La Dahlia noir : critique

Julien Foussereau | 29 août 2006 - MAJ : 22/09/2019 16:41
Julien Foussereau | 29 août 2006 - MAJ : 22/09/2019 16:41

Bien que ce qui suit n'engage personne d'autre que l'auteur de ces lignes (tout en risquant de froisser quelques collègues), on n'attendait plus grand-chose de Brian De Palma. Pour dénicher une réussite, il fallait remonter dix ans en arrière avec le blockbuster Mission : Impossible et, dans une moindre mesure, Snake Eyes, fantaisie « De Palmienne » impressionnante formellement quoiqu'un chouïa légère sur le fond. Une tendance qui s'est dramatiquement confirmée face à une pesante Mission to Mars, sans oublier cette Femme fatale au capiteux parfum d'auto parodie ennuyeuse. Ainsi, c'est moins la perspective d'assister à un nouveau film de De Palma que de fantasmer sur l'adaptation pour le grand écran du chef d'œuvre de James Ellroy qui a fait du Dahlia noir un des évènements cinématographiques les plus attendus de 2006.

 

 

Et ce n'est pas faute de l'avoir espéré : plusieurs années au cours desquelles les rôles clés se sont presque autant succédés (David Fincher derrière la caméra, Mark Wahlberg devant, pour ne citer qu'eux) que les montages financiers chancelants (tellement chancelants que la préproduction dû s'arrêter net pendant plus de six mois). Ces signes inquiétants ne laissaient rien augurer de bon quant aux moyens mis en œuvre pour rendre justice à la minutieuse reconstitution par Ellroy du Los Angeles d'après-guerre corrompu jusqu'à l'os et à la tempête médiatique que fut la découverte de Elizabeth Short, alias Le Dahlia noir, un matin de janvier 1947. Car, petite piqûre de rappel pour nous européens, le maître du polar sans concession a ancré son récit fictif sur les bases sinistrement réelles du meurtre le plus mystérieux de la cité des Anges : celui d'une jeune femme de 22 ans retrouvée sans vie dans un terrain vague. Les atroces mutilations du cadavre, la non résolution de l'affaire et l'appellation « Dahlia noir », inspirée du film Le Dahlia bleu, en ont fait la plus célèbre des légendes urbaines nord-américaines.

 

Ce canevas hypnotique, Bucky Bleichert et Lee Blanchard, deux flics amis/rivaux se laissant peu à peu ronger par leur obsession pour feu Elizabeth Short, ne pouvait que séduire ce maître ès manipulation, cet admirateur inconditionnel de Vertigo qu'est Brian De Palma dans ses meilleurs jours. Le Dahlia noir est certainement ce que De Palma a mis de mieux en boîte depuis longtemps. La formulation de ce constat apparaît évidente dès les premières minutes où on assiste à un compromis savamment dosé entre respect de la respiration narrative selon Ellroy et déploiement de la partition visuelle selon De Palma. Concrètement, maintien du récit à la première personne et fidélité relative au roman fusionnent avec les légendaires courtes focales dans lesquelles avant et arrière plans sont mis au même niveau, les travellings dont la sophistication n'a d'égale que la souplesse, et le péché mignon du plan séquence. Parler de mise en scène stupéfiante relève de l'euphémisme tant De Palma multiplie les idées visuelles tout en réanimant les codes du film noir avec une aisance confondante. Ces retrouvailles avec le meilleur de son cinéma passent certainement par le choix de son équipe dont le talent n'est plus à prouver. Rendons à César ce qui lui appartient, en saluant l'immense tour de force de Dante Ferretti avec son Los Angeles millésimé mid-forties, reconstitué en Bulgarie, n'ayant rien à envier à celui de L.A. Confidential et Chinatown, la superbe photo orangée de Vilmos Zsigmond et le score habile de Mark Isham qui, sous des tonalités généralement jazzy, dissimule quelques accents délicieusement « hermanniens »…

 


Dès l'annonce du casting, on avait tous levés les bras au ciel en maugréant que Josh Hartnett en Bleichert n'était pas pire choix pour gripper la machine (son meilleur rôle étant jusqu'alors Trip Fontaine, le petit con dans Virgin Suicides). Et force est de reconnaître que le comédien s'en sort très bien. Le problème viendrait davantage d'Aaron Eckhart qui peine réellement à restituer la complexité originelle de Blanchard. Qui a suivi de près l'évolution du projet sent irrémédiablement l'ombre de Mark Wahlberg planer. Pourtant, celle qui tire définitivement son épingle du jeu n'est ni Scarlett Johansson, ni Hilary Swank, toutes deux impeccables, mais Mia Kirshner dans le rôle-titre. Familière pour ceux qui suivent The L word et 24, mythique pour les adorateurs d'Exotica, l'actrice canadienne sous les traits d'une Elizabeth Short, sensiblement étoffée par rapport au livre, irradie l'écran par son magnétisme sensuel. Ellroy se servait du personnage comme réceptacle afin d'exorciser ses démons infantiles liés au meurtre de sa propre mère en décrivant exhaustivement les sévices infligés à la jeune femme. De Palma, lui, choisit de reléguer le corps meurtri dans le hors champ pour mieux laisser la starlette en devenir nous troubler devant des essais caméra, où son innocence et son inexpérience nous touchent tout en nous renvoyant à notre condition de voyeur.

Malheureusement, le scénariste Josh Friedman fait échouer le film aux portes de la réussite franche et massive à cause de sa conclusion particulièrement confuse. On le sait, adaptée au cinéma l'écriture fiévreuse et dérangée de James Ellroy est un sacré challenge de scénariste. Brian Helgeland l'avait relevé brillamment avec L.A. Confidential, roman autrement plus complexe, de par la profusion d'intrigues parallèles, la durée décennale du récit et son extrême noirceur. Avec Curtis Hanson, ils étaient parvenus à un remarquable travail d'élagage pour livrer un film à la fois respectueux du ton Ellroy et ahurissant de limpidité. Dans le cas présent du Dahlia noir, le travail de Friedman tient la route pendant les trois quarts du film avant une terrible sortie de piste : bien malins seront ceux qui saisiront tous les tenants et aboutissants sans avoir préalablement lu le livre. Une maladresse regrettable qui ne convaincra pas l'auteur de cette critique de mettre film et livre sur un pied d'égalité. Mais que l'univers d'Ellroy est cinégénique !

 

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