Oranges sanguines : critique de fils de pulpe

Simon Riaux | 17 novembre 2021 - MAJ : 17/11/2021 14:14
Simon Riaux | 17 novembre 2021 - MAJ : 17/11/2021 14:14

Depuis plusieurs années, la troupe des Chiens de Navarre tient le haut du pavé de l’improvisation arrosée de kérosène. Après s’être livré à une première expérience sur grand écran intitulée Apnée, ces joyeux fous furieux sont de retour avec Oranges sanguines, une farce politicorrifique d’une violence aussi impitoyable que le rire qui l’accompagne.  

PULPE FRICTION 

Dans un gymnase tout ce qu’il y a de plus banal, les jurés d’un concours de danse rock’n roll évaluent les performances des participants. L’un se gargarise de la belle inclusivité de la compétition, quand un autre y voit la conséquence d’un assistanat absurde. Les esprits s’échauffent, jusqu’à cette interrogation fractale “la mongolienne a-t-elle bien le droit de danser le rock ?”.

En moins de cinq minutes, Oranges Sanguines, l’air de ne pas y toucher, vient de saisir l’essence de quantité de fractures hexagonales et de les assaisonner à la soude. Un plaisir de petit chimiste psychotronique, qui ne s’estompera plus de tout le reste du film, et n’éclabousse pas les salles obscures par hasard. 

 

photo, Blanche Gardin"À la crème, l'escalope ?"

 

Depuis 2005, Jean-Christophe Meurisse est à la tête des Chiens de Navarre, formation théâtrale polymorphe, aussi à l’aise avec un humour volontiers bourrin, voire régressif, une satire sociale incendiaire, et des expérimentations improvisées, aussi déconstructrices qu’une grenade dans un jardin d’enfants. Un maelstrom improbable, souvent irrésistible, qui aura abouti à des créations telles que Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin, Les Armoires normandes ou plus récemment La Peste c’est Camus, mais la grippe, est-ce Pagnol ? Désarmantes de gros calibres, ces pièces et expérimentations étaient toutefois très éloignées de l’expérience cinématographique, voire franchement incompatibles, dans leurs débordements. 

Du moins pouvait-on le croire jusqu’à Apnée, qui menait de front une rêverie allumée, poétique et politique, malgré quantité de coquetteries, ou de reprises trop directes des créations scéniques de la troupe. Avec cette seconde créature de Frankenstein, Les Chiens de Navarre poussent tous les potards au maximum, et trouvent leur ton de cinéma, pulvérisant la mécanique française traditionnelle de l’humour, tout en le revisitant intelligemment. 

 

photoPersone ne va rester blanc comme neige dans cette histoire

 

MOURIR DE RIRE N’EST PAS JOUER QUE DEUX FOIS 

L’improvisation sur grand écran, c’est un peu comme la démocratie en France. Un concept aguicheur, volontiers agité pour faire saliver le chaland, que quelques individus bien informés affirment avoir aperçu, mais dont l’existence demeure hypothétique. Dans Oranges Sanguines, Meurisse et ses compagnons d’armes, s’ils s’amusent à jouer véritablement des séquences chorégraphiées (dans tous les sens du terme), trouvent surtout un dispositif leur permettant de laisser les comédiens se débattre avec des joutes improvisées absolument apocalyptiques

Que la fratrie interprétée par Alexandre Steiger et Céline Fuhrer atomise un anniversaire parental, qu’un ministre de l’Économie observe ses conseillers se demander s’il est pertinent de taxer les avortements, ou qu’une gynécologue beurrée comme une tartine se livre à une analyse du devenir escalope d’un jeune sexe, absolument tout le monde en prend pour son grade, au gré d’un manège choral qui tire perpétuellement à vue. La caméra semble déjouer les attentes en se posant, comme pour saisir exclusivement les trips hallucinés des comédiens... avant de leur donner finalement un espace, un cadre - artistique, plastique et conceptuel - au coeur desquels ils peuvent implanter des tentatives, des trouvailles, et finalement tout faire exploser.

 

photoLa grosse marrade

 

Rien ni personne n’est épargné, le jeu de dézingage devient inexorablement jubilatoire, alors que se font à chaque scène plus apparente les cicatrices d’un corps social où les plus modestes sont promis à l’abattoir, sous les yeux indifférents de leurs enfants, quand, au fond d’une ruelle comme sous les ors du ministère, les loups rôdent. En ce lieu, point de gentils, point de justes, seulement la guerre de chacun contre tous, et le désir fiévreux d'en rendre compte. Et puis, précisément quand Oranges Sanguines paraît atteindre un sommet d’hilarité, on s'étrangle. La blague semble soudain rancie, le rire vire au cauchemar.

 

photo, Patrice LaffontDans avec les stars...

JUSQU’À L’OS 

L’héritage de caricature, de fronde, dans sa tradition française, ne va pas sans le plaisir, parfois terriblement brutal, de représenter la révolte et la violence dirigées contre les puissants. Non seulement Meurisse met cette idée en scène lors d’une séquence exploratoire qui nous rappelle que même un ministre de l’Économie n’a pas toujours de fonds propres, mais il regarde en face la rage qui bout actuellement dans son pays. Une colère sur le point de se transmuter, et sans doute pas dans quelque chose de beau, du genre qu'on puisse inscrire sur le fronton des mairies.

Cette angoisse, cette anticipation d'une bascule toute proche, le film la saisit, puis l'incarne, avec une insolence indomptable. Jusqu'à devenir une pure expérience punk, dont la hargne rappelle les premiers films de Dupontel, ou l'électricité d'un Bernie Bonvoisin, dont Les Démons de Jésus semblent tout près.

 

Photo Christophe PaouQuand il faut rendre l'argent (et les gamètes)

 

Et c’est ainsi que son film mute irrésistiblement vers le film d’horreur. Scénario, interprètes et mise en scène demeurent chevillés à un rire de plus en plus amer, au fur et à mesure que l’intrigue assume les graines d’apocalypse qu’elle a plantées, ne détournant jamais le regard devant leurs fruits putrescents. Que se passe-t-il quand on pousse absolument un couple de retraités au désespoir ? Comment réagit une jeune femme décidée à faire payer son agresseur ? Est-il bien raisonnable de faire des doigts à un taxi ? Peut-on ne pas tuer les banquiers ? Faut-il vraiment que les profs bienpensants respirent ? 

Refusant tout naturalisme, câlinothérapie ou dénonciation propre sur elle (coucou La Fracturemême si toute la rédaction n'a pas le même avis), Oranges Sanguines prend la température, pour nous tendre un thermomètre fendillé et merdeux. Car, avec la propagation irréfragable de sa causticité, autant que la sincérité cristalline avec laquelle le métrage regarde l’horreur qui point, il se forge un regard neuf. Un regard trempé dans l’acide, qui, sans jamais diriger nos pupilles, les lave un bon coup, non sans les avoir snackées au lance-flammes. 

 

Affiche française

Résumé

La troupe des Chiens de Navarre montre les crocs avec cette comédie apocalyptique, qui transforme le rire en un long cri d'horreur, imprévisible, brutal et salvateur.

Autre avis Alexandre Janowiak
Impossible de ne pas sortir déconfit de Oranges Sanguines, farce pulpeuse et survitaminée se muant en bouffonnerie acide et piquante avant de sombrer dans la satire agressive, pessimiste et provocatrice... jusqu'au zeste de trop ? Peut-être bien.
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commentaires
Telliac
23/11/2021 à 23:26

Le début est excellent, les acteurs sont souvent impressionnants, mais il y a un décalage de ton entre les interventions peut-être plus écrites des acteurs "connus" (Gardin, Saladin, Cravotta, Dedienne, Londez, Laffont et Podalydès ici génialissime) et les passages plus improvisés de la troupe des chiens de Navarre qui fragilise un peu l'ensemble....
Mais si l'arc du couple Saladin-Cravotta est particulièrement réussi, avec les discussions vertigineuses du jury et une émotion à fleur de peau tout du long, j'ai été beaucoup moins convaincu par les deux autres arcs, et le film me semble au final plus "trash" que méchant....
Car l'histoire du politicien est bien fade face à la férocité d'un black mirror, et même face aux réalités des affaires Cahuzac ou Griveaux.
Et celle de la jeune fille, trop empêtrée de références (Pulp fiction, l'empire des sens, funny games, seven ?) semble se regarder en train de se raconter, dans une mise en abyme artificielle qui l'empêche d'être vraiment convaincante malgré le naturel de l'actrice.
Comme le dit Podalydès dans son sublime monologue, il faut être à la limite du politiquement correct, devenir un problème pour que les gens s'interrogent....
Mais là, le film ne réussit pas à déranger et devenir un problème : la violence trash y est finalement très polissée et sans enjeu, le malaise est réel mais ne remet rien en cause comme une petite indigestion qui va passer, c'est pour moi le gros point faible du film.
Le propos, quant à lui, est plus confus qu'ambigu, plus cacophonique que polysémique...
Reste de beaux éclats de rire (Blanche Gardin, Vincent Dedienne et Guilaine Londez, magiques), de belles émotions (Olivier Saladin et Lorella Cravotta, sublimes de bout en bout), et quelques éclairs d'intelligence (dans le personnage de Podalydès), qui surnagent parmi un récit plus brouillon que punk...

jeob
21/11/2021 à 23:31

J'ai adoré. Ce film est jubilatoire. Enfin une comédie politiquement incorrect, cash & trash ! C'est intelligent, bien mené, bien rythmé et bien joué. Bravo.
Je me suis fait surprendre par la scène hard core ! La vache. Pourtant je connaissais le faits divers.

Shingoverse
17/11/2021 à 22:42

@Raficraft:

Toutes les images sont dans la bande annonce du film.

raficraft
17/11/2021 à 16:41

Les images spoil un peu top , non ???

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