Un long dimanche de fiançailles : Critique

Julien Welter | 4 octobre 2004
Julien Welter | 4 octobre 2004

Il surprend, ce logo Warner en ouverture du film français le plus attendu de l'année. Loin de n'être qu'une petite participation, le studio affiche même sa fierté puisqu'il a permis que l'on joue avec ses couleurs habituelles (légèrement jaunies). Digne de Matrix, donc, cet opus de Jean-Pierre Jeunet. Digne également d'une polémique sur son financement, puisque le film avait un temps reçu une participation du CNC, alors que ce budget monstre émanait d'une filiale d'une entreprise étrangère. De là à dire que les États-Unis s'intéressent désormais au cinéma hexagonal est toutefois beaucoup dire tant Un long dimanche de fiançailles brasse les daguerréotypes d'une France rassurante : haussmannienne et moustachue.

Tant mieux alors si Jean-Pierre Jeunet est aux commandes. De tous les réalisateurs français, il est sûrement le plus proche de cette époque franchouillarde et sépia. Installer sa caméra dans une histoire où Pétain s'est illustré par sa cruauté semble même une provocation voulue à l'égard de Serge Kaganski, qui avait taxé son Amélie Poulain de pétainiste. Force est pourtant de constater qu'il dynamise l'époque par sa vision améliesque du cinéma : en un coup de rabot à bois et un coup de rein, baignés dans une photographie moutarde, il décrit des mœurs, une classe sociale et un personnage. Les nombreuses anecdotes de tranchées, comiques ou horribles, trouvent alors une résonance et une véracité dans son montage efficace, qui raconte un personnage en trois plans, et quatre histoires en cinq minutes. Avec cette vitesse d'exécution, l'enquête retrouve, démêle et dissèque des historiettes qui contiennent chacune une vérité.

 

 

Le principe « Rashomonien » des différents points de vue s'étend alors à une dizaine de personnages (citons au passage l'impressionnante distribution qui réunit Albert Dupontel, Dominique Pinon, Jean-Paul Rouve, Clovis Cornillac ou Jodie Foster, entre autres), et prend une célérité inattendue lorsque la jeune Mathilde mène à bien ce jeu de pistes intriguant et surprenant. Mais son style outrancier et grossier rappelle également parfois le style célinien de Voyage au bout de la nuit. Loin du génie littéraire (il faut mesure garder), Jeunet arrive à porter un regard sarcastique et tendre tout en croquant le pittoresque d'une anecdote. Bien que cette tendance à peindre les horreurs psychologiques cède parfois le pas à de grandes scènes de bravoure, comme cette explosion de dirigeable dans un hôpital, sa vision cadrée serrée et humaine des boyaux ne cède jamais à l'impressionnante reconstitution qui aurait pu magnifier les combats.

 

 

 

Tant pis alors si les traumas de la guerre sont énoncés laborieusement par des moustachus, regardant droit dans le regard de la p'tite dame qui ne connaît rien à cette boucherie. Dans ses pires moments, le « typique » sombre en effet dans le cliché. De même, le réalisateur du Fabuleux destin d'Amélie Poulain n'arrive pas à installer les sentiments amoureux. Sa position de narrateur qui regarde de haut ce petit théâtre tragique l'éloigne de cette folle passion. Avec la même tare que Spielberg (grand génie de la caméra mais handicapé du mélo, du moins dans Le Terminal), Jeunet lance des signes inconsistants pour la raconter : les petites superstitions de la petite Mathilde qui jouent trop maladroitement sur le tragique pour que l'on puisse y croire, ou la voix off cassée de Florence Thomassin qui appuie lourdement la situation (« La p'tite au godillot avait la polio » est un dialogue digne d'un nanar).

 

 

Résumé

Même si l'obstination d'une Sabine Azéma de La Vie et rien d'autre se retrouve chez Audrey Tautou, il manque cette flamme naturelle qui devrait déborder de la simple moue triste d'une Amélie Poulain. Tout aurait finalement dû être à l'image de cette scène où, à chaque allumette qu'il gratte pour éclairer une pièce sombre, Manech découvre une Mathilde à chaque fois un peu plus dévêtue. Simple et émouvant, comme un amour qui se heurte à la frénésie de la guerre. Jeunet confectionne au final une guimauve salée où l'histoire, palpitante à défaut d'être passionnée, est racontée par une mise en scène intelligente de la guerre.

 

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