Le Mystère des pingouins : gros plan sur l'oeuvre déjantée de Tomihiko Morimi

Christophe Foltzer | 5 août 2019
Christophe Foltzer | 5 août 2019

Avec la sortie, le 14 août sur nos écrans, du Mystère des pingouins d'Hiroyasu Ishida, le grand public français s'apprête à faire connaissance avec l'oeuvre atypique de Tomihiko Morimi, l'auteur du roman original. Une très belle occasion de revenir sur une oeuvre déjà très dense et à part dans le paysage culturel japonais.

Si écrire, c'est se livrer, alors on peut dire sans oser se tromper que Tomihiko Morimi se met à nu à chaque fois. À peine âgé de 40 ans, l'auteur japonais a déjà aligné plusieurs oeuvres marquantes dans une carrière qui semble en marge des canons habituels. Né à Ikoma, une ville dans la région du Kansai, le 6 janvier 1979, c'est pourtant à l'université de Kyoto qu'il va faire ses premières armes alors que, tout d'abord, son cursus ne le destinait pas vraiment à prendre la plume.

 

photo Penguin HighwayLe talent n'attend pas les années visiblement

 

Diplômé d'un master en études agricoles, Tomihiko Morimi attendra ses 24 ans pour s'adonner à sa véritable vocation en publiant son premier roman en 2003, La Tour du Soleil, ouvrage qui fera forte impression puisqu'il remportera immédiatement le Grand Prix du roman fantasy japonais, lançant ainsi la carrière de son auteur. Morimi ne perdra d'ailleurs pas de temps puisque, dès 2004, il revient sur le devant de la scène avec The Tatami Galaxy, light-novel bien barré qui confirme l'univers atypique de l'écrivain.

 

 

Dès lors, le monde de l'animation se penchera sur son cas et adaptera plusieurs de ses oeuvres, la dernière en date étant évidemment Le Mystère des pingouins. Et c'est à travers ces adaptations que nous allons découvrir un auteur très, très loin des canons habituels de l'édition. Un auteur qui fait son oeuvre dans son coin, basant la plupart de ses récits à Kyoto, explosant les codes narratifs et les règles de personnages pour nous exposer une philosophie de vie bien à lui et particulièrement riche.

 

photo Tatami Galaxy

 

THE TATAMI GALAXY

C'est bien par cette courte série animée que le public underground occidental a fait connaissance avec Tomihiko Morimi. 11 épisodes produits par le légendaire studio Madhouse et diffusés au Japon entre avril et juillet 2010 sur Fuji TV, The Tatami Galaxy est l'adaptation du second roman (un light-novel) de Morimi, du même nom.

 

photo Tatami Galaxy"Watashi" et Ozu

 

L'histoire ? Difficile d'en parler sans trop spoiler, mais on va tenter. Disons que nous suivons les mésaventures de Watashi ("Moi"), un étudiant japonais qui revit incessamment ces deux premières années à la Fac avec toujours le même objectif : devenir populaire, se trouver, réussir sa vie et être auprès de celle qu'il aime, mais qui n'est juste que le fantasme d'une fille aux cheveux noirs.

Dans sa quête, il est entouré par Ozu, un étrange personnage au visage un peu effrayant, d'Higuchi Seitaro, qui se présente comme le dieu du mariage du temple voisin, de Ryoko Hanuki, une assistante dentaire qui perd tout contrôle lorsqu'elle commence à boire (ce qu'elle fait régulièrement) et bien évidemment d'Akashi, l'étudiante sur qui le Narrateur Watashi (car ce n'est pas son vrai nom) a flashé et qu'il cherche à conquérir.

 

photo Tatami Galaxy"Watashi" avec l'objet de ses fantasmes

 

Si l'on vous dit que le scénario de l'animé conjugue réflexions philosophiques, boucles temporelles et arbre des possibles, vous penserez immédiatement que cette série est d'approche plutôt complexe.

Et vous n'aurez pas tort puisque The Tatami Galaxy ne fait pas grand cas du confort de son spectateur et cherche avant tout à l'embarquer dans une histoire rocambolesque et symbolique, une aventure intérieure qui nous détaille par le menu toutes les obsessions de son personnage principal tout autant qu'il dresse le portrait acide d'une certaine jeunesse japonaise, perdu entre les traditions séculaires de sa culture, l'exigence du présent et l'incertitude d'un avenir qui, à n'en point douter, mettra à mal la plupart de ses rêves.

 

photo Tatami GalaxyUn moment tranquille de The Tatami Galaxy

 

En résulte alors une oeuvre profonde, sensible, intelligente et très exigeante qui requiert une concentration de tous les instants pour s'y plonger. The Tatami Galaxy ne se dévore pas comme un produit prémâché, il oblige à perdre ses repères et à sortir de sa zone de confort.

Quand, en plus, on sait qu'il a été réalisé par le génial Masaaki Yuasa (Devilman Crybaby) et qu'il verse dès le départ dans l'expérimental, on ne s'étonnera pas que The Tatami Galaxy soit une oeuvre en total décalage avec son époque en apparence, mais qui, en réalité, la comprend parfaitement. Cette série courte fait partie des incontournables pour tous les fans d'animé et vous n'avez pas d'excuses pour ne pas la voir puisqu'elle est disponible en intégralité sur Netflix.

 

photo Famille excentrique

 

LA FAMILLE EXCENTRIQUE

Autre roman de Tomihiko Morimi, La Famille Excentrique a été publié pour la première fois au Japon en 2007 avant qu'une suite ne le complète en 2015. Là encore, l'auteur s'amuse à jouer avec les codes, brouiller les pistes et exploser les clichés pour imposer un univers en décalage total avec nos attentes.

Cette fois, nous suivons la famille Shimogamo qui vit comme tout le monde à Kyoto. Sauf que, dans le monde de Morimi, la normalité n'existe pas. Ainsi la famille est en réalité un clan de tanukis (des ratons-laveurs) transformistes dans un monde partagé entre leurs congénères, les tengus (démons japonais) qui dominent les cieux et les humains coincés entre eux.

Notre héros, Yasaburo, est le troisième fils de la famille, un adolescent capable de se transformer en jeune fille et qui a pour maitre un Tengu du nom d'Akadama. Comme tout personnage de Morimi, il est très intéressé par une femme, Benten, une humaine, sauf que, bien entendu, rien n'est simple puisque Benten fait partie d'une société secrète, les Friday Fellows qui, chaque fin d'année, se fait un festin en mangeant un tanuki dûment préparé. Évidemment, Benten est tiraillée entre son devoir et son affection pour Yasaburo, qui pourrait être le prochain sur la liste.

 

photo Famille excentriqueLes Tengus, maitres des cieux

 

On le voit, encore une fois, rien n'est simple dans le monde Morimi et les hautes valeurs morales de la société japonaise sont avant tout perçues comme des règles empoisonnantes et qui empêchent les personnages de se réaliser eux-mêmes. Partagé entre ses désirs (profiter de la vie, se rapprocher de Benten), ses obligations (assurer l'équilibre entre les différents clans et rendre sa famille heureuse) et la menace qui pèse sur lui (les Friday Fellows), l'adolescent devra constamment jongler avec des concepts et des événements qui le dépassent.

C'est d'ailleurs une constante dans l'oeuvre de Morimi, qui prend un malin plaisir à toujours questionner le destin et le hasard dans les parcours de ses héros. Avec parfois beaucoup de cruauté et de cynisme, mais toujours dans une distanciation comique ravageuse.

 

photo Famille excentriqueYasaburo et Benten

 

La Famille Excentrique a aussi eu droit à son adaptation animée, sous la forme de deux séries, la première en 2013 et la seconde en 2017. Si le résultat ne part pas aussi loin dans le délire graphique que The Tatami Galaxy, il n'empêche que l'on retrouve l'un des grands hommes de l'ombre de l'animation japonaise aux commandes : Masayuki Yoshihara. Animateur vétéran de la profession, il a notamment travaillé sur Dragon ball z dans les années 90 avant de commencer une seconde carrière de réalisateur entre 2002 et 2013.

Tout récemment, on l'a retrouvé au poste d'animateur-clé sur le superbe Maquia : When the promised Flower blooms de Mari Okada.

 

photo Famille excentriqueÉvidemment, c'est le bordel

 

Si La Famille Excentrique semble l'oeuvre la plus classique de son auteur en termes d'adaptation, et la plus facile à aborder pour le non-initié, elle demeure l'une des moins connues de Morimi. Pourtant, on vous la conseille fortement même si elle n'est pas aussi percutante que The Tatami Galaxy par exemple. Diffusée sur ADN, elle est également disponible en vidéo depuis 2018 chez Kazé.

 

photo Night is short

 

THE NIGHT IS SHORT, WALK ON GIRL

Première oeuvre de Tomihiko Morimi adaptée au cinéma, The Night is short, Walk on Girl ne pouvait évidemment pas se faire dans des conditions normales. À l'origine, un roman publié en 2016 et rapidement porté à l'écran en 2017 par... Masaaki Yuasa, déjà à l'oeuvre sur The Tatami Galaxy, entouré pour l'occasion de la même équipe que sur la série.

 

photo Night is shortUn hymne à la vie et à l'alcool

 

Et, quand on y regarde de plus près, c'est on ne peut plus logique puisque The Night is short, Walk on Girl pourrait être considéré comme une "suite" de The Tatami Galaxy. Nous y retrouvons donc le Narrateur, toujours aussi largué dans sa vie qui, un soir, lors d'un mariage à Kyoto, décide de déclarer sa flamme à une jeune fille qu'il vise depuis un moment, une jeune étudiante aux cheveux noirs.

Sauf que la jeune fille, elle, décide de passer la nuit dans un quartier populaire pour continuer sa dégustation d'alcool. Les deux personnages vont ainsi se croiser et se rater au cours d'une nuit hallucinante qui mettra sur leur chemin un bon paquet de péripéties bien délirantes avec, toujours, ce même questionnement sur le hasard, la destinée et l'amour.

 

photo Night is short"Watashi" égal à lui-même

 

En droite lignée de The Tatami Galaxy, The Night is short, Walk on Girl invite plusieurs de ses personnages à participer à l'aventure, notamment Higuchi et Hanuki, compagnons de débauche de la jeune femme, mais aussi Johnny, la poupée cowboy (à la Woody de Toy Story) symbole des pulsions sexuelles du Narrateur.

Et l'on peut dire que le résultat est assez décapant puisque, en 1h30 très dense, Masaaki Yuasa parvient à marier totalement son univers visuel barré, déjà testé et approuvé sur leur premier projet commun, et toutes les thématiques personnelles de Morimi avec une maestria qui laisse pantois.

Audacieux et complètement foutraque sur le plan artistique, le film parvient néanmoins à tout marier en un équilibre solide qui met avant tout en avant le propos même du récit : la quête de soi, la construction sociale du désir, la peur de vivre libre et la nécessité d'aborder la vie comme une déambulation sans fin qui nous permet de faire de multiples rencontres et de nous connecter à l'autre. Et à soi, du coup.

Disponible en vidéo, The Night is short, walk on girl est un petit chef-d'oeuvre qui ne nécessite pas d'avoir vu The Tatami Galaxy pour le comprendre.

 

photo Night is shortUne déambulation mythique

 

LE MYSTÈRE DES PINGOUINS

Lorsqu'on aborde Le Mystère des pingouins, on pourrait facilement faire une méprise fatale en le comparant à tous les films d'animation similaires sur le passage à l'âge adulte. Parce que, comme d'habitude, Morimi pervertit nos attentes. Ne vous attendez pas à un récit gentil à la Miyazaki, même s'il y ressemble dans ses premiers instants. Non, le film dévie rapidement vers des questionnements plus spécifiques, en phase avec le reste de l'oeuvre de son auteur.

 

photo Penguin HighwayAoyama et Elle

 

En cherchant à percer le mystère de ces étranges pingouins envahissants, le jeune Aoyama, élève en CM1, découvre avant tout que le monde n'est pas aussi simple que ce qu'il pensait et que, malgré ses efforts, il ne pourra pas le garder sous son contrôle. Surtout lorsqu'il enquête avec Elle, énigmatique assistante dentaire dont il est amoureux (tiens, tiens).

Si Le Mystère des pingouins reprend à son compte bon nombre de questionnements déjà vus chez Morimi, il ne les aborde cependant que sur un mode un peu plus léger, la cible étant les enfants et les adolescents, le film ne peut pas se permettre les délires parfois pervers habituellement à l'oeuvre. Ce qui pourrait passer pour un écueil prouve en réalité la solidité de la thématique de l'auteur et de son questionnement perpétuel.

 

photo Penguin HighwayUne femme qui cache bien des mystères

 

Le jeune réalisateur Hiroyasu Ishida (c'est son premier long-métrage) parvient ainsi sans problème à retranscrire tout ce qui fait le corps de la recherche de Morimi : le rapport aux autres, à soi, la considération contrôlante de la vie, l'émergence de l'amour, la confrontation au fantasme, le déni de réalité, les doutes sur l'avenir et la détermination d'en emprunter le chemin. Chose étrange, le fait que le héros soit plus jeune que d'habitude rend encore plus puissante cette quête existentialiste capitale dans une société moderne broyante et binaire.

Nous n'en dirons pas plus puisque le film sort le 14 août en salles et que notre critique exprimera plus en détail tout le bien que l'on en pense.

 

photo Penguin HighwayEt des pingouins, aussi.

 

Malgré sa relative jeunesse dans la profession, Tomihiko Morimi est un artiste qu'il ne faut pas négliger. En bâtissant patiemment une oeuvre riche et complexe, parcourue de vraies questions humaines, il pourrait très bien faire évoluer le médium tout entier vers un rivage inattendu. Un style décapant qui tente de coexister avec des exigences économiques et qui parvient à le faire sans aucun problème, c'est suffisamment rare et précieux pour qu'on le chérisse encore longtemps.

Ceci est un article publié dans le cadre d'un partenariat. Mais c'est quoi un partenariat Ecran Large ?

 

Affiche française

commentaires

Watashi
21/08/2019 à 21:33

Petite correction, le roman Night is short walk on Girl a été publié au Japon en 2006 et non en 2016 comme écrit dans votre article.

Je sais que Masaaki Yuasa est un réalisateur extrêmement prolifique et capable de travailler dans des délais très courts, sur plusieurs projets simultanément, mais 1 an seulement entre la parution du roman et son adaptation en long métrage c'aurait été particulièrement court.

darkpopsoundz
06/08/2019 à 06:42

Merci pour cet article et la découverte de cet auteur, vous avez grandement titillé ma curiosité! :-)

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