Steve Jobs : Critique Big Mac

Simon Riaux | 8 février 2016
Simon Riaux | 8 février 2016

Précédé d’un embarrassant ratage avec Ashton Kutcher, malmené par les départs successifs Leonardo DiCaprio, Christian Bale et David Fincher (réalisateur initial du projet), le Steve Jobs de Danny Boyle est à bien des égards un film maudit, comme l’a confirmé son échec au box-office américain. Il s’agit pourtant d’une exceptionnelle réussite.

OLD BOY(LE)

Styliste plus souvent boulimique que gourmet, Danny Boyle a la fâcheuse habitude de court-circuiter le fond de ses œuvres avec une forme envahissante, brillante mais trop rarement maîtrisée. On pouvait donc craindre que Steve Jobs soit une nouvelle profusion d’images, de formats et de vignettes qui dénaturent un scénario particulièrement dense. Pourtant, la profusion épileptique de Trance n’a jamais parue si lointaine.

Maturité ou conscience aiguë de la richesse du scénario d’Aaron Sorkin, peu importe, le fait est que Danny Boyle se met ici totalement au service de la langue électrique de son scénariste ainsi que de son principe du « walk and talk » (une technique visant à dynamiser de très longs dialogues en faisant évoluer les personnages dans le décor). Le découpage épouse ainsi à la perfection le rythme dément des répliques, souligne les effets, accompagne le sens de l’implacable déconstruction du mythe Jobs.

 

Photo Michael Fassbender

 

UN JOBS EN OR 

A cette mise en scène admirable de maîtrise, un récit dont l’intelligence impressionne, notamment par son ambition. Car Steve Jobs n’entend pas nous raconter par le menu la vie du magnat d’Apple. En se focalisant uniquement sur 3 dates clefs, seulement deux heures d’une vie, quasiment narrées en temps réel, Boyle et Sorkin s’allient pour proposer une vision du monde, leur interprétation d’un changement fondamental dans notre manière d’appréhender la communication.

Irrascible, glacial, méprisant, tout autant que brillant, drôle et visionnaire, le nabab de l’informatique est à lui seul une incarnation de l’occident mondialisé : c’est-à-dire une entité capable d’appréhender un sens global qui échappe aux individus, de se projeter à un niveau de conscience supérieur, mais totalement déficient dès qu’il est question de son environnement immédiat. Déficient dès lors qu’il est question de transmettre une émotion ou un sentiment, l’existence de Jobs semble tourner autour d’un but unique, contrôler la communication, aboutir à la création d’une interface capable de le connecter aux autres.

 

Steve Jobs

 

DES SOURIS ET DES HOMMES

Et ce que nous dit le film, c’est que lorsque ce personnage fascinant parvient enfin à rassembler une communauté autour d’une machine qui lui permet de communiquer, il fait perdre à ses semblables leur propre aptitude à l’échange, toute forme d’esprit critique. Alors que le récit se conclut sur la silhouette de Fassbender, devenue floue jusqu’à envahir l’écran et disparaître, c’est le sentiment glaçant d’assister à la dissolution du langage et la naissance d’un outil de remplacement qui nous envahit. Ainsi, l'obsession maladive du créateur qui ouvr le film (faire prononcer le mot "hello" à un ordinateur) prend tout son terrible sens.

 

Photo Kate Winslet, Michael Fassbender

 

Forts d’un dispositif narratif qui leur donne une place immense et d’un texte aux innombrables sous-entendus, les comédiens s’en donnent tous à cœur-joie. Michael Fassbender déploie une palette de jeu sans jamais tomber dans la démonstration de force. Il est brillamment secondé par Kate Winslet, qui parvient à donner une véritable chair à un rôle pourtant assez convenu d’assistante stakhanoviste, tandis que Jeff Daniels s’amuse de sa fausse figure paternelle. Quant à Seth Rogen, il prouve avec éclat que les rôles dramatiques lui vont à ravir. Il n’est pas une réplique qui s’échappe de sa gorge qui ne torde pas celle du spectateur.

Bavard et virtuose, Steve Jobs pourra de prime abord rebuter. Qu’on ne s’y trompe pas, ce faux biopic en forme d’autopsie du XXème siècle est passionnante de bout en bout.

 

Affiche

 

Résumé

Ce faux biopic en forme d’autopsie du XXème siècle est passionnant de bout en bout.

Lecteurs

(5.0)

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commentaires

fourtwo
22/02/2019 à 22:26

Je le revisionne 4 ans après sa sortie : je le trouve toujours aussi bon. Surtout porté par ses acteurs.

sylvinception
09/02/2016 à 12:47

Comment peut-on foutre 4 étoiles à une telle daube ??

diez
08/02/2016 à 20:47

Mordhogor, Danny Boyle n'a pas besoin qu'on défende son film, juste qu'on en parle. Mais oui, le sujet n'est pas particulièrement intéressant, pourtant le film est ramarquable et on se surprend à se prendre au jeu. :)

Mémory
08/02/2016 à 19:31

Ce que le public a boudé......
Il s'est fait massivement dégager des salles américaines avant l'arrivée de star wars, pas étonnant qu'il n'ait pas très bien marché. Il est arrivé la même chose à The Thing avec E.T. pour mémoire.

Sans compter qu'il marche plutôt bien en France dans le reste du monde nan ?

Mordhogor
08/02/2016 à 18:24

Ahhh, quand le critique défend ce que le public a boudé...
Mais bon, faut reconnaître que les arguments de défense sont sacrément solides. De quoi donner envie même. C'est peut-être juste que le sujet n'intéresse pas des masses.

diez
08/02/2016 à 18:01

Grosse surprise.

Cela fait de très nombreuses années que le genre biopic patine dans une uniformisation de sa structure narrative. On commence à A pour finir à Z en veillant bien a répéter toutes les lettres dans le bon ordre.

Aaron Sorkin et Danny Boyle vont à contre-courant, nous destructure toute cette conformité devenue maladive et nous invitent au coeur de l'Histoire dans un récit riche et audacieux. C'est ainsi que pour retracer le parcours d'un homme, ils choisissent de le faire à quelques heures de troiq lancement de produits que sont le Macintosh, Next et Imac. La simplicité avec laquelle les protagonistes de la vie de Steve Jobs interviennent et interagissent avec lui est désarmante tant il fallait y penser.

En effet retracer le vie de Jobs aus travers des trois conférences brise littéralement la monotonie du principe de biopic. Naît ainsi une véritable tension, un engagement du spectateur bien plus prononcé qu'à l'accoutumé et permet de profiter pleinement des personnages et de dialogues particulièrement incisifs.

La distribution est d'une rigueux impecable, Fassbender et Winslet au sommet. Boyle met tout dela en scène de maniere aussi immersive que possible sans jamais donner l'impression d'etre dans un documentaire. La bande originale finit par parachever un superbe tableau.

Steve Jobs et sa vie, pour rester sympa, j'en avait rien à faire. Que Sorkin et Boyle aient réussit à mes captiver, à me surprendre et dans une certaine mesure à me piéger signifie que Steve Jobs est à les yeux le meilleur film US du mois de Janvier et l'un des biopic ou "contre-biopic" les plus remarquable de ces dernières années.

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