Annette : critique qui danse pieds nus sur du verre

Simon Riaux | 7 juillet 2021 - MAJ : 09/07/2021 15:42
Simon Riaux | 7 juillet 2021 - MAJ : 09/07/2021 15:42

On était sans nouvelles de lui, ou presque, depuis neuf ans et le choc Holy MotorsLeos Carax est de retour avec Annette, soit une "comédie musicale", imaginée  par les Sparks, qui permet au cinéaste d'ouvrir le 74e Festival de Cannes avec un de ses films les plus radicaux et personnels.

PRESS START

“Alors, on y va ?” (So may we start ?) demande Leos Carax à la caméra lors de la première séquence d’Annette, face aux Sparks, duo qui a composé la musique du film, mais aussi écrit son scénario. Les premières notes de leur tragédie pop électrisent l’écran, jusqu’à en faire pulser l’image, en altérer la photographie, comme si musique et cinéma se rencontraient pour la première fois.

Un an après sa sélection avortée par une Croisette broyée par la Covid, le long-métrage met en scène son propre éveil et celui du cinéphile affamé, tandis que Carax transmet littéralement le récit à ses interprètes. So may we start ? Un peu, mon neveu. 

 

photo, Marion CotillardUn jardin d'Eden... une pomme... où est le serpent ?

 

Sitôt cette pirouette méta, Annette nous embarque pour un ride poétique et funèbre qui ne fonctionnera plus qu’à l’emballement exponentiel, jusqu’à son épilogue ravageur. On suit Henry et Ann, humoriste amer et cantatrice incandescente, amoureux transis, mais égoïstes, voués à s’entredéchirer ou s’entredévorer. C’est donc la fable d’un anti-amour, ou d’un amour raté, lequel métamorphosera une enfant en véritable marionnette, jusqu’à ce que l’explosion des ressentiments et l’impossibilité du pardon balaient tous les protagonistes. 

De ce programme qui prend les attendus de la comédie romantique comme de la comédie musicale à rebrousse-poil, les Sparks tirent une partition également retorse. Les morceaux privilégient les voix enregistrées à même le plateau, ne suivent presque jamais les rythmiques traditionnelles, ou les stéréotypes du genre, pour s’aventurer vers des dialogues dissonants, de brèves mélopées, des échos incertains, ou les interventions imprévisibles d’un chœur antique faussement trivial. Autant de contrepieds, évoquant parfois un Demy sous acides, qui rapprochent le métrage d’une opérette ténébreuse, bien plus que de la comédie musicale. 

 

photoInutile de chercher Fred Astaire

 

LA LA LAND OF THE DEAD

Et de ténèbres, il sera question dans Annette. Ce n’est pas pour rien que Leos Carax, plus encore qu’à son habitude, va puiser dans son passé de cinéphile pour illustrer la passion monstrueuse qui (dés)unit son couple de héros. S’il nous immerge dans un kaléidoscope qui s’étend de King Vidor (remercié au générique) à Jean Cocteau, sans oublier F.W. Murnau, ce n’est pas seulement par cinéphilie, mais également parce que l’auteur entend puiser dans l’enfance du 7e Art. 

L’enfance, sinon, l’innocence, puisqu’il est ici question de chroniquer la spirale d’erreurs et de médiocrité dans laquelle s’embourbent des êtres calcinés par leurs propres égoïsmes, en essayant précisément de donner chair à la pureté, l'inconséquence de leurs passions tristes. Malgré des références plastiques envahissantes, et une quantité de dispositifs (superpositions, décors projetés, marionnettes, changements d’angles ou de focales au cours d’une même scène, arrêt sur images, expérimentations numériques...), les deux comédiens principaux impressionnent autant d’authenticité que de précision. 

 

Photo Simon Helberg, Marion Cotillard, Adam DriverUne des plus folles  intros de ces dernières années

 

La performance attendue d’eux avait pourtant tout du champ de mines puisqu’ils se frottent à des caractères tous minés par leurs conceptions viciées de l’art et de l’amour, qui ne sont pas sans évoquer le cinéaste lui-même.

En effet, à mesure que l’intrigue laisse la part belle au chaos et que Marion Cotillard, entre spectre et icône, s’efface, Adam Driver, lui, se métamorphose en double de Carax. L’exercice d’introspection mâtiné d’auto-fiction pourrait virer au délire narcissique embarrassant, mais la soif de cinoche qui habite l’ensemble l’en protège.

 

photo, Adam Driver, Marion CotillardDark Vador from the paradise

 

FILMEDIE MUSICALE

Car c’est bien cela finalement qui constitue le cœur et l’ébouriffante réussite d’Annette. Le désir chevillé à la caméra de parvenir à tout transformer en pure émotion de pellicule, de la matière éruptive canalisée par la photographie de Caroline Champetier, des couleurs transfigurées en névroses, ou de ce climax qui nous laisse l’âme lardée de plaies et le cœur desséché, tout ici embrase l’écran et invite à un sublime cauchemar.

Sublime, mais radical, tant le film ne nous épargne rien d'une descente aux enfers qui se montre psychologiquement imparable et symboliquement impressionnante. Et quand Henry, croyant encore à une possible rédemption pense adresser un ultime chant à celle qu'il aime, on a soudain le sentiment que l'oeuvre s'adresse tout entière au cinéma, comme on prie un Dieu païen et vengeur.

 

photo, Adam Driver, Marion CotillardS'aimer trop, s'aimer mal...

 

Toujours habitée par la certitude que l'art n'est finalement là que pour nous servir de déclencheur, de rampe de lancement, la création de Carax ne cesse de changer de forme et de rythme. Capable de générer simultanément rire, révérence et horreur, elle se révèle toujours plus que la somme de ses parties.

Que Henry approche d'Ann en singeant Nosferatu le vampire, ou que sa compagne s'enfonce dans des eaux glacées  qu'on jurerait imaginées par Jean Cocteau, jamais le spectateur n'assiste à la visite polie d'une collection d'hommages, mais bien plutôt à la juxtaposition d'éléments dont l'articulation génère quelque chose de neuf. Et de jamais vu.

 

Affiche officielle

Résumé

D'une richesse plastique infinie, le nouveau film de Leos Carax explore l'âme brisée d'un artiste et amant raté, avec une intelligence et une énergie poétique uniques.

Autre avis Alexandre Janowiak
Annette est comme ces vagues qui encerclent les bateaux un jour de tempête : impressionnant, impétueux, violent, dangereux, inattendu, hors de contrôle, parfois chaotique mais surtout hypnotisant. Une claque radicale et meta à la mise en scène fascinante, sublimée par des moments de grâce vibrants.
Autre avis Mathieu Jaborska
Bien qu'il assume l'évidence de ses mises en abyme et de ses références, Leos Carax parvient miraculeusement à magnifier chacun de ses photogrammes. Un tour de force rarissime qui doit tout à la sincérité du cinéaste, des Sparks et du casting, tous fous amoureux du cinéma.
Autre avis Arnold Petit
Déchirant, radical, étourdissant, l'opéra noir que Leos Carax a composé avec les Sparks et son sublime casting dans Annette transporte par la beauté, la magie et l'amour furieux qui s'en dégage de la première à la dernière seconde.
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Lecteurs

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commentaires
C.Kalanda
05/08/2021 à 06:40

De l’avantage de la captivité d’une salle de cinéma… J’ai cru arrêter deux fois (mon dieu « We love eachother so much », « welcome to the world Annette », quelle gêne…). Là où je ne vous rejoins pas c’est que la partition tombe trop vite dans les clichés du genre, et c’est le malaise…Et définitivement je trouve dans ces cas la comédie musicale une hérésie artistique : la musique ne devrait pas s’accommoder de la captivité du cinéma, qui ne devrait pas s’intéresser aux limites de la musique (la superficialité du texte du coup… ). Mais grand bien m’a fait de m’accrocher. Je vous rejoins sur tout le reste. Quelle richesse. Et cette conclusion. Cette PUT** de conclusion. Elle mérite tous les efforts.

Sylvie
21/07/2021 à 23:32

Film puissant tout en subtilité...
Renversant ..
Je vais le revoir très vite
...

Schtroumpfette
16/07/2021 à 05:59

J'ai été enthousiasmée et subjuguée par ce film, mais je comprends tout à fait qu'il puisse déplaire. Le film clivant par excellence, qu'on hésite à recommander à ses amis, de crainte de se faire pourrir le lendemain ! Quant à moi, j'y retourne !

Lolilolo
09/07/2021 à 13:19

C'est un hommage aux Rois du Gag de Claude Zidi : Le Grand Wellson et son tournage foutriquet de l'Apocalypse. Adam Driver a un gros quelque chose de Thierry Lhermitte, la fantaisie en moins.

Patt
08/07/2021 à 15:32

Bravo pou r critiques, peut-être le plus beau Carax, et l', acteur royal, déconseillé aux croûtons inconditionnels de Rohmer et Baboudjian (pas sûr, du nom exact du 2ème, le cinéaste marseillais mais vous devez savoir de qui je parle ! Vive Léos et les Sparks,!!

SA
07/07/2021 à 20:37

Ennuyeux et ennuyant au possible! Là où Mother! d’Aranofsky est un pur chef-d’œuvre sur quasi les mêmes thèmes, en mieux à tous les niveaux, Annette est fatiguant, interminable et souvent ridicule.

Clarence79 bodicker
07/07/2021 à 20:24

Holy motors l’intention est bonne mais c est creux , dire que c était un choc ! Faut pas pousser ça reste original un cinéma à part et un univers génial mais j espère que Annette me fera enfin apprécié le ciné de Carax

Kyle Reese
07/07/2021 à 19:29

Je n’ai vu que quelques minutes de ses Amants du ponte neuf et rien d’autre tant sa réputation et frasque m’ont tenu à distance de son cinéma. Peut être est-il temps de m’y intéresser. Une telle critique et ces notes éveillent sérieusement ma curiosité. Cannes commence bien.

Morcar
07/07/2021 à 16:49

J'ai aperçu le BluRay de Holly Motors dans un bac à 5 € récemment, et ai hésité à le prendre. Mais finalement je n'ai pas osé prendre le risque. Je ne connais encore aucun film de ce cinéaste qui semble avoir un univers très particulier...

Zanta
07/07/2021 à 16:22

On peut être épaté par Simon Hellberg, qui parvient à s'associer à des projets de qualité ?
Bravo de ne pas privilégier les seconds rôles dans des comédies populaires pour faire des choix audacieux.
(Et bravo à son agent ;)

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