Critique : Lagaan

Laurent Pécha | 24 juin 2005
Laurent Pécha | 24 juin 2005

Alors que depuis quelques années le cinéma asiatique a connu un incroyable engouement (après la déferlente hong-kongaise, c'est au tour de la Corée d'avoir le vent en poupe, comme le prouve l'événement fait autour de Old Boy), la première cinématographie du monde (plus de 800 films produits par an, 150 millions de spectateurs… par semaine !!!) commence à peine à percer dans nos contrées notamment grâce à Bodega Films qui sort désormais régulièrement des oeuvres phares du Bollywood d'hier (Mother India) ou d'aujourd'hui (La famille indienne), en salle ou directement en DVD. Par le passé, seules les œuvres de Satyajit Ray (Le salon de musique) ou de Mira Naïr (Salaam Bombay) étaient parvenues jusqu'à nous, des films d'auteur bien loin de l'univers si particulier qu'affectionne les productions Bollywood. Signe des temps, des cinéastes d'origine indienne font désormais parler d'eux en s'imposant à Hollywood (Shekhar Kapur et bien sûr M. Night Shyamalan). L'évolution logique fut donc pour le public occidental de découvrir de façon moins confidentielle ce cinéma aux antipodes de ce qu'il a l'habitude de voir. Et Lagaan fut en France et un peu partout dans le monde, le précurseur.


Si le film de Ashutosh Gowariker n'a connu qu'un succès d'estime (52 393 spectateurs), il reste aujourd'hui le DVD pour découvrir une manière déroutante, culottée et surtout rafraîchissante, de concevoir le cinéma. Pour ne pas être complètement décontenancé devant ce film phénoménal, il est important de connaître quelques unes des règles et coutumes qui entourent tout film Bollywood qui se respecte.


Cinéma populaire par excellence (en Inde, on va voir un film estampillé Bollywood en famille et qui dit famille ne veut pas dire seulement les parents et enfants mais aussi les cousins et grands parents), les productions Bollywood prennent leur temps (durée moyenne de 3 heures, Lagaan n'échappe pas à la règle avec ses 3h 40 dont une heure consacrée à un match de cricket !), et sont ponctuées à intervalles réguliers et parfaitement calibrés de séquences de danses et de chant époustouflantes, souvent sous influence des meilleures comédies musicales américaines (on rappelle que Bollywood n'est pas par hasard la contraction de Bombay et Hollywood). L'importance de la bande originale est telle qu'il est fréquent que la vente des CD amortisse à elle seule le coût du film.


Toutes les histoires ou presque imposent une vision qui risque d'apparaître aux yeux d'un spectateur occidental incroyablement kitsch et simpliste. Remplis de bons sentiments et maniant sans aucune gêne le manichéisme le plus sommaire (il ne faut pas plus de quelques secondes pour savoir où sont les gentils et les méchants), les films Bollywood exaltent les valeurs indiennes traditionnelles (avec en point de mire la religion) tout en faisant du héros un être foncièrement bon, dévoué (surtout à sa mère, figure emblématique dont l'avis est primordial) et extrêmement fidèle en amitié masculine. Quant à l'héroïne, elle est bien évidemment chaste et pure (l'érotisme dans ce cinéma, passant presque toujours par la beauté, la grâce et la gestuelle des comédiens lors des séquences de danse). Mais ce que Bollywood affectionne le plus, c'est le mélange des genres et alors là, attention les yeux puisque rien ne vous prépare à un tel festival. Il est ainsi quasi impossible de délimiter tel film à un genre particulier puisqu'au cours de ses trois heures, il propose un panel de scènes totalement hétéroclites. Dans un même métrage, on peut ainsi passer du soap-opéra tendance jeunesse branchée (une sorte de Beverly Hills déviant et exaltant, Kuch Kuch Hota Hai en étant un bel exemple) au mélodrame le plus tragique. Tout polar ou thriller violent comporte son lot de scènes musicales, quitte le plus souvent à stopper net le récit comme c'est par exemple le cas de l'excellent Mission Kashmir (disponible en DVD zone 2). Le réalisme et l'unité stylistique sont ainsi le cadet des soucis des réalisateurs. Il ne faut alors pas s'étonner de voir les comédiens changer de costume de plan en plan. Tout est avant tout axé sur l'idée de spectacle visuel.


Ainsi, Lagaan est tour à tour un drame historique évoquant les prémices de l'indépendance indienne face à l'Empire britannique, une comédie musicale, une bluette sentimentale et un film de sport (le cricket est au centre du récit avec notamment l'heure consacrée au match qui oppose le village indien aux soldats anglais avec comme enjeu le paiement ou non de l'impôt sur les céréales, le Lagaan). Alors avec un tel mariage thématique pour le moins hétéroclite, il est évident que le récit peut laisser perplexe et on peut raisonnablement se demander comment tout cela peut fonctionner auprès d'un public occidental.


Tout simplement parce que chaque participant et en premier lieu le réalisateur, Ashutosh Gowariker et son acteur vedette et producteur, Aamir Khan (une des plus grandes stars du cinéma indien disposant d'un charisme proprement hallucinant) y croient à fond. Il n'y a aucun calcul juste une générosité sans limite et une maîtrise technique hors pair : en quelques plans, Lagaan explose toutes les chorégraphies censées être vertigineuses de Moulin Rouge.


Lagaan, œuvre de référence en matière de cinéma made in Bollywood, offre l'assurance d'assister à un spectacle riche (décors et costumes somptueux, figuration imposante), visuellement ébouriffant (une utilisation des couleurs miraculeuse, des plans constamment originaux, un montage joyeusement déroutant), aux thèmes candides mais ô combien salvateurs (dans un cinéma de plus en plus cynique et (ab)usant du second degré) le tout agrémenté d'une partition musicale euphorisante qu'on arrive presque à fredonner à la fin du film sans même avoir de notion d'hindi.


Lagaan et plus généralement Bollywood, c'est un El Dorado cinématographique salutaire, une cure de jouvence inespérée... qu'on espère éternelle.

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commentaires

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12/04/2015 à 00:30

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