Critique : Laura

Ilan Ferry | 9 janvier 2006
Ilan Ferry | 9 janvier 2006

Flic désabusé, meurtre mystérieux, femme fatale et suspects ambigus...À première vue Laura, réalisé en 1944 par Otto Preminger, dont la filmographie comporte des films aussi mythiques que Carmen Jones ou encore Autopsie d'un meurtre, contient tous les ingrédients du film noir. Cependant rien n'est ce qu'il semble être, et le film nous invite à scruter sous le vernis trop poli des apparences. Adapté du roman éponyme de Vera Caspary, Laura raconte l'enquête de l'inspecteur McPherson sur le meurtre de Laura jeune et brillante publicitaire dont il tombe petit à petit amoureux.


On pourrait diviser Laura en deux parties. La première, vue à travers les yeux de Waldo Lydecker célèbre éditorialiste et maître à penser de la haute société new yorkaise, dresse le portrait de Laura jeune femme qui, entre ses mains habiles, passe du statut de timide assistante à celui de belle et brillante publicitaire connue de tous. Au fur et à mesure, la fonction de Pygmalion de Lydecker se fait de plus en plus louche, laissant place à une emprise toujours plus grande de ce dernier sur la vie professionnelle et surtout personnelle de la jeune femme. À travers le prisme de la relation Lydecker/Laura, c'est à une réflexion sur les notions d'apparence et sur le pouvoir déjà grandissant des médias que nous invite Preminger. La seconde partie, d'inspiration plus romantique, adopte le point de vue de McPherson dont la fascination pour Laura de prime abord plutôt malsaine (McPherson tombe amoureux d'une morte) laisse place à une séduction plus réelle. Ainsi, au gré des témoignages qu'il recueille, le cynique inspecteur se révèlera plus intéressé par Laura elle-même que par le souvenir qu'elle laisse, a contrario des différentes personnes qu'il interroge dont Shelby Carpenter, fiancé de Laura, interprété par un Vincent Price génial d'ambiguïté.


Qui est Laura ? Tel est la question qui sert de moteur à l'intrigue et revient de manière persistante à l'esprit du spectateur tombé lui aussi sous le charme de la belle jeune femme incarnée par une Gene Tierney au regard aussi intriguant que profondément fascinant. Petit à petit, la belle séductrice se voit partiellement ressuscitée par les souvenirs qu'elle laisse à ses proches comme autant de fragments de son éphémère existence. Ce n'est qu'à partir de la seconde partie que la résurrection est complète, amorcée par une séquence d'un onirisme subtil qui n'est pas sans rappeler La femme au portrait de Fritz Lang. Les relations entre les différents personnages gagnent en intensité prenant comme pole central Laura. À travers les personnages de Lydecker et McPherson c'est bel et bien l'opposition entre fantasme et réalité qui est mis en avant ou encore passion contre raison. Cependant, c'est une dualité à double niveau. Les deux hommes ne se livrent pas seulement une bataille l'un contre l'autre mais aussi contre l'ambivalence de leurs sentiments vis-à-vis de la jeune femme. Laura étant la « créature » de Lydecker elle ne peut que finir avec lui alors que McPherson voue à celle-ci un amour véritable et, contrairement à ses autres soupirants, semble le seul à savoir qui elle est vraiment.


Tout comme le Rebecca d'Alfred Hitchcock, Laura joue sur le souvenir comme vecteur de sentiments exacerbés cristallisés par un élément (ici, comme dans Rebecca, un tableau) interrogeant ainsi intelligemment notre rapport à l'icône et à l'identité. Plus qu'un simple film policier, Laura est avant tout l'histoire d'une obsession, reléguant au second rang son intrigue policière pour dérouler un triangle amoureux trouble à l'issue forcément tragique.

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