Rosemary's Baby : critique

La Rédaction | 19 novembre 2008 - MAJ : 09/03/2021 15:58
La Rédaction | 19 novembre 2008 - MAJ : 09/03/2021 15:58

L'un des meilleurs films de Roman Polanski, l'un des plus grands films de terreur : Rosemary's Baby est un classique absolu du cinéma d'horreur, qui a inspiré de nombreuses autres histoires de maternité diabolique et bambins des enfers.

Au départ était un roman. Signé Ira Levin, Rosemary's baby (Un bébé pour Rosemary en VF) fut un gros succès en librairie dès sa parution en 1967. À l'affût, la Paramount ne traina pas pour en acheter les droits et confier le projet à un certain Roman Polanski, cinéaste d'origine polonaise sortant du célèbre Bal des vampires réalisé l'année précédente. Signé par Polanski lui-même, le scénario reprend assez fidèlement l'intrigue imaginée par le romancier new-yorkais, à un important détail près. Dans le roman, Rosemary O'Reilly est membre d'une famille profondément catholique, qui a quasiment coupé les ponts avec elle depuis qu'elle a épousé un protestant. Un aspect religieux que Polanski a quasiment supprimé dans son film, ne l'évoquant que très épisodiquement afin de rester ancré dans un cinéma de genre rythmé et moins tourné vers Dieu que vers le Diable.

Alors en couple avec la splendide Sharon Tate (disparue en 1969 dans les conditions tragiques que l'on sait), Polanski aurait souhaité lui confier le rôle de Rosemary Woodhouse, mais fit rapidement machine arrière devant la moue des producteurs. Ceux-ci proposèrent quelques noms, de Jane Fonda à Julie Christie ; mais c'est finalement Mia Farrow, la plus angélique du lot, qui fut choisie. Face à elle, c'est l'inattendu John Cassavetes qui obtint le rôle du prévenant Guy Woodhouse, au nez et à la barbe d'acteurs chevronnés et reconnus comme Jack Nicholson ou Warren Beatty. Un choix compréhensible : Polanski souhaitait un monsieur tout-le-monde, au-dessus de tout soupçon, le genre de mari idéal et apparemment irréprochable.

 

Photo Mia Farrow

 

Rosemary's baby  dépeint la psychose qui s'empare d'une jeune femme au foyer qui s'installe avec son mari comédien dans un vieil immeuble de Manhattan. Choyé par des voisins âgés qui n'ont plus guère d'occupation, le couple Woodhouse se sent bien, si bien qu'il aborde l'étape suivante : la conception d'un enfant. Une nuit, Rosemary fait un rêve horrible dans lequel elle est violée par une créature pas tout à fait humaine ; le lendemain, Guy confesse lui avoir fait l'amour dans son sommeil. Tombée enceinte, la voici en plein trouble, se posant un bon milliard de questions : pourquoi les voisins sont-ils si prévenants ? Pourquoi Guy a-t-il un comportement aussi étrange ? Comment est-il soudain devenu un comédien à succès ? Lui veut-on du mal ? Ou peut-être à son bébé ? Polanski met en scène un tourbillon fait de suspicion et de paranoïa aiguë, où même le spectateur n'est plus certain de savoir où est la vérité et ce qui est du domaine du simple fantasme chez cette Rosemary bien perturbée.

Alors dans sa meilleure époque, Roman Polanski était sans doute le cinéaste idéal pour réussir un tel film et le rendre singulièrement inoubliable : il instille un malaise permanent et une sensation d'inconfort, contrastant étrangement avec une photographie souvent claire et lumineuse. Avec ses soupçons et ses doutes, Rosemary se sent d'autant plus seule qu'elle se trouve cernée par une armada de gens souriants, ne semblant se rendre compte d'absolument rien. Gigantesque complot ou problèmes psychiatriques ? Raconté à la première personne, le film donne évidemment des pistes mais laisse longtemps planer le mystère. Et ce bébé, ce fichu bébé, qui n'apparaît jamais à l'écran mais qui parvient pourtant à faire naître une peur bleue et de vrais questionnements... À l'aise dans le minimalisme car ayant toujours réalisé des films fauchés, Polanski dispense une économie d'effets qui laisse pantois. Ces deux heures dix-sept avancent sur un faux rythme qui pourrait se faire ennuyeux ; mais il se passe toujours quelque chose, progression de l'intrigue ou mise en place d'une nouvelle atmosphère. À la tête du film, Mia Farrow excelle, poussée dans ses retranchements par un Polanski assez dur avec elle. Il n'hésita pas, lorsque c'était nécessaire, à lui rappeler ses problèmes personnels notamment ceux de son couple avec Frank Sinatra - le divorce survint peu après - afin de la rendre encore plus sensible...

 

Photo Mia Farrow

 

Rosemary's baby est le premier film américain de Polanski ;  il marque aussi une autre première, puisque jamais le mot 'shit' n'avait été prononcé à l'écran dans un film US. Ce qui n'empêcha pas le film d'être nommé à l'Oscar, et d'obtenir une statuette pour le second rôle de Ruth Gordon, la mielleuse et donc étrange Minnie Castevet, voisine des Woodhouse. Cependant, le film ne fit pas que du bien à son réalisateur : comme le montre Marina Zenovich dans son doc Roman Polanski : wanted and desired, les scènes les plus malsaines du film ont sans doute pesé dans la balance de l'opinion américaine. Considéré aux États-Unis comme un pervers sadique, Polanski fut du même coup assimilé à un violeur de petites filles, ce qui poussa vraisemblablement le fameux juge Rittenband à prendre parti contre lui et à entamer la fameuse chasse aux sorcières qui entraîna sa fuite. L'affaire Polanski aurait-elle été la même s'il avait réalisé de gentilles comédies sans prétention ? On peut imaginer que non.

Comme toute oeuvre aussi culte que celle-ci, Rosemary's baby fit l'objet de nombreux projets de suites en tous genres. Relancée il y a peu, l'idée d'un remake a heureusement été abandonnée depuis. En revanche, il existe une suite officieuse, tournée pour la télévision en 1976, et intitulée Qu'est-il arrivé au bébé de Rosemary ?, avec Patty Duke en Romsemary et de nouveau Ruth Gordon en Minnie Castevet. Apparemment très dispensable. Un peu plus recommandable, le roman écrit par Levin peu avant sa mort : Le fils de Rosemary était visiblement conçu pour être adapté au cinéma, les personnages dont les interprètes sont décédés ne faisant pas partie de l'intrigue. Il se déroule 27 ans après Rosemary's baby, lorsque Rosemary sort du coma et découvre que son rejeton est devenu une star aux USA, mais qu'il n'est sans doute pas si parfait que cela. La suite n'est pas si difficile à imaginer... En tout cas, aucune crainte : ce projet a lui aussi été abandonné. Rosemary Woodhouse peut dormir tranquille.

Thomas Messias

 

Affiche française

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