Le Jour d'après : critique

Stéphane Argentin | 1 octobre 2004 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Stéphane Argentin | 1 octobre 2004 - MAJ : 09/03/2021 15:58

En cette année 2004 vierge de tout Michael Bay (Bad boys 2 l'an passé, non merci !), c'est Roland Emmerich qui prend le relais. Après s'être occupé de créatures belliqueuses – extraterrestres dans Independence day et mutantes dans Godzilla –, M. Je-fais-tout-péter s'attaque aujourd'hui au film catastrophe. Le Jour d'après en est-elle une (de catastrophe) ?

Autant prévenir d'entrée de jeu : Le Jour d'après n'est ni ID4, ni Godzilla. Si la promotion du film s'est axée avant tout sur la marque de fabrique d'Emmerich, à savoir des effets spéciaux plus cataclysmiques et monstrueux que jamais, il ne s'agissait en fait que de la partie immergée de l'iceberg. Lorsque l'on sait que les films de chevet d'Emmerich sont La Tour infernale, L'Aventure du Poséidon et Tremblement de terre, on comprend assez rapidement que le réalisateur-scénariste-producteur n'a pas souhaité entacher ses propres références avec une quelconque bouffonnade à gros moyens.

Sans pour autant rejoindre au panthéon des œuvres cultes du genre ses trois prédécesseurs, on peut dire, et cela sans le moindre sarcasme, que Le Jour d'après est à ce jour le film le plus sérieux et le moins guignolesque d'Emmerich, tout en conservant un formidable cachet « grand spectacle ». Pour ce faire, le réalisateur applique tout simplement la bonne vieille recette du genre des seventies (LA décennie du cinéma catastrophe) : des individus, humains dans toute leur fragilité physique et psychologique, face à des phénomènes sans précédents. Dans le cas présent, le noyau central se compose d'une famille, initialement éclatée (le couple Quaid/Ward rompu, le fils distant et un peu pommé), et dont les liens vont, par la force des choses, se resserrer dès lors que leur enfant se retrouvera dans une situation périlleuse. Une progéniture interprétée par un Jake Gyllenhaal un peu plus énergique et entreprenant que ses personnages semi-comatiques et défaitistes de Donnie Darko et The Good Girl, qui saura faire face à l'adversité pour les beaux yeux d'une fille (Emmy Rossum), dans une romance tout en retenue.

 

 

 

À ce noyau de départ vient se greffer tout un entourage privé et professionnel ; autant de relations que l'on peut retrouver symbiotisées dans le personnage joué par Ian Holm, à la fois mentor, allié et père/grand-père. Ce scientifique aguerri sera en effet non seulement de bons conseils, y compris les plus désespérés (« Sauvez le plus de vies possible » lance-t-il à un Dennis Quaid submergé par la situation), mais aussi de bonnes paroles, plus à l'attention du spectateur celles-ci, tel ce vieux proverbe indien indirectement évoqué : « La Terre n'est pas un don de nos parents. Ce sont nos enfants qui nous la prêtent. »

Roland Emmerich s'assagirait-il avec l'âge ? En partie, oui ! Dans tous les cas, avec Le Jour d'après, fini la lourdeur comique et la dimension dramatique pseudo-humaine d'un ID4. De l'humour, il en reste toutefois, mais dans un registre plus ironique à présent. On pourra ainsi sourire doucement de l'épisode mexicain, même s'il n'est pas dit que les Américains aient eux aussi apprécié toute la raillerie de pareil exode national ; ou encore la combustion de livres, objets de savoir par excellence, comme rappelé par l'un des personnages, et transformés pour l'occasion en indispensables éléments de survie. Il est d'ailleurs amusant de constater sur ce point la filiation du Jour d'après avec un autre film d'Emmerich : Stargate, dans lequel toute forme d'écriture était proscrite, tout comme au temps du nazisme en Allemagne, pays dont est d'ailleurs originaire le cinéaste, naturalisé Américain depuis. De là à y voir une forme de stigmatisation d'une plaie béante du passé, il n'y a qu'un pas.

 

 

 

Et pourtant, en dépit de toutes ces erreurs historiques et de tout ce savoir qui n'est visiblement bon qu'à finir brûlé aux yeux du réalisateur, compte tenu de ce qu'on en fait, l'humanité dans son ensemble et les Américains en particulier ne semblent toujours pas décidés à comprendre : notre planète se meurt à petit feu au prix de considérations économico-industrielles lancées à pleine vitesse et que rien ne semble pouvoir arrêter, comme le fait remarquer Jack (Dennis Quaid) au vice-président (une allusion à la course au pétrole ?). Emmerich en porte-étendard écolo alarmiste, tout spécialement à l'attention des Américains ? Pourquoi pas ! Après tout, c'est à nouveau eux qui se prennent quasiment tout dans la gueule ! Le Jour d'après ne serait-il alors qu'une formidable arme à double tranchant où l'hégémonie (capitaliste) américaine (l'ouverture sur un drapeau US, comme si ce territoire au milieu de nulle part sur la banquise leur appartenait également) serait en fait la cause de tous les maux, à commencer par cet effet de serre ? Possible également. Et en fin de compte, ce final trop « United Nations we stand » (à nouveau une petite pointe de sarcasme de la part d'Emmerich à l'encontre de la toute puissante Amérique ?) ne serait autre que le mea culpa qui attend les States un jour ou l'autre ? Pourquoi pas à nouveau puisque, plutôt que de clore son film avec des mots, Emmerich leur préfère le symbolisme visuel, dans un plan digne d'une publicité pour la fondation Ushuaia Nature.

Mais une publicité bougrement chère tout de même (environ 160 millions de dollars, marketing inclus) ! Car n'oublions pas pour autant le point fort des films de Roland Emmerich : le (très) grand spectacle. Et à ce petit jeu-là, le bougre est fichtrement fort. Présentement associé à un fil conducteur et à une dimension humaine un peu plus épaisse qu'auparavant, lesdites SDM (Séquences de destruction massive) et autres paniques générales n'en prennent alors que plus d'ampleur elles aussi. Et, de 3D, elles acquièrent à présent une esquisse de dimension supplémentaire, celle qui faisait précédemment défaut aux œuvres du cinéaste : une dimension humaine. Tel un gosse disposant des jouets nécessaires, Emmerich réalise son rêve d'enfance : tout saccager. Mais pas n'importe comment cette fois ! Il détruit à grande échelle, devant les yeux d'individus médusés et dépassés par des évènements qu'ils ont eux-mêmes contribué à provoquer. On ne badine pas avec dame Nature. Tornades, raz-de-marée, pluie, neige, grêle, températures lunaires… Lorsque l'heure du retour de bâton a sonné, mieux vaut ne pas se trouver sur son passage car rien ne peut plus alors l'arrêter, et nous autres, pauvres terriens que nous sommes, n'avons plus qu'à courber l'échine.

 

 

 

Proprement gargantuesques dans leurs proportions, les séquences cataclysmiques qui en découlent atteignent des summums non seulement visuels mais aussi d'effroi dans ce qu'elles ont de suffisament crédible. Surmonter pareilles épreuves ne sera pas chose facile, et c'est précisément en parvenant à distiller de la tragédie humaine de façon plus persuasive qu'auparavant qu'Emmerich réussit (enfin ?) à atteindre un niveau minimum de dramaturgie dans cette course pour la survie, même si, lorsque la tempête se calme un peu au cours de la deuxième heure, le cinéaste peine à tenir la distance. La séquence la moins réussie de tout le film se trouve d'ailleurs précisément dans cette seconde moitié : celle sur le bateau où des loups, aussi maladroits que les nouveau-nés dans le stade de Godzilla, puent le numérique jusqu'au bout des poils, et où Jake Gyllenhaal attrape sans broncher à main nue une barre métallique par -30°C. Exception faite de cette séquence, la seule véritablement jetable, le film dans son ensemble passe plutôt bien.

 

Affiche française

Résumé

Sans toutefois atteindre les summums référentiels du film catastrophe qu'Emmerich visait sans doute, Le Jour d'après s'inscrit sans honte dans le sillage du genre. Une impressionnante claque visuelle à faire d'autant plus froid dans le dos que, pour une fois dans la filmo du cinéaste, la dimension humaine n'est pas totalement sacrifiée sur l'autel du grand spectacle. Ne gâchant rien, s'ajoute à cela un début de mise en garde quant à ce que nous, humains supposément mus par l'intelligence, faisons subir à la face de notre chère vieille Terre : attention à ce que cette parure bleutée ne devienne pas un jour ou l'autre notre cité de l'Atlantide, notre tombeau planétaire.

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