Men : critique à l’origine du Mâle

Antoine Desrues | 6 juin 2022 - MAJ : 13/06/2022 16:06
Antoine Desrues | 6 juin 2022 - MAJ : 13/06/2022 16:06

Romancier de talent (La Plage), scénariste inspiré (28 jours plus tard, Sunshine) et désormais cinéaste surprenant (Ex Machina, Annihilation), Alex Garland ne cesse d’imposer ses univers avec une facilité déconcertante. Avec Men, mené par Jessie Buckley et Rory Kinnear, le bonhomme décortique une certaine idée de la masculinité toxique dans un cauchemar éveillé qui sait jouer intelligemment avec ses références issues du fantastique.

L'Attaque des clones

Dans la liste des adjectifs surutilisés par les critiques de cinéma (à commencer par l’auteur de ces lignes, qui plaide coupable), il y a le terme "viscéral". Alors qu’il est censé évoquer via son rapport aux entrailles le réveil d’un inconscient collectif et d’une vérité profonde de l’être humain, sa puissance d’évocation s’amoindrit à mesure qu’on l’emploie pour tout et n’importe quoi.

Pourquoi c’est embêtant ? Parce que Men est un film qui est, pour le coup, réellement viscéral, au point qu’il rappelle le sens originel du mot et sa force. Dès son introduction plastiquement bluffante, où les teintes irréelles d’un coucher de soleil baignent dans un appartement londonien, Alex Garland crée un sentiment de malaise qui chatouille l’estomac.

 

 

Avec cette lumière digne d’une toile de maître, le cinéaste fige le temps, et oblige sa caméra, tout comme Harper (géniale Jessie Buckley) à croiser le regard d’un homme en train de chuter du haut d’un immeuble. Cet homme, c’est son mari, dont elle vient d'annoncer le souhait de divorcer. L’événement est tellement rapide que l’héroïne aurait pu passer à côté. Mais non, le voilà inscrit à tout jamais dans sa rétine.

Or, tout l’intérêt de Men repose sur l’ambivalence du point de vue. Si cette scène introductive semble nous confirmer qu’on va adopter les yeux d'Harper, la suite contredit ce présupposé. Pour se ressourcer, le personnage décide de s’isoler dans la campagne anglaise. À son arrivée, elle est accueillie par Geoffrey, un propriétaire un peu lourdingue et intrusif. Mais alors qu’elle se balade dans la forêt ou dans le village du coin, il s’avère que tous les hommes ont le même visage, du pasteur local au barman en passant par un gamin mal élevé, celui du très investi Rory Kinnear.

 

Men : Photo Rory KinnearRory Kinnear, bluffant de bout en bout

 

Horreur post-#MeToo

Le hic, c’est que cette information n’est jamais relevée par Harper. Le spectateur est-il le seul à constater cet élément étrange, ou n’est-elle juste pas plus choquée par la nouvelle ? Garland prend à bras le corps l’ambiguïté qui régit le genre du fantastique, de sorte à utiliser cette image explicite d’une masculinité uniforme en évitant le piège du pamphlet simpliste.

À l’instar de cet incompréhensible personnage d’homme nu progressivement recouvert de feuilles, Men se montre insaisissable, justement parce qu’il ne donne jamais de réponses aux diverses questions que l’on se pose au cours du visionnage. Dire du film qu'il est féministe est une évidence, mais préciser la nature de son regard sur l’homme n’est pas aussi aisé.

 

Men : Photo Jessie BuckleyEve, lève-toi

 

De la petite remarque désobligeante à l’agression physique, Harper subit dans un court laps de temps une forme de synthèse d’un quotidien malheureusement enduré par de trop nombreuses femmes. Peut-on l'expliquer par un problème profond d’éducation des hommes ? Par une société qui prône depuis trop longtemps une puissance masculine toxique et systémique ? Par les symboles d’une culture où la femme est toujours représentée comme la fautive ou le danger ? Ou tout simplement par la cruauté d'une majorité d'individus ?

Le brio de Men, c’est qu’il rend toutes ces interprétations valides, mais insuffisantes dans leur unicité. À la manière de pièces de puzzle qu’il est inutile d’isoler, Alex Garland laisse libre cours à la riche toile d’indices qu’il parsème le long du chemin, à commencer par ce pommier qui renvoie comme une ritournelle le féminin à l’image indélébile du péché originel. Le réalisateur fait confiance au pouvoir d’évocation de sa mise en scène, et évite de se retrouver coincé par des assertions prémâchées (soit tout l’inverse de l’autosatisfaction que pouvait afficher Darren Aronofsky sur des thèmes similaires avec Mother !).

 

Men : Photo Jessie BuckleyComme nous, en quête de réponses...

 

Final girl parmi d'autres

En réalité, peu importe l’origine du Mal/mâle. Ce qui compte chez Garland, c’est cette suite de causes et de conséquences qui définissent l’être humain. Après tout, Ex Machina et Annihilation étaient portés par la figure du double, d’un autre à la fois similaire et différent. Qu’il s’agisse d’une intelligence artificielle fondée sur l’idée que son créateur se fait de l’Homme ou d’une énergie alien qui chamboule la constitution physique et chimique de ses hôtes, son cinéma revient toujours à une humanité qui cherche à comprendre (en vain) son essence.

C’est pourquoi Men est tout de suite magnifié par un geste de cinéma universel. Annihilation traitait déjà du poids du traumatisme, et du fait que la vie ne peut être comprise qu’à travers son impermanence, due aux influences diverses du monde qui nous entoure. Par ce postulat aussi simple que glaçant, le réalisateur développe cette inquiétante étrangeté par des inspirations horrifiques bien senties, et soutenues par un tempo incroyable. On en veut pour preuve cette tétanisante ironie dramatique lors d’une séquence de home invasion où Harper ne peut pas voir la menace qui se dirige vers elle.

 

Men : Photo Jessie BuckleyLa lumière au bout du tunnel

 

Garland n’en oublie jamais de garder son expérience la plus ouverte possible, si bien qu’on accepte aisément son crescendo rapide vers son abstraction narrative et poétique. En puisant dans l’héritage du body-horror (et ce de manière vraiment crado), le cinéaste continue d’étendre son rapport à une naissance forcée, à la création d’une chair qui ne peut que devenir monstre au contact de l’autre.

Men n’en devient que plus beau, fascinant et déroutant. Alors qu’il assume de perdre joyeusement les pédales, il continue d’entretenir ce point de vue fluctuant, qui nous confronte à nos certitudes les plus profondes tout en déversant de la tripaille sur le sol. En voilà un vrai film “viscéral”, dans tous les sens du terme.

 

Men : Affiche française

Résumé

Men est bien plus que le film d'horreur aux accents féministes auquel on pourrait le réduire. Alex Garland perfectionne son approche du fantastique pour délivrer un récit puissamment dérangeant et vertigineux, dans lequel on a hâte de replonger pour en détricoter les multiples pistes de réflexion.

Autre avis Alexandre Janowiak
Men est une expérience de cinéma dingue. Un saut fascinant dans un cauchemar éveillé où Alex Garland s'approprie les codes de l'horreur (et du body horror) pour explorer les rapports surréalistes hommes-femmes. Du grand cinéma terrifiant !
Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(3.0)

Votre note ?

commentaires
sylvinception
22/06/2022 à 12:59

@Sanchez : il y a plusieurs degrés de lecture... Après c'est clair que c'est un film exigeant.

Sanchez
19/06/2022 à 19:54

Une production A24 de plus dans le sens où ils commencent sérieusement à tourner en rond avec leur horreur arty-ficiel. Ils n’arrivent absolument pas à provoquer le moindre choc ou dégout malgré les efforts gores. Et les séquences clipées sont terribles , les 5 premières minutes ressemblent à une pub pour ford fiesta et cette séquence où elle se met à jouer un air triste au piano avec des images d’arbres parce que ça fait zoliiii.
Pour le message , à part nous dire que les hommes sont tous les mêmes , c’est à dire pas gentils (quel courage aujourd’hui de dire ça…) , j’ai pas trouvé grand chose

sylvinception
18/06/2022 à 02:06

(*sur le personnage du mari de Harper, sorry...)

sylvinception
18/06/2022 à 02:03

@Thomaaas : il serait intéressant de poser la question directement à Garland, mais il est clair que les personnes ayant eu ou ayant à faire face à cette maladie ne peuvent qu'être d'accord avec toi. En y repensant c'est vrai que ça m'a fait un peu tiquer sur le coup, mais c'est encore plus vrai après réflexion... Pour en revenir au film lui-même, ceux qui apprécient les films qui n'ont pas peur de déranger, interpeller, questionner, ne peuvent qu'être conquis.
Même si, j'en conviens, connaître l'avis de Garland sur le personnage de serait loin d'être inutile...

Thomaaas
15/06/2022 à 15:22

!!! SPOILERS CI-DESSOUS !!!

J'ai vraiment trouvé le film brillant à bien des égards, mais perso j'ai un vrai problème avec la représentation du suicide dans le film. On ne se suicide pas par chantage, mais par mal-être et épuisement. Et quand bien même on annonce qu'on souhaite se donner la mort, c'est un appelle à l'aide. On ne décide pas de se donner la mort pour "faire chier les autres" mais pour en finir avec un mal-être intérieur et surtout très personnel. La dépression peut mener au suicide, pas la perversion narcissique (ce que semble être le personnage de James, le mari).

Même si le film donne une certaine ambiguïté sur les raisons réelles de la chute de James (suicide ? accident ?), la fin du film porte à croire qu'il s'est volontairement donné la mort pour faire culpabiliser Harper par la suite.

Tout ça me pose vraiment question sur la perception qu'auront certains spectateurs du suicide, pensant que c'est une affaire de gros lâche narcissique, alors qu'il n'en est rien.

Deux articles sur les idées reçues liées à la question :
https://ilya1espoir.com/10-idees-recues-sur-le-suicide/

https://www.parler-peut-sauver.ch/je-minquiete-pour-quelquun/prendre-au-serieux-les-signaux-dalarme/les-idees-recues-sur-le-suicide

Starfox
15/06/2022 à 14:04

Expérience viscérale, c'est le mot.

Ca m'a fait penser à Mother qui se développe un peu de la même manière, d'une ambiance un peu bizarre, faussement tranquille qui bascule progressivement dans un tourbillon cauchemardesque totalement fou.

Pas évident de savoir où tout ça veut en venir, mais ça reste une super expérience de cinéma.

Avec Les Crimes du Futur dans lequel Cronenberg revient aux "affaires" et Men, on est gaté en ce moment pour se faire avec joie des noeuds au cerveau !

Marc
14/06/2022 à 00:20

Vous ête serieux ! 4 étoiles pour ce bousin , Jessie Buckley la seul surprise du film sinon le début j'ai tenu 20 minutes le suicide de son marie son besoin de retrouver son calme intérieure et tombe sur un prêtre trés bizarre vous avez dit bizarre... le twist de fin n'a biensure aucun sens bref , fuyer ce film fuyer .

Banana Split
12/06/2022 à 18:14

Si vous pensez qu'un bon film, c'est d'abord une bonne histoire, vous trouverez ce film nullissime.

Castor
09/06/2022 à 12:18

A24 = Pétard mouillé

Panvire in the dargen
08/06/2022 à 23:03

On dirait les fameuses bande annonce des film non américain de Netflix qui ont une durée de vie de... 0.5 seconde sur la plateforme avant de se perdre dans les limbes du serveur de Netflix...

Rien contre le film, j'aime bien ce réalisateur... Mais cette esthétisme ? Je l'ai déjà écrit pour l'article avec la vidéo d'EL mais j'ai revu la bande-annonce et il y a un côté téléfilm filmé à 48 images/seconde... C'est vraiment bizarre surtout après son taf sur annihilation...

Bref tout ça pour dire que ce Real, ben il aurait moyen de faire de plus gros projet, de faire une carrière à la Villeneuve en nous mettant des claques Façon "Prisoners" ou "premier contact"... Mais la c'est l'échec assurer avec des visuels pareil et un retour à 10 ans en arrière pour sa carrière... Et puis A24 vous l'avez dit ici même c'est pas des anges mais des producteurs qui négocient sévère leur budget malgré la "Pâte" original de surface de leurs prod (faut vendre)

En faite je suis un peu déçu car réalisateur que j'apprécie autant et qui est sur une pente ascendante ne me propose pas quelque chose à son niveau... Esthétiquement parlant en tout cas.

Après le sujet post me too, rien à carrer, tous les sujets sont bons pour un film, l'important c'est ce que le réalisateur en fait et je suis sûr qu'il décortique la problématique sans y apposer une étiquette.

Plus
votre commentaire