Sound of Metal : critique dans l'oreille d'un sourd

Arnold Petit | 15 juin 2021
Arnold Petit | 15 juin 2021

Après avoir réalisé le documentaire Loot consacré au chasseur de trésors Lance Larson et signé le scénario de The Place Beyond the Pines, Darius Marder a fait des débuts remarqués avec son premier long-métrage, Sound of Metalet ses six nominations aux Oscars, dont meilleur film. Porté par l'éblouissant Riz Ahmed, il a été présenté au Festival du cinéma américain de Deauville, puis est directement sorti sur Amazon Prime Video aux États-Unis il y a quelques mois. Visible au cinéma en France, cette petite pépite mérite d'être vue et entendue sur grand écran.

METAL HURLANT

Il ne suffit que de quelques minutes à Sound of Metal pour provoquer une sensation puissante, troublante. Le bruit strident du larsen résonne, la voix saturée de Lou (Olivia Cooke) recouvre les hurlements distordus de sa guitare, puis les battements frénétiques de Ruben (Riz Ahmed) sur les caisses et cymbales de sa batterie se mêlent en rythme à une musique assourdissante. Puis, comme une délivrance, le calme d'un camping-car miteux sur un parking désert.

La caméra et les microphones captent le frottement du tissu, le café qui s'écoule, le ronronnement du mixeur... Autant de petits bruits qui viennent briser le silence et composer le monde dans lequel le couple de musiciens s'est enfermé pour échapper au monde extérieur, à l'addiction, aux cicatrices sur les avant-bras. Une bulle fragile, qui éclate subitement lorsque Ruben perd son audition du jour au lendemain. Paniqué, le batteur consulte des spécialistes et le diagnostic tombe comme un couperet : il doit immédiatement arrêter la musique et apprendre à vivre avec sa surdité.

 

photo, Riz AhmedRiz Ahmed

 

Avant d'être nommé dans six catégories aux Oscars (et d'en décrocher deux pour le meilleur montage et le meilleur son), Sound of Metal a émergé des restes d'un autre projet de Derek Cianfrance, à l'époque où le réalisateur (et ancien batteur) collaborait avec Darius Marder sur The Place Beyond The Pines, un docu-fiction intitulé Metalhead sur un batteur devenant sourd après une perforation soudaine des tympans.

Faute de temps, le projet est resté inachevé, puis a été abandonné, jusqu'à ce que Marder le récupère et réécrive le scénario avec son frère Abraham en s'inspirant de leur expérience auprès de leur grand-mère, devenue sourde après une mauvaise réaction à des antibiotiques. Contrairement à ce que suggère cette première séquence ou le titre, le film ne s'intéresse pas à la musique comme Whiplash, mais au douloureux parcours d'un musicien qui tente de se reconstruire après avoir perdu ses repères.

 

photo, Riz Ahmed, Olivia CookeOlivia Cooke, vue dans Ready Player One


EN QUÊTE DE SENS

Darius Marder a pensé sa réalisation et son scénario pour mettre Ruben et sa surdité au centre de tout, et grâce au remarquable travail de Nicolas Becker sur le son (justement salué d'une statuette), le film immerge le spectateur dans l'esprit du batteur en partageant ce qu'il entend, ou plutôt ce qu'il n'entend plus.

À travers cette absence de bruit, qui ne sonne plus que comme des vibrations lointaines ou des sons étouffés, quasi sous-marins, Sound of Metal fait appel à la mémoire auditive de chacun. Le long-métrage devient alors une expérience sensorielle bouleversante qui démultiplie l'empathie en adoptant le point de vue de Ruben, mais permet surtout de pleinement percevoir le trouble physique et psychologique de ce personnage ayant toujours entendu quand il devient sourd.

 

Photo Riz AhmedPerdu dans le silence

 

En deuil de son audition et ses rêves, Ruben traverse plusieurs étapes, passant d'un état à un autre. Contre les recommandations du médecin, le déni le pousse à se raccrocher à ce qu'il a et à continuer de jouer, comme il peut, puis la colère ressurgit, et avec elle, les vices de l'addiction.

Désespéré en attendant de pouvoir obtenir un implant cochléaire, il se laisse convaincre par Lou de rejoindre un centre de désintoxication spécialisé pour les personnes sourdes et malentendantes, dirigé par Joe, un vétéran du Vietnam incarné par un impressionnant Paul Raci. Entre résilience et résignation, Ruben entame alors un long chemin vers l'acceptation, apprend la langue des signes et découvre que la surdité n'est pas le silence, et encore moins un handicap.

 

photo, Paul RaciPaul Raci, nommé pour le meilleur second rôle masculin

 

SANS UN BRUIT

Révélé grâce à la superbe mini-série The Night Of, Riz Ahmed a ensuite eu plusieurs gros seconds rôles dans Rogue One : A Star Wars Story, Venom ou Les Frères Sisters. Avec ce premier film en tant que tête d'affiche, il confirme un peu plus son talent avec une interprétation nuancée.

En plus d'apprendre la langue des signes, l'acteur a aussi suivi des cours de batterie et simulé la perte d'audition pendant le tournage à l'aide d'implants pour se plonger lui aussi dans la tête de Ruben. En résulte une partition tout à fait époustouflante, l'acteur laissant transparaître les émotions de Ruben à travers ses grands yeux noirs et intenses, qui passent de la peur et la détresse à la compassion et l'espoir (ce qui lui vaut son surnom de Hibou en langue des signes).

 

photo, Riz AhmedOndes positives

 

Afin de conserver cette sincérité formelle, Darius Marder a tourné son film sur pellicule, dans l'ordre chronologique, avec seulement une ou deux prises pour chaque scène, sans répétition. Et c'est probablement ce qui contribue à la sensibilité qui se dégage de Sound of Metal, porté également par de seconds rôles marquants avec les personnages d'Olivia Cooke, Lauren Ridloff et Mathieu Amalric. La première cache sa fragilité par sa colère, la deuxième incarne une institutrice sourde particulièrement touchante quand le comédien français s'offre un joli rôle austère et froid.

Le récit n'a pas l'originalité ou le rythme pour lui et Darius Marder porte tellement d'attention au sound design et à la mise en scène qu'il en délaisse le drame qui se déroule et certains personnages. Néanmoins, même s'il emprunte un chemin balisé de bout en bout, Sound of Metal emporte par son humanité. Elle déborde dans des séquences d'une sensibilité déchirante, comme lorsque Ruben comprend qu'il ne pourra plus jamais entendre comme avant ou quand il redécouvre la musique au détour d'un jeu avec un enfant.

 

Affiche française

Résumé

Malgré ses imperfections, Sound of Metal laisse un souvenir vibrant par l'inventivité de sa mise en scène et l'immense travail autour du son, présent même lorsqu'il a disparu.

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Lecteurs

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commentaires
S.C
16/06/2021 à 12:56

Riz Ahmed... mais quel putain d'acteur bordel !!

beau film émouvant
16/06/2021 à 08:57

Très bons acteurs, belle histoire mais film un chti peu long. Ça détonne un peu dans le paysage et ça fait du bien.

Hank Hulé
15/06/2021 à 20:39

Très bon !

bip
15/06/2021 à 20:17

Malheureusement, les implants cochléaires ne permettront jamais retrouver la profondeur de la musique. Une fois l'audition perdue, elle n'est que très partiellement récupérée...

rientintinchti
15/06/2021 à 19:30

Super film.
Riz Hamed y est exceptionnel.
à voir absolument

l'Indien zarbi à moitié a poil
15/06/2021 à 19:22

Superbe film.
Riz Hamed est poignant, tout les autres acteurs d'une justesse émouvante.

Metuxla
15/06/2021 à 18:31

Un poil long mais Riz Ahmed est époustouflant dans le rôle.

Gregdevil
15/06/2021 à 18:11

Une perle.

Kyle Reese
15/06/2021 à 17:58

En ayant pris connaissance du film lors de la cérémonie des oscars j'ai d'abord cru à un doc ou film sur le monde du "métal", genre musical qui ne me touche pas du tout ... lol.
Or il n'en ai rien, du coup idée intéressante, je vais peut être me laisser tenter.

Pire que le silence
15/06/2021 à 17:46

l'hyperacousie et les acouphènes sévères ...on ne le souhaite à personne

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