The Tragedy of Macbeth : critique d'un Coen plein de bruit et de fureur sur Apple TV+

Antoine Desrues | 14 janvier 2022 - MAJ : 14/01/2022 11:24
Antoine Desrues | 14 janvier 2022 - MAJ : 14/01/2022 11:24

Après s'être éloignés du cinéma pour réaliser La Ballade de Buster Scruggs sur Netflix, on ne savait pas trop ce qu'allaient nous réserver les frères Coen. Chose étonnante, le duo fétiche a décidé de (temporairement ?) se séparer. Joel Coen a donc pris seul la réalisation de The Tragedy of Macbeth, nouvelle adaptation de la pièce de Shakespeare avec Denzel Washington et Frances McDormand, pour le compte d'A24 et Apple TV+, plateforme où le film sort en France.

1 Coen vs 3 sorcières

Après une bataille sanglante, un sergent vient annoncer au roi Duncan d’Écosse que son général Macbeth a fait preuve d'un courage exemplaire face aux forces alliées de la Norvège et de l'Irlande. Plutôt que de nous montrer l'affrontement, The Tragedy of Macbeth reste fidèle au hors-champ de la pièce de William Shakespeare, dont il adapte avec minutie la langue et sa musicalité.

Pour autant, la démarche de Joel Coen est on ne peut plus cinématographique, comme l'atteste cette première séquence où plusieurs personnages suivent le sergent dans l'exposition de la situation au roi. Par un travail remarquable sur la profondeur de champ, le réalisateur de No Country for Old Men filme les corps de face, offrant une lecture légèrement déviante du traditionnel champ contrechamp. De la sorte, les entrées et sorties des divers protagonistes ne se font pas de manière latérale, comme le supposeraient les côtés cour et jardin d'une scène de théâtre. À l'inverse, nous voici en pleine tridimensionnalité, face à des images qui incitent par leur force centripète à ce que l'on se laisse plonger en elles.

 

Photo, Brendan Gleeson, Harry MellingDe quoi aller concurrencer Welles

 

Cette logique de mise en scène, comparable à celle de tableaux marquant par leur cadre leur nature de fenêtre vers un autre monde, s’accorde avec l'approche hautement picturale du cinéaste. Épaulé par le toujours brillant Bruno Delbonnel à la photographie (collaborateur récurrent des Coen, mais aussi de Jean-Pierre Jeunet et de Tim Burton), Joel Coen fait de son Macbeth une toile de maître permanente, où le noir et blanc magnifie à chaque instant une multitude de textures grises, à commencer par ce ciel lourd rempli de corbeaux.

Comme pour illustrer l'ambiguïté d'un homme tiraillé entre le Bien et le Mal, cette zone grise littérale enferme son anti-héros dans un expressionnisme à la fois épuré et oppressant, bâtisses géométriques qui offrent à de nombreuses occasions quelques jolis tours de force visuels.

Si Coen s'est toujours passionné pour la logique de ses personnages, même les plus absurdes, sa caméra – et l'ironie dont il l'a toujours armée – semble ici parfaitement appropriée pour adapter le récit de ce général persuadé par trois sorcières qu'il va devenir roi, quitte à lui-même commettre un régicide. Dévoré par sa propre ambition, Macbeth est toujours un merveilleux personnage tragique, auquel le cinéaste livre un espace mental qui matérialise sa folie progressive.

 

The Tragedy of Macbeth : photo, Denzel Washington"Pourquoi The Equalizer 2 ?"

 

Washington en Écosse

Mais le plus beau dans tout ça, c'est l'urgence que le cinéaste parvient à tirer d'une pièce datant de plusieurs siècles. En oblitérant totalement une imagerie du peuple, sa vision de Macbeth traduit une guéguerre politique vaine, théâtre de puissants qui ne cherchent même pas à considérer la responsabilité de leur pouvoir. Autant dire que le texte original n'a rien perdu de sa verve, d'autant que Joel Coen s'efforce d'en garder le rythme soutenu (il s'agit de la pièce la plus courte de Shakespeare), qu'il condense en 1h45 bien ramassées.

Pour autant, le réalisateur évite un traitement cynique de son histoire, et réussit au contraire à lui apporter une sensibilité bienvenue. Là où Macbeth et Lady Macbeth sont souvent incarnés par de jeunes comédiens, le fait que le cinéaste se soit tourné vers Denzel Washington et Frances McDormand (tous deux excellents) apporte une fragilité insoupçonnée, celle d'un couple soudé et vieillissant, encore plus désespéré à l'idée de perdre ce pouvoir qu'ils ont tant fantasmé.

 

The Tragedy of Macbeth : Photo Denzel Washington, Frances McDormandDenzel Washington et Frances McDormand : l'alchimie parfaite

 

Ce n'est sans doute pas un hasard si le projet a choisi d'appuyer la dimension tragique de la pièce dès son titre : Joel Coen capte ici une ultime chance de gloire, un rêve pour un homme et une femme dont la caméra marque avec beauté les rides, mais aussi le vide récurrent autour de corps seuls, privés d'une descendance qui aurait pu tout changer.

Avec une telle note d'intention, on en viendrait à chercher un hic. Or, c'est justement là qu'il se trouve. À l'issue du film, il reste une sensation un peu étrange. Malgré tous ses choix malins, voire admirables, ou encore son casting toujours au top (mention spéciale à Corey Hawkins, très convaincant en Macduff), The Tragedy of Macbeth a quelque chose de presque trop propre, trop pensé pour totalement emporter le spectateur sur le plan émotionnel.

Peut-être est-ce dû à l'ombre planante des prédécesseurs de Joel Coen (en particulier Orson Welles), mais il semble manquer à l'auteur ce petit grain de folie, ce pas de côté qui a pourtant toujours défini le cinéma du duo. Cela n'enlève rien à la qualité de cette adaptation, mais son travail de bon élève aurait pu jouir d'un léger supplément d'âme.

The Tragedy of Macbeth est disponible sur Apple TV+ depuis le 14 janvier 2022

 

The Tragedy of Macbeth : Affiche US

Résumé

Maîtrisé de bout en bout, The Tragedy of Macbeth a surtout pour lui Denzel Washington et Frances McDormand qui font de leurs personnages de belles figures tragiques vieillissantes, portées par un écrin virtuose. Voire un peu trop.

Autre avis Simon Riaux
Que se passe-t-il quand un cinéaste qui n'a rien à dire, filme une troupe de cabotins neurasthéniques dans un décor de publicité pour grosses cylindrées ? Rien.
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commentaires
La Classe Américaine
19/01/2022 à 17:02

Casting 5 étoiles en perdition dans des decors de carton-pate qui ne sont pas sans rappeler ceux d'Au Theatre Ce Soir. Pour nostalgiques de l'ORTF uniquement, donc.

bonsoirnon
17/01/2022 à 15:37

@bob Ah chut, on laisse William tranquille !

alors oui, je laisse William tranquille.
Ou je dirais plutôt de laisser les textes de William à de meilleurs interprète (Kenneth Branagh) que les acteurs du film qui ont l'air de réciter un texte qui ont appris par cœur la veille.

Bob
17/01/2022 à 11:06

_________________"accompagné par les dialogues shakespearien incompréhensible pour nous simple mortels du 21siecles "

Ah chut, on laisse William tranquille !
Ne pas comprendre Shakespeare devrait surtout pousser les simples mortels du 21e siècle à s’interroger sur leur connaissance et leur compréhension du langage.

bonsoirnon
16/01/2022 à 18:26

J'ai éprouvé aucun plaisir à regarder cette œuvre.
Si ce n'est de constater un réalisateur en panne d’inspiration.
Je veux bien (allez) que Spielberg nous remake un West Side Story à la sauce Spielberg.
Mais Coen, nous fait une adaptation quasi littéral et théâtral, dans un style artistique d'un autre temps, accompagné par les dialogues shakespearien incompréhensible pour nous simple mortels du 21siecles et le tout filmé avec la nouvelle technologie, Et si MacBeth avait été réalisé avec un IPHONE comble que ça soit chez Apple TV.

ken
15/01/2022 à 22:54

d'accord avec Simon Riaux

medieval Era
15/01/2022 à 15:37

le McBeth avec la Cotillard de Kurzel est superbe a voir, la Photo, les decors, c'est du top, du bon travail visuel, dommage qu'il n'ait pas bien marche au BO...

GTB
15/01/2022 à 12:55

@Weirdos Agenda > "Rendez Nous Orson Welles"

Ce Orson Welles qui a fait une adaptation de Macbeth avec un casting exclusivement noir en 1936, soit près d'un siècle avant que certains dénoncent cette tendance "moderne"?

T.
15/01/2022 à 10:09

@LeConcombreMoisi

T'es dur avec Simon, certes ces critiques sont empreintes d'ironie mais concrètement il fait parti des meilleurs critiques français, quand je le vois sur Le Cercle sur canal + les autres sont largués et sa logorrhée est largement supérieure à celle de ses compères.

Sur Ecran Large, ça reste avec Geoffrey le meilleur critique, il est des fois taquin mais ça fait parti du personnage. Je pourrais pas en dire autant sur le plan qualitatif de certains autres rédacteurs/rédactrices mais je vais me taire sinon je vais encore me faire supprimer mon message.

Sinon je vais regarder ce film par curiosité bien que j'ai plutôt été déçu de The Green Knight, la dernière proposition A24 dans le même style.

LeConcombreMoisi
14/01/2022 à 20:08

Simon, l’homme de paille de la critique moderne.
Tout pour le bon mot, rien pour le fond.
Que le film soit nul ou bien, passable ou médiocre, sa critique en 3 lignes est tellement je m’en foutisme et à l’image du journalisme (lol) moderne twitterisé que ça me donne envie de vomir.
Quand je pense que ce mec s’est retrouvé face à Begaudeau sur canal plus pour parler film, ben dis donc…
Ou comment la télé est le seul endroit où la nullité crasse peut côtoyer la subtilité.
Simon, peux-tu t’en aller ?

CuchulainBzh
14/01/2022 à 14:45

Moi aussi l'avis d'Antoine m'a donné envie, ensuite peut être que je serais de celui de Simon...
@Castor concernant les productions récentes de A24, perso j'ai beaucoup aimé The green knight et Lamb, ça nous change un peu de prendre son temps

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