrir une grande brèche aux JokerMorbius et autres The Boys.

 

photo, Joaquin PhoenixVers l'apocalypse ?

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commentaires
Simon Riaux - Rédaction
06/10/2019 à 19:33

@M1pat
Ras le bol et ras la gueule ne signifient pas la même chose.

sandwill
06/10/2019 à 07:20

Le jour ou le comic Nemesis de Mark Millar sera bien adapté ,et avec les moyens financiers nécessaire au cinéma.Alors l'heure de gloire des méchants au cinéma aura sonné.

M1pats
06/10/2019 à 01:44

" ras-la-gueule de héros souriants et chaleureux "

Il est sur quel planete le ras le bol ? J aimerai bien le voir car sur la planete terre il est pas encore arrivé

Prévenez moi quand il sera la

Mouah
05/10/2019 à 13:08

Euh non faudrait un peu plus d intelligence et de neutralité et la vous avez le film de super méchant parfait mais la on est encore loin

blackchab
05/10/2019 à 12:18

Je ne pense pas qu'on aurait d'autre vrai méchant mit en avant dans un stand alone.
Il y a peu de méchant qui peuvent exister sans le héros comme antagonistme.

K.
05/10/2019 à 12:06

Vous citez les productions de sony avec des "méchants" au même niveau que The Boys ou Joker. Le problème, c'est que dans ces deux derniers, les méchants sont vraiment des méchants, il n'ont pas de morales (ou plus) et commettent des actes atroces.
Dans Venom, il n'y a qu'à peine au début ou on peut ressentir qu'on est en présence d'un méchant (et encore, rien n'est montré véritablement ce qui amoindri l'impact des actions du symbiote) et à la fin il est limite devenu un gentil toutou qui donne des conseils pour la vie intime de son hôte.

Il n'y a plus aucune aversion envers le symbiote qui est le parfait super héro prêt à défendre la veuve et l'orphelin.

Pour moi c'est juste un super héro de + qui se contente de prendre une (fausse) étiquette de méchant pour que sony puisse tenter un coup commercial. D'ailleurs il n'y aura aucune prod R rated chez sony pour ses "méchants"

Brasch-Eazy-E
05/10/2019 à 11:51

Des films qu'avec des gentils, ou des films qu'avec des méchants ? L'équilibre, ça n'existe pas ?

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