Black Phone : critique avec un jeu de mot téléphoné

Mathieu Jaborska | 21 juin 2022
Mathieu Jaborska | 21 juin 2022

Scott Derrickson s'était fait un nom grâce à une petite production horrifique calibrée, quoique couronnée de succès (L'Exorcisme d'Emily Rose) avant de signer coup sur coup l'un des pires remakes (Le Jour où la Terre s'arrêta) et l'un des meilleurs films d'épouvante (Sinister) américains de ces dernières années. Après son départ de l'écurie Marvel, au cours de la production du deuxième Doctor Strange, il retrouve Ethan Hawke et revient à ses premières amours avec une adaptation de Joe HillBlack Phone.

melancoly Hill

Finney et sa soeur voient leurs camarades disparaitre les uns après les autres, emportés par un mystérieux individu surnommé "The Grabber" (L'attrapeur). Vient le tour du jeune garçon, qui se réveille au beau milieu d'une cave du plus mauvais goût. Comble de l'ironie morbide, il repère vite un téléphone sur le mur... qui ne marche pas. Enfin pas officiellement.

Une histoire co-écrite par Scott Derrickson et C. Robert Cargill et initialement imaginée par Joe Hill dans sa nouvelle Le téléphone noir, parue au milieu des années 2000 dans le recueil 20th Century Ghosts (Fantômes - Histoires troubles). Comme son père, l'illustre Stephen King, l'écrivain est désormais très familier du grand et du petit écran. Outre les séries NOS4A2 et Locke & Key, son oeuvre a été déclinée au cinéma dans Horns d'Alexandre Aja et Dans les hautes herbes de Vincenzo Natali. Des adaptations au pire oubliables, au mieux divertissantes et généralement très modestes. Black Phone ne fait pas exception.

 

Black Phone : photo, Mason Thames"Auriez-vous deux minutes pour parler de votre compte personnel de formation ?"

 

Ceux qui s'attendaient à un grand film de terreur dans la lignée de Sinister risquent donc d'être déçus. Black Phone a beau se réapproprier, voire améliorer les grandes lignes du film de 2012, il s'avère largement moins généreux (et bien moins virtuose) en termes de frissons, la faute justement à son statut. Les liens entre les deux longs-métrages sont nombreux : les personnages prisonniers d'un carcan familial incapable de s'affranchir du passé évoluent dans un environnement quasi vétuste, les prises de vues argentiques sont habilement incorporées au récit et le décor principal regorge de ces fameux grands murs décrépis. Malgré tout, rien ne se hisse au niveau du climax cauchemardesque de Sinister.

Heureux de composer avec un matériau original qui rejoint ses propres envies narratives, notamment à travers des renvois au polar et un personnage de père violent plus nuancé que la moyenne, Derrickson laisse apparentes les ficelles de l'adaptation. Du principe même du long-métrage, relativement mécanique, à plusieurs motifs et points de jonction scénaristiques (le coup du verrou antivol), beaucoup d'éléments trahissent leur nature littéraire et s'avèrent bien moins convaincants sur le plan visuel, a fortiori lorsque le cinéaste se force à insérer quelques jump scares génériques pour conformer l'ensemble au cahier des charges de l'épouvante hollywoodienne.

Qu'il s'emploie à respecter le récit minimaliste de Joe Hill ou qu'il l'étoffe pour mieux diversifier ses effets de mise en scène, il semble se débattre un peu avec son adaptation, du moins lorsqu'il s'enferme dans la cave où le pauvre Finney est retenu prisonnier.

 

Black Phone : photo, Mason Thames, Madeleine McGrawUn duo très kingien

 

Téléphone pas tout rose

En revanche, lorsqu'il s'intéresse à la traque du psychopathe menée par la courageuse Gwen, il laisse transparaître sa qualité principale, c'est-à-dire sa noirceur. À l'image d'un Summer of 84, Black Phone entend bien contrebalancer le mythe de l'enfance Amblin vantée par Stranger Things et consorts et laisser poindre une ambiance étouffante, qu'on voit désormais assez rarement dans ce genre d'histoires. Non seulement le quotidien de nos jeunes héros, ballottés entre la violence domestique et la violence du milieu scolaire, n'a rien de glamour, mais la pédophilie de l'attrapeur est plus que sous-entendue.

Le tout au milieu d'une Amérique rurale marginalisée, où la solidarité est fragile et où les communautés se planquent derrière leurs fenêtres, soit l'antithèse absolue des 70's funky que le cinéma aime dépeindre. C'est au coeur de cette bourgade sinistrée que le metteur en scène est le plus à l'aise avec sa caméra. Le choix du scope, a priori assez curieux pour un long-métrage de cette trempe, prend tout son sens grâce au montage alterné. Dans la cave, il permet de ménager des espaces vides au sein desquels l'Attrapeur ne demande qu'à s'immiscer. À la surface, il participe à la description d'une ville aride, composée de tristes maisons individuelles à l'architecture horizontale. Un désert où se perdent ces deux pauvres gosses.

 

Black Phone : photo, Mason Thames, Ethan HawkeLe masque de la mort blanche

 

Certains regretteront l'absence de huis clos, mais il faut avouer que c'est bien quand il révèle que la perfidie ambiante ne se borne pas au sous-sol de l'antagoniste que Black Phone est le plus intéressant... et le plus effrayant.

Enfin, il doit une bonne partie de son capital frousse à Ethan Hawke, qui laisse derrière lui ses rôles de patriarches combatifs (qu'il interprétait d'ailleurs aussi dans Sinister) pour se glisser dans la peau du fameux Attrapeur. Le visage caché par différents masques, il sème le malaise à la seule force de ses intonations mi-doucereuses mi-enragées et de son impressionnante présence physique.

Le comédien, affublé d'une musculature intimidante depuis la préparation physique de The Northman, s'empare d'un personnage initialement obèse pour lui donner une aura absolument terrifiante qui se déploie particulièrement lors des quelques séquences - les plus réussies - où il est assis sans rien faire. Un pari assez risqué remporté haut la main, qui prouve bien que malgré ses défauts, Black Phone a de quoi refroidir les salles les plus climatisées cet été.

 

Black Phone : Affiche officielle

Résumé

Une adaptation un peu laborieuse et finalement relativement anecdotique, qui inquiète tout de même beaucoup lorsqu'elle décrit une Amérique rurale décrépie et hantée par un Ethan Hawke quasi littéralement monstrueux.

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commentaires
Tonto
24/06/2022 à 07:33

@Chill Oui, mais il y a une raison à ces jumpscares en apparence grossiers et l'histoire apparemment balisée a un sens et un symbolisme que la plupart des films d'horreur n'ont pas. Derrickson reprend un tas de codes classiques auxquels il donne un sens très particulier et perso, je trouve ça génial.

Chill
23/06/2022 à 08:55

Je comprends pas l'engouement autour de Sinister. Les jumpscares sont grossiers et l'histoire cousue de fil blanc. On est à des kilomètres de la mise en tension de Conjuring 1, de l'inventivité de scènes comme celle de la pièce inondée de A Quiet Place.

Tonto
22/06/2022 à 20:11

En même temps, il faut dire que la nouvelle de base était tellement plate qu'il doit être un peu difficile d'en tirer quelque chose. Pour moi, Derrickson s'est plutôt débrouillé, même s'il ne va pas au bout de ses idées et c'est dommage parce que c'est vraiment de belles idées.

Ceux qui se sont mal débrouillés, une nouvelle fois, ce sont les gars qui ont géré la promo et qui ont vendu ça comme un film d'horreur, alors que c'est très loin d'en être un. 3 jumpscares répartis sur 1h40 ne suffisent pas à classer un film dans l'horreur, c'est clairement un thriller avec du surnaturel, pas plus. Va encore falloir se taper tous les "c'est trop nul, ça fait pas peur". Bah non, c'est pas le but.
En revanche, j'aime beaucoup ce portrait décidément très cohérent que Derrickson dresse de film en film d'une Amérique en perte de foi (foi chrétienne, foi en elle-même, foi dans ses idéaux, foi dans sa jeunesse...). Ça, c'est vraiment intéressant, pour le coup.

Kyle Reese
21/06/2022 à 20:44

@David Cronenlynch

Du coup tu es tombé sur qui ?

Serievore
21/06/2022 à 19:42

Perso je prefere le telephone rose, mais apres chacun ses gouts :)

David Cronenlynch
21/06/2022 à 17:46

Perso j'ai très vite décroché...

L'autre
21/06/2022 à 13:52

Merci @Kinké maintenant je vois aussi Balkany sur la photo !!!
Le visionnage du film se complique mdr !!!

Kyle Reese
21/06/2022 à 12:57

L’exorcisme d’Emily et Sinister étaient en effet pas mal du tout. Pas vu le
reste. Par contre pas d’accord avec votre avis sur Dans les hautes herbes de Vincenzo Natali, une série b surprenante et plutôt réussie.

Kinké
21/06/2022 à 12:21

C'est Patrick Balkany sur la photo de l'article ?

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