Un Doigt dans le Culte : Perfect Blue de Satoshi Kon

Christophe Foltzer | 3 mars 2018
Christophe Foltzer | 3 mars 2018

Avec Un Doigt dans le Culte, la rédaction profite de son temps libre, de son salaire mirobolant et de sa mégalomanie galopante pour partager avec vous des œuvres importantes, cultes, adorées ou en dehors de toute actualité. Films, séries, livres, bandes-dessinées, sculptures en crottes de nez, tout va y passer. Et aujourd'hui, préparez-vous comme il se doit, parce qu'on va parler du grand Perfect Blue de Satoshi Kon.

 

Il y a toujours eu un gros malentendu lorsque l'on parlait d'animation japonaise dans les années 90 en France. A l'époque, le Club Dorothée cartonnait en mélangeant happening punk cocaïné et émission pour enfants comme les autres, en nous proposant tout un tas de séries japonaises qui ont provoquées une vague de terreur chez les parents et nos institutions. Suivant une logique de diffusion peu regardante sur l'identité réelle des séries montrées, AB Productions proposait ainsi à ses jeunes spectateurs des oeuvres aussi variées que Sailormoon, L'école des championsDragonball Z et des trucs beaucoup plus hardcore comme Ken le Survivant à l'heure du goûter. Ce qui a valu à l'animation japonaise une sale réputation de "japoniaiserie", un condensé de stupidité, de sexe et de violence, là uniquement pour pervertir la jeunesse française. Les clichés ayant la vie dure, cela nous a coupé pendant quasiment 15 ans d'une culture riche en diversité et en profondeur qui avait heureusement ses défenseurs chez nous (le magazine Animeland par exemple, ou encore la rédaction de Player One, très tôt impliquée dans la reconnaissance des animés). Cette remise en contexte un peu longue était pourtant nécessaire pour bien comprendre dans quelles conditions est sorti Perfect Blue le 8 septembre 1999 dans notre beau pays.

 

 

BLEU PARFAIT

A l'origine, Perfect Blue est un roman de Yoshikazu Takeuchi, Perfect Blue  : Complete Metamorphosis, sorti dans les librairies japonaises en mars 1991. Une histoire de pop-idol plongée dans un thriller psychologique qui a fait son petit effet au point qu'un projet de mini-série live est rapidement envisagé. Malheureusement, en cours de production, la ville de Kobe, où se situe le studio, est victime d'un terrible tremblement de terre en 1995 qui détruit la plus grande partie des plateaux. Plutôt que de laisser mourir le projet alors qu'il est déjà bien avancé, décision est prise d'utiliser les capitaux restant pour produire une nouvelle adaptation, en animation cette fois, et à l'usage exclusif de la vidéo. Cela a un double intérêt : d'une part ce type de production ne coûte pas énormément cher et rentre rapidement dans ses frais, mais surtout, cela permet de contourner la censure en vigueur à la télévision. Il existe en effet un marché parallèle, les OAV (pour Original Animation Video), des productions pour la vidéo, libres de toutes coupes franches qui offrent ainsi la possibilité à leurs créateurs de se lâcher sur le sexe et la violence, deux données capitales dans l'histoire de Perfect Blue. Mais encore faut-il trouver le réalisateur adéquat capable de mener ce projet à bien avec seulement 3 millions de yens de budget (soit en gros, 22 200 euros). 

 

Photo Perfect Blue

Le roman

 

Satoshi Kon n'est pas réalisateur lorsqu'il est approché par le studio Madhouse pour mettre en scène le film. Né en 1962 et suivant des études de design visuel à l'université d'art de Musahino (banlieue de Tokyo), il dessine son premier manga en 1985 et reçoit un prix, ce qui lui permet de devenir l'assistant du grand Katsuhiro Otomo (le papa d'Akira) à qui il empruntera beaucoup son trait avant de se trouver sa propre identité visuelle. Pour cet homme bercé par le cinéma américain, la mise en scène est une désir profond mais le chemin sera long. Il fait ses premiers pas dans l'animation, toujours guidé par Otomo en 1991 en concevant les décors de Roujin Z, gros classique s'il en est, tout en continuant en parallèle à créer des mangas. En 1992, Mamoru Oshii (Ghost in the Shell) vient le chercher pour qu'il travaille sur son film Patlabor 2, là encore un classique. Mais c'est en 1995 que sa carrière prend un virage conséquent puisque Katsuhiro Otomo lui demande d'écrire le scénario de Magnetic Rose, segment du film omnibus Memories, réalisé par Koji Morimoto et qui sera la première démonstration de ses thématiques et de la maitrise de son langage narratif.

 

Photo Satoshi Kon

Satoshi Kon

 

DISSOCIATION PSYCHOLOGIQUE

Doté de son minuscule budget, Satoshi Kon se heurte à un premier obstacle : l'oeuvre originale, qu'il n'aime pas du tout. Pour lui, il n'y a pas là matière à faire un grand film et il demande donc à ses producteurs l'autorisation de trahir le roman. Après des négociations que l'on imagine houleuses, il obtient enfin le feu vert à condition toutefois de respecter l'ADN de l'histoire : le film doit se situer dans le monde de la J-Pop, il doit y être question de thriller, cela doit être sombre et violent. Aidé de son scénariste Sadayuki Murai, Kon s'en donne donc à coeur joie, bien décidé à raconter l'histoire qu'il a en tête depuis un moment.

 

Photo Perfect Blue

 

Nous suivons donc Mima Kirigoe une jeune chanteuse du groupe Cham que ses managers obligent à abandonner pour débuter une carrière d'actrice. Elle est engagée sur le drama Double Bind, une série policière particulièrement hardcore tandis qu'en parallèle, un fan se faisant appeler Mimania semble la harceler parce qu'il n'accepte pas son choix de carrière. Tiraillée entre ses envies personnelles et les plans de ses managers, Mima commence progressivement à péter les plombs, au point de se croire schizophrène alors, qu'autour d'elle, des gens commencent à mourir. La scission intérieure arrive après une scène de viol simulé particulièrement corsée qui la plonge dans les méandres de la psychose.

 

Photo Perfect Blue

Mima face à elle-même. Laquelle est la vraie ?

 

On le voit, Perfect Blue n'est pas un dessin animé à mettre entre toutes les mains et, si le Japon est coutumier de productions hardcore, le film de Satoshi Kon, dans un souci de réalisme affirmé, se permet quand même d'exploser quelques tabous culturels au passage. En effet, durant les quelques scènes de nu de Mima, le corps de la jeune chanteuse laisse apparaitre ses poils pubiens, chose impensable au Japon qui n'a aucun problème à représenter la nudité à partir du moment où la pilosité n'est pas représentée. Ce petit détail en apparence insignifiant est pourtant une vraie note d'intention du réalisateur qui, en faisant cela, investit une place provocatrice et marginale au sein de la production nippone. Pourtant, cela n'aurait aucune importance si le film n'était pas excellent.

 

Photo Perfect Blue

Les poissons, symboles d'une innocence irrémédiablement perdue

 

Et c'est bien ce qu'il est puisque lorsqu'il est présenté aux producteurs, ces derniers sont tellement surpris qu'ils abandonnent sa sortie en vidéo et lui font bénéficier d'une carrière au cinéma. Satoshi Kon, le réalisateur, est né. Parce qu'il faut bien comprendre qu'en dépit de son budget ridicule (et donc de ses limitations techniques), Perfect Blue n'est pas un animé comme les autres. C'est avant tout un film qui sonde la société japonaise et son rapport à la culture, bien décidé à mettre en lumière ses aspérités les plus sombres.

 

Photo Perfect BLue

Un viol simulé qui va faire beaucoup de dégâts

 

OTAKU, IDOLS ET COMPAGNIE

Dans une société aussi étouffante et exigeante que le Japon contemporain, qui laisse peu de place à l'individu, il convient de contenir et de maitriser tout le pulsionnel de sa population. C'est ainsi que l'industrie du divertissement, omniprésente, prend son envol peu après la Seconde Guerre Mondiale. Les mangas évidemment, le cinéma, mais aussi la chanson. On ne compte plus en effet les boys band et les girls band montés par des managers, là uniquement pour entretenir certains fantasmes post-adolescents. Des formations qui ont généralement une durée de vie assez courte et qui ne mettent jamais en avant l'individu au détriment de la marque. Dans cette optique ultra consumériste, les chanteuses (les Idols comme on les appelle), sont généralement très jeunes et objétisées dès le départ. Elles doivent correspondre à un fantasme spécifique, se consacrer corps et âme à leur public tout en jouant constamment sur une fibre érotique précise : une innocence enfantine, dans un corps de femme voluptueux, capable ainsi de satisfaire à la fois les désirs de domination de leur public masculin, leur côté paternaliste (hérité de la féodalité et encore en vigueur dans le système moral et politique) tout autant que les pulsions sexuelles, virtualisant le tout en jouant sur des ressorts inconscients qui les accrochent affectivement à un groupe en particulier, parfois de manière très poussée.

 

Photo Perfect Blue

Un univers anxiogène qui se réduit de plus en plus

 

Dans ces conditions, l'artiste, et plus important encore l'être humain, n'existe plus, ramené à un statut de marchandise dont la trajectoire est tracée dès le départ. Comme en plus ce marché est extrêmement compétitif, tout signe de rébellion est proscrit, et le manager a plus ou moins droit de vie et de mort sur ses sujets (certaines clauses de contrat régissant également la vie sentimentale des artistes). Par effet miroir, le public le plus frustré et complexé, se réfugie et se soumet aussi à ce dogme culturel et industriel. Face à l'angoisse existentielle, les "otakus" ne vivent que pour et par leur passion (on est dans du geekisme avancé), ne sortant jamais de leur bulle, ne se confrontant jamais au Réel, allant parfois jusqu'au stade ultime du mouvement, appelé les "hikikomori", des personnes totalement déconnectées de la réalité, ne sortant jamais de chez elles, sans emploi et vivant dans un univers étouffant de posters et de figurines. Un mouvement qui, malheureusement, a pris de l'ampleur ces dernières années et qui a dépassé les limites du Japon (puisqu'il commence aussi à toucher la France).

 

Photo Perfect Blue

Le girls band "Cham" : Derrière le sourire, une pression énorme.

 

C'est face à tout cela que nous met Satoshi Kon dans Perfect Blue, pour nous questionner sur notre attitude et notre rapport au réel. Un discours audacieux à l'époque qui gagne encore plus en importance avec les années, et particulièrement en ce moment où réalité et virtualité entretiennent des rapports de plus en plus étroits aux frontières de plus en plus floues. En choisissant de nous faire vivre le calvaire de Mima de l'intérieur, Kon nous questionne en fait sur la société-fourmilière elle-même, sur le contrat social inconscient que nous passons tous lorsque nous prenons part à la vie active et sur le sens de tout cela. On pourrait y voir une retranscription du roman 1984 mais avec des chansons et des paillettes.

 

Photo Perfect Blue

Mima, le sacrifice d'une société malade d'elle-même

 

COUP D'ESSAI, COUP DE MAÎTRE

Au-delà de son fond solide, passionnant et subversif, Perfect Blue est aussi une merveille formelle. Contournant habilement les limites de son budget, le film met un soin tout particulier à proposer un découpage précis et implacable, hérité des grands maîtres du suspense comme Alfred Hitchcock évidemment, dont l'ombre plane sur le film entier, mais aussi Brian de Palma ou encore Michelangelo AntonioniPerfect Blue surprend ainsi par ses thématiques typiquement japonaises (du moins à l'époque), son trait si particulier (Kon était celui qui dessinait probablement le mieux les femmes dans toute leur sensualité et leur sensibilité naturelle) et sa mise en scène clairement occidentale. Ce qui fait que le film parlera à tout le monde.

On ne compte plus en effet les trouvailles et les morceaux de bravoure de Perfect Blue pour nous plonger dans son ambiance et son intrigue en spirale (et non en tiroirs comme n'importe qui d'autre l'aurait fait), jouant habilement avec la sexualité de Mima en tant qu'égérie et sa fragilité en tant que jeune femme. Cette confluence de références et de styles est encore plus magnifiée par la bande-originale étrange et décalée de Masahiro Ikumi, remplissant le cahier des charges parfait de la J-Pop en créant des tubes ultra efficaces qu'il entrechoque avec des morceaux instrumentaux surprenants et éthérés qui illustrent à merveille la fracture intérieure de son héroïne. Ce mariage, à priori risqué, d'influences diverses permet au film d'arriver à un paroxysme sacrificiel de son personnage principal, tout en prenant le spectateur à son propre jeu, puisqu'il est constamment pris à défaut, entre voyeur privilégié et victime désignée de ce voyeurisme obscène. Et lorsque le film s'achève, il laisse un goût amer en bouche.

 

Photo Paranoia agent

Paranoïa Agent, le successeur flamboyant de Perfect Blue

 

Si Perfect Blue ne crève pas le box-office, il s'exporte cependant partout dans le monde, participant à tous les festivals du globe qui ont trait à l'animation et ne tarde pas à accéder au statut d'oeuvre culte, notamment en France et aux Etats-Unis. A présent lancé, Satoshi Kon va poursuivre sa thématique tout en exprimant son amour du cinéma en 2001 avec Millenium Actress, encore une histoire de réalité et de fiction, mais sur un mode romantique et mélodramatique, dans un film bouleversant qui rend hommage à la fois au cinéma japonais et à la femme. Tokyo Godfathers en 2003, peut à priori apparaitre comme l'ovni de sa filmographie avec ses airs de comédie de Noël inspirée par Frank Capra et Le Fils du désert de John Ford. Pourtant, il n'en est rien puisque, lorsqu'on le regarde vraiment avec attention, nous y trouvons le même travail sur l'inconscient, la société japonaise impitoyable et le rapport à la réalité.

 

Photo Perfect Blue

Une inspiration évidente de Requiem for a Dream

 

Des thématiques qui trouvent leur point d'orgue en 2004 avec sa série Paranoïa Agent, chef-d'oeuvre noir et apocalyptique, suite directe de son travail sur Perfect Blue, questionnement ultime sur le divertissement en tant que miroir déformant de la réalité, sur le règne de la paranoïa et de la psychose induite par les nouvelles technologies et sur notre refus de nous remettre en question alors que nous allons dans le mur. En 2006, c'est le fantastique Paprika qui sort dans les salles et la reconnaissance du monde entier est acquise au réalisateur. Il est devenu un auteur incontournable, servant d'inspiration aux plus grands (Christopher Nolan repompe Paprika pour son Inception, Darren Aronofsky cite Satoshi Kon dans quasiment tous ses films) et son oeuvre suivante est attendue avec impatience.

Malheureusement, Satoshi Kon décède d'un cancer du pancreas le 24 août 2010 à l'âge de 46 ans.

 

Oeuvre majeure de l'animation et du cinéma de façon plus générale, Perfect Blue est obligatoirement à redécouvrir aujourd'hui, alors que les frontières entre réalité et virtualité n'ont jamais été aussi floues et que toutes les affaires d'harcèlements sexuels explosent en place publique. Mais c'est avant tout un film rondement mené, admirablement réalisé, un vrai bel objet de cinéma intelligent, sensible et humain, première pierre du sublime édifice d'un architecte parti beaucoup trop tôt.

 

Photo Affiche

 

 

 

commentaires

TheMoon
08/03/2018 à 13:52

Je m'étais offert le dvd hk video du film à la sortie de Black Swan justement.

Je voulais d'abord voir Perfect Blue avant d'allez voir Black Swan et j'ai pas regretté.

J'ai préféré Paprika...même si Perfect Blue à d'indéniable qualité.

sseb22
05/03/2018 à 15:14

Je me souviendrai toujours de la remarque de mon pote en sortant du ciné : "Mais, pourquoi ça a été fait en anime ? Ca devrait être un film normal".

Ca a en dit long sur les qualités du film (et aussi sur la mentalité de certaines personnes envers les anime à la fin des années 90)

Cooper
04/03/2018 à 18:45

Bravo et merci pour cet article.

Matt
04/03/2018 à 10:38

Grand grand grand artiste. La scène de la course poursuite aux miroirs est un pure moment d'anthologie et une thématique clé de l'oeuvre de Kon. Superbe article la rédac'.

grrr
03/03/2018 à 19:25

La disparition de Satoshi est une perte majeure pour le cinéma...

snake
03/03/2018 à 18:50

tres bel article ! bravo !

Den the gun
03/03/2018 à 17:07

Quel film , quel article.

Chris
03/03/2018 à 13:39

Superbe texte !

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