There Will Be Blood, Magnolia, Boogie Nights : pourquoi Paul Thomas Anderson est un génie, en 7 scènes géniales

La Rédaction | 19 février 2018 - MAJ : 13/11/2019 12:17
La Rédaction | 19 février 2018 - MAJ : 13/11/2019 12:17

La sortie de Phantom Thread est l'occasion de redire que Paul Thomas Anderson est plus que doué.

Le très beau Phantom Thread avec Daniel Day-Lewis confirme, si c'était encore utile, que Paul Thomas Anderson est un grand. A 47 ans et en huit films, le réalisateur américain aura offert un certain nombres de films fabuleux, gavés de cinéma, d'exploits techniques et artistiques, ainsi que de performances d'acteurs sensationnelles.

La rédaction revient sur sa filmographie, film par film, avec une scène culte pour poser un regard sur son génie.

 

 

HARD EIGHT

Méconnu du grand public et des cinéphiles, Hard Eight est le premier film de Paul Thomas Anderson. Également connu sous le nom Double Mise ou Sidney, le film raconte l'histoire de John, un homme sans argent qui ne sait pas comment payer l'enterrement de sa mère, et Sidney, un parieur expérimenté qui va le prendre sous son aile. Le duo va ainsi se rendre à Las Vegas et Reno pour renflouer ses poches. 

Passé quasiment aux oubliettes avec le temps, Hard Eight est un premier terrain de jeu exaltant pour Paul Thomas Anderson. S'il est bourré de défauts, son long-métrage va cependant mettre en avant nombre des caractéristiques qui formeront sa prestigieuse carrière et son style unique. L'évidence première revient à ses acteurs vedettes Philip Baker Hall et John C. Reilly, futurs habitués du cinéaste, tout comme Philip Seymour Hoffman. Puis deuxièmement, grâce à une réalisation déjà virtuose, forte de plan-séquence ingénieux (celui à l'intérieur du casino entre autres) et de dialogues intenses (le prologue).

La scène du craps résume sans doute le mieux la force du cinéaste. Avec le calme olympien de Sidney, formidablement interprété par Philip Baker Hall, et la folie du personnage de Philip Seymour Hoffman, il arrive à mettre en place une confrontation magique et hypnotisante. Des mouvements de caméra sobres, des plans de plus en plus resserrés, un dialogue-monologue savoureux, une étude sous-jacente de la solitude (thème de prédilection) et surtout des acteurs parfaitement dirigés. C'est carré, c'est droit, c'est efficace, c'est du Paul Thomas Anderson.

 

 

BOOGIE NIGHTS

Avec Boogie NightsPaul Thomas Anderson signe son premier grand film, se fait remarquer de l'industrie et lance véritablement sa carrière de cinéaste. Si le film regorge de scènes formidables comme celle de la piscine, de la fusillade ou encore celle du miroir final, c'est la séquence d'ouverture de Boogie Nights qui reste évidemment dans tous les esprits.

Ainsi, le réalisateur californien ouvre son long-métrage par un plan-séquence de trois minutes, débutant dans les rues de San Fernando Valley avant de rentrer dans une boîte de nuit branchée et de virevolter sur la piste de danse, autour des personnages et au rythme du Best Of My Love de The Emotions.

Absolument parfait techniquement, et hommage évident à La Soif du mal d'Orson Welles, ce plan-séquence est une merveille narrative. Avec cette technique cinématographique, PTA ancre immédiatement le spectateur dans la folie des seventies de manière immersive. En quelques secondes, cette ouverture permet également de présenter chaque personnage du récit, de connaître leur relation et de les hiérarchiser rapidement. Une construction parfaite se terminant par un plan de coupe final sur un échange de regards entre Dirk Diggler (Mark Wahlberg) et Jack Horner (Burt Reynolds), les deux déclencheurs du récit.

Pas de fioriture ici, Paul Thomas Anderson n'est pas seulement là pour montrer sa maestria technique. Il raconte quelque chose efficacement, entre en matière de façon remarquable et plonge les spectateurs au coeur de son film de la plus belle des façons. Fort.

 

 

MAGNOLIA 

Une autre vision de la fresque après Boogie Nights, qui était étalé sur sept ans. Là, il y a une ville et une poignée d'hommes et femmes, réunis par la pluie, le bruit et la fureur des émotions, le temps de quelques heures salutaires et brutales. A ce stade, les personnages incarnés par Tom CruiseJulianne MoorePhilip Seymour HoffmanWilliam H. MacyMelinda DillonPhilip Baker HallJohn C. Reilly et Jeremy Blackman sont au fond du gouffre, prêts à se laisser noyer sous leur détresse, à un moment où baisser les armes est encore une option douce.

C'est le moment qu'a choisi Paul Thomas Anderson pour surélever le film avec une séquence musicale profondément mélancolique, au rythme de Wise Up d'Aimee Mann, qui se termine par un "So just give up" ("Donc laisse tomber") terrible. Pas de tour de force technique, de plan-séquence majestueux dans les couloirs d'un studio, ou de montage super-dynamique pour embrasser l'ampleur romanesque ; mais de sobres et lents plans qui se rapprochent ou effleurent les personnages, mis en pause pour une courte et révélatrice parenthèse chantée. Ils sont isolés dans leurs tragédies, à peine capables de voir ce qui les réunit, mais le cinéaste les rassemble par un coup de baguette magique.

Son talent réside dans sa capacité à utiliser une ficelle artificielle (une musique extradiégétique qui court d'un décor à un autre) pour faire ressortir la vérité de son histoire et ses émotions. Comme si le cinéma leur offrait la possibilité de s'exprimer par delà les mots et les outils de la réalité, pour non plus crier (comme ils le font beaucoup dans le film), mais susurrer et murmurer leur peine. Paul Thomas Anderson a beau avoir dit en 2015 que Magnolia serait plus court s'il devait le refaire, il reste l'un de ses films les plus grandioses. Et la scène musicale, comme la pluie de grenouilles, demeure un moment d'une puissance certaine.

 

 

PUNCH-DRUNK LOVE 

Ce n'est pas pour rien si la magnifique affiche a été tirée de cette scène non moins sublime. L'étrange Barry Egan interprété par un Adam Sandler fabuleux, cherche désespérément à retrouver Lena (Emily Watson), en voyage à Hawaï. Une tâche compliquée, qui se termine néanmoins par un baiser mémorable.

Ce baiser, c'est un moment de pure magie cinématographique. Le couple qui s'embrasse retrouve un anonymat parmi une foule qui danse autour d'eux, dans un dispositif de mise en scène pudique, qui préfère leur laisser jouir de cet instant précieux pour placer le spectateur aux côtés du réalisateur, loin de leurs lèvres. Le baiser provoque l'arrivée de cette petite tornade d'inconnus, et derrière la beauté évidente du plan (la photo est signée Robert Elswit, fidèle collaborateur de Paul Thomas Anderson sauf sur The Master et Phantom Thread), il y a au moins une très belle idée : il aura suffit que l'amour arrive sur les lèvres de Barry pour que le monde, comme son coeur, s'agite. C'est le même principe que la cabine téléphonique qui s'allume lorsqu'il parvient enfin à joindre Lena.

Ce qui se joue dans ce baiser, c'est aussi la place dans la société de cet homme excentrique, introverti maladif et colérique insoupçonné. Serrer dans ses bras celle qu'il aime, toucher l'amour de ses propres doigts, ressemble alors pour lui au moyen ultime d'exister parmi les autres. L'arrivée totalement artificielle et donc magique de cette foule signifie que Barry prend enfin une bouffée d'air frais, hors de sa bulle, parmi le commun des mortels. Il n'est pas qu'un cas social, mais un être parmi les autres. Et la chanson géniale He Needs Me, reprise du film Popeye de Robert Altman (une grande inspiration pour Paul Thomas Anderson), avec la voix de Shelley Duvall donc, achève de donner à cette scène une couleur hors du commun.

 

 

 

THERE WILL BE BLOOD

Cette séquence de There Will Be Blood n’est pas une scène culte à proprement parler mais elle est pourtant fascinante. Typique de l’idéal hollywoodien de la mise en scène invisible, elle est d’apparence simple mais elle transmet en réalité une grande quantité d’informations en seulement deux plans, et en utilisant pleinement les spécificités du medium cinématographique.

La caméra épouse pleinement le point de vue du personnage principal Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis), que l’on voit d’abord rentrer dans l’église pendant un prêche et littéralement s’invisibiliser en se cachant derrière un pan de l’église. À partir de ce moment, la caméra filmera ce qu’il regarde et comment il regarde. L’incarnation est tellement poussée et les images tellement guidées par ce que regarde le protagoniste que lorsqu’Eli jette le « mauvais esprit » hors de l’église, il n’est pas interdit de penser que c’est en réalité Plainview qu’il cherche inconsciemment à rejeter de sa communauté en imposant un mouvement de recul à la caméra.

Le dispositif est très dépouillé, la métaphore est extrêmement simple (voire un peu simpliste) et pourtant sans effet de style suranné, Paul Thomas Anderson raconte brillamment la relation d’interdépendance toxique qui liera les deux personnages pendant tout le film et assoit totalement la domination de l’industriel.

En effet, une fois que l’action est achevée et qu’Eli est désormais définitivement ridicule aux yeux de Daniel, le plan séquence s’arrête enfin et la coupe, climax de la scène, nous ramène dans le contrechamp vers le protagoniste, qui peine à cacher un sourire suffisant et moqueur. Ce reaction shot veut tout dire et fait éclater comme un ballon l’embarrassante performance du prêcheur : le loup est littéralement toujours dans la bergerie, déguisé en agneau. Désormais assuré de sa supériorité, il ne tardera pas, par ses conspirations, à assécher ces terres de leur or noir, malgré les démonstrations de force ridicules d’un illuminé. En une seule courte scène, tout (ou presque) est dit.

 

 

 

THE MASTER 

Paul Thomas Anderson est depuis longtemps passé maître dans l’art de retranscrire, à l’aide de procédés de mise en scène extrêmement complexes, la toxicité des êtres et des relations qu’ils nouent. Mais dans The Master, c’est avec un dénuement et une simplicité absolus qu’il établit les rapports venimeux entre Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman) et Freddie Quell (Joaquin Phoenix).

Le Maître du titre est là pour faire passer à son disciple une épreuve au cours de laquelle il doit répondre franchement à des questions particulièrement indiscrètes, sans cligner des yeux ni perdre son calme, au risque de voir l’interrogatoire reprendre depuis le début. À l’aide d’un champ/contre-champ tout bête, mais composé et monté à la perfection, il nous montre comment le pouvoir entre ces deux hommes bascule, comment Lancaster broie progressivement son interlocuteur et façonne la dépendance dont souffrira Quell à son endroit. Le résultat est impressionnant, parfaitement maîtrisé, et à bien des égards terrifiant.

 

 

 

INHERENT VICE 

Alors que les séries ont repris le flambeau de la représentation de la sexualité et de l’érotisme bourrin, on notera que plus grand monde n’attend d’un 7e Art dévolu au super-héros de révolutionner la représentation de la sensualité. Et pourtant. En une séquence, Paul Thomas Anderson rappelle avec un talent dévastateur qu’il n’est besoin ni de kilomètres de chair, ni de performance graphique pour provoquer un trouble hallucinant dans le cœur du public.

Ici, Doc (Joaquin Phoenix) et Shasta (Katherine Waterston) se retrouvent. Cette dernière est nue et ses intentions ne sont pas immédiatement claires, pas plus que celles de son ex-compagnon. S’installe un dialogue, comme toujours dans Inherent Vice, embrumé des vapeurs du LSD et des volutes de marijuana. La séduction passe d’un personnage à l’autre, chacun se renvoyant la balle d’une charge érotique qu’Anderson s’évertue à capter plutôt qu’à fabriquer.

Ses plans sont d’une simplicité exemplaire, parfaitement composés et à même d’immortaliser la suavité du jeu entre les deux personnages. La scène dure, s’étale, forte du jeu décentré mais incandescents de deux immenses acteurs, d’une photo torride et d’un découpage exemplaire. Après cette séquence, Katherine Waterston devient instantanément irremplaçable à Hollywood, et si elle n’a pas encore trouvé de rôle à la hauteur de cette scène cosmique, personne ne s’inquiète pour elle, depuis qu’elle est entrée au panthéon du cinéma grâce à cette folle performance chez Paul Thomas Anderson.

 

 

commentaires

Geoffrey Crété - Rédaction
22/02/2018 à 11:38

@Okay

Hard Eight existe bien en DVD en France :)

prout
21/02/2018 à 16:45

@okay comme toujours quand on cherche des films introuvables, il n'y a qu'une solution, le DL "illegal". Tu devrais aller faire un tour auprès de la MKV corp...

Okay
20/02/2018 à 20:14

Grand Fan de PTA mais jamais vu Hard Eight... Introuvable en DVD/Bu-ray, comment le voir?

Kean
19/02/2018 à 23:24

Punch drunk love fut la revelation PTA pour moi.
J’avais comme bcp adoré ses 3 premiers films mais un peu trop emprunté a Scorsese ds le style (montage, effets de style, soundtrack, specialement Boogie nights et Magnolia)
Et puis Punch drunk love est arrivé.
Et il avait trouvé son style.
Unique.

Hail to the king.

Matt
19/02/2018 à 21:20

Il y a dans Inherent Vice, la plus belle chute d'acteur suite à un coup porté sur la tête.
C'est au moment où Phoenix visite le salon de massage.
Merci pour cette interprétation absolument ridicule et merci à mr Anderson de l'avoir gardé au montage. Rien que pour ça, je trouve que c'est un réal génial. M'en faut pas beaucoup moui.

Dirty Harry
19/02/2018 à 19:34

A noter le nom que prend Eddie Adams/Mark Wahlberg lorsqu'il devient une star dans le porno : Dirk Diggler : Dirk est un mélange entre Dick (b!te) et Jerk (tocard) et Diggler, de l'argot pour creuser/forer. A rapprocher de Reynolds Woodcock (le stylo b!te en bois) ? En tout cas, bon dossier, PTA se fait trop rare et bien qu'il ponde un classique tous les trois films, entre les deux on a droit à des sacrés bons films. Et il étonne toujours...

stivostine
19/02/2018 à 19:12

Boogie night !!! quel film !!!!

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