Critique : La Mauvaise éducation

Fabien Braule | 16 février 2005
Fabien Braule | 16 février 2005

Film Noir en Technicolor

Oeuvre intimiste partiellement autobiographique, La mauvaise éducation marque la rencontre d'un cinéaste et de différentes époques, du collège catholique sous le régime franquiste (1939 – 1975) à la « movida » du début des années 80. Période adulée du cinéaste qui, une fois de plus, en fait ressortir toute la forme picturale, grâce à ses associations de couleurs toujours aussi excentriques et excessives. A ce petit jeu, on se dit d'abord que l'homme a fait un bond en arrière en souhaitant retrouver l'univers étrange et marginal de films tels que Kika, Talons Aiguilles ou encore Attache-moi. Celà s'affirme comme partiellement vrai, même s'il ne faut pas oublier trop rapidement que depuis Parle avec elle, Almodovar a mûri, beaucoup mûri.

Et en mettant le doigt sur un sujet aussi douloureux et violent que celui de la pédophilie, le cinéaste préfère une nouvelle fois donner un sens au devenir de ses personnages plutôt que de faire le simple constat d'un état de faits. En cela, l'œuvre dégage un parfum d'innocence, trop vite bafoué et très vite remplacé par celui d'un dahlia noir.

Tout commence par cette représentation subtile et sublime de l'enfance, dépeinte par des personnages aux voix cristallines, aux yeux brillants, tous animés d'une magnifique joie et envie de vivre. Portées par le regard omniscient d'une entité divine, les plongées dans l'église sacralisent ces instants au même titre que les lents travellings latéraux lors des excursions, et se posent avant tout comme le plus terrible témoignage face à l'impuissance et à l'ignorance du monde adulte. Avec un véritable sens de la mise en scène, Almodovar stigmatise à la perfection le passage à l'acte cruel et malade du père Manolo en jouant précisément sur l'opposition métaphorique du corps et de l'âme. L'âme innocente d'Ignacio rencontre, le temps d'un chant miraculeux (une formidable version hispanique du Moonriver d'Henry Mancini), le corps perdu de l'adulte, qui laisse le spectateur pétrifié par tant de poésie sacrifiée sur l'autel de la perversion.

En abusant de métaphores visuelles et excessives, Almodovar marque de façon abrupte la déchirure psychologique de Ignacio en scindant son visage en deux. Belle manière de faire basculer le film dans un autre et de développer dès cet instant une intrigue de Film Noir. Intrigue déjà mise en avant lors du somptueux générique, tout droit sorti de l'univers de Saul Bass, et dont la musique, avec ses cordes frottées, nous fait inévitablement songer à celle de Bernard Herrmann. Tous les codes et excès du genre s'y retrouvent. Almodovar, toujours fidèle à ses thèmes de prédilection, transforme en homme fatal la brune ténébreuse des films de Billy Wilder ou de Fritz Lang. Avec complexité et maîtrise, il alterne flash-backs, mises en abîmes et personnages aux multiples identités, instaurant, de ce fait, par de non moins maîtrisées pirouettes cinématographiques, ruptures et contrepoints. Tout d'abord grâce au format, qui, en fonction du degré de narration, alterne entre le Scope et le 1.85. Mais aussi par l'excès de regards caméra, qui instaurent une formidable interaction entre l'oeuvre et le spectateur donnant lieu à un original jeu de piste narratif. Quand aux contrepoints, ils s'articulent autour du score de Alberto Iglesias (déjà compositeur de Parle avec elle et de Tout sur ma mère) qui alterne parfaitement entre musique chorale et musique minimaliste, laissant aux séquences dramatiques un dernier souffle d'innocence perdue à jamais.

Sans être aussi abouti que Parle avec elle, La mauvaise éducation n'en demeure pas moins un film majeur dans la filmographie du cinéaste et nous prouve, comme s'il en avait encore besoin, qu'il est aussi un grand directeur d'acteurs. C'est alors qu'Almodovar nous prend à rêver à l'impossible, et si le mot Passion qui referme le film rimait avec son nom ?

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