Sorcière : critique de la nouvelle réalisation de Neil Marshall

Mathieu Jaborska | 10 mai 2021 - MAJ : 10/05/2021 19:26
Mathieu Jaborska | 10 mai 2021 - MAJ : 10/05/2021 19:26

Drôle de carrière que celle de Neil Marshall, promis dès son premier long-métrage Dog Soldiers à un destin lumineux. Maniant aussi bien la terreur formaliste pure (le culte The Descent) que la série B décérébrée (Doomsday), capable d'insuffler un vrai souffle épique à son oeuvre (l'excellent Centurion, ses épisodes de Game of Thrones), il s'est finalement fait rattraper par Hollywood avec un Hellboy crucifié par la critique, malgré quelques visions d'apocalypse gores. Son retour au petit budget méchant devait logiquement laver l'affront et rappeler ses grandes heures. La déception n'en est que plus grande.

Love Witch

Marshall serait-il victime du syndrome Paul W.S. Anderson ? Auteur de quelques succès d’estime fauchés et inventifs, il s’est également laissé tenter par des sirènes hollywoodiennes dont le cynisme a déteint sur son style, et s’est rattrapé lui aussi en collaborant avec sa compagne, Charlotte Kirk, ici à la fois co-scénariste, co-productrice et actrice principale. Si ce genre de partenariat personnel et artistique peut s’avérer fascinant (Mother!), voire devenir le cœur thématique du projet (le très cool What Keeps You Alive, dont on vous avait parlé il y a quelques mois), The Reckoning, de son vrai titre, ressemble plus à l’un des autels cinématographiques dressés par Anderson à l’attention de Milla Jovovich, la décomplexion en moins.

Forcément confiant en un scénario que les deux artistes ont écrit ensemble, le metteur en scène n’a d’yeux que pour sa muse, pourtant peut-être pas la plus adaptée pour un rôle aussi exigeant. Il fallait un vrai travail sur le point de vue pour raconter les sévices subis par une femme accusée de sorcellerie en pleine épidémie de peste. Mais la caméra de Marshall, autrefois reine des sur-cadrages, se soumet entièrement à la figure qu’incarne la fameuse Grace et se contente de coupes ou de hors champs lors des innombrables tortures se succédant dans le long deuxième acte.

 

photo, Charlotte KirkPremières images de Mad Max : Furiosa

 

Beaucoup trop frontale vis-à-vis d'un sujet très contemporain qui interroge évidemment les biais de représentation, elle se distingue uniquement par son incapacité à tirer quelque chose du récit, traité de fait avec un premier degré assez déprimant. Même lors d’une séquence où l’inquisiteur protège sa propre pudeur en couvrant sa victime nue d’un drap blanc, la mise en scène refuse de choisir de quel côté dudit drap se placer, trop occupée à souligner chaque manifestation du courage de l’héroïne.

Complètement assujetti par une intrigue aux ambitions féministes transparentes, dont il ne sait que faire, le film sombre dans un sérieux papal qui ne sied ni à son réalisateur ni à son esthétique. Même si Marshall se laisse aller à un dérapage gore au détour d’un insert, le tout s’enlise dans la caricature visuelle, narrative et même musicale, tant les dialogues grossiers et la bande originale bourino-médiévale trahissent le seul et unique but de la proposition : surfer sur la vague post-MeToo pour sacrer Kirk dans les bottes d’un personnage martyrisé – mais pas trop – et vengeur – mais pas trop. Une impression désagréable qu’un carton final sentencieux se charge de confirmer.

 

photoKirk a besoin d'espace

 

Après la bataille

Trop bête pour être pertinent, mais pas assez pour être rigolo, le résultat ne peut même pas se targuer du privilège de la nouveauté. Dans sa description d’un moyen-âge craspec suintant la délation et la peste, il ne tient pas la route face au Black Death de Christopher Smith, dans lequel la crasse fantasmée de l’époque ne se résume pas qu’à une photo dépressive, quelques décors sombres et deux ou trois prothèses éparpillées. Sommaire et desservi par un casting secondaire presque autant à côté de la plaque que la sorcière du titre, l'univers développé fait peine à voir.

Les amateurs de cinéma de genre auront également remarqué que ce The Reckoning raconte peu ou prou la même chose que le définitif The Witch. L’idée présidant aux deux longs-métrages étant la suivante : l’influence du diable sur les femmes ne préexiste pas, elle se crée (concept qui ne date pas d’hier, puisque le Jour de colère réalisé par Carl Theodor Dreyer l’évoquait déjà en 1943). Néanmoins, outre une mise en scène qui ne rivalise pas avec le style pictural de Robert Eggers, le long-métrage n’ose même pas aller au bout de son idée dans un troisième acte faiblard et convenu qui trahit l’opportunisme du duo.

 

photoUne scène d'introduction à peu près aussi subtile que le reste

 

Embourbé dans une structure narrative bien trop optimiste pour son sujet, le long-métrage sacrifie son maigre argument fantastique dans l’unique but d’iconiser encore un peu plus son personnage principal et de conformer la chose à des codes véhiculés par un cinéma hollywoodien pas foutu de convenablement représenter une telle époque. Le petit classique d’Eggers et les autres expérimentations contemporaines autour de la figure de la sorcière et du diable, comme The Lords of Salem, avaient pourtant prouvé qu'un tel thème supposait une ambiguïté morale.

Marshall et Kirk s’en foutent, transformant leur sorcière en super-héroïne torturée et même pas marrante, et s’emparant d’un thème à la mode pour tenter de se refaire une place dans le cinéma de genre américain. C’est raté.

Sorcière est disponible en VOD en France, et sera disponible en DVD et Blu-ray dès le 20 mai 2021

 

Affiche française

Résumé

Aux antipodes de la série B fun promise et dépassé de toutes parts sur son propre terrain, Sorcière est finalement moins atrocement nul que parfaitement inutile.

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(1.4)

Votre note ?

commentaires
Satan LaBitt
24/05/2021 à 21:03

Son Hellboy vaut largement celui de l'autre réalisateur dont j'ai même oublié le nom tellement c'était une purge.

Lascar
22/05/2021 à 12:09

je ma rappelle d'un film coréen? : intitulé : "the witch" et qui devait sortir en deux parties il y a quelques mois mais je n'en ai plus jamais entendu parler. Qq peut m'aider?

Olric
11/05/2021 à 18:12

Commencé puis arrêté au bout de 10mn, inepte et surtout extrêmement mal interprété.

Mx
11/05/2021 à 14:32

En effet, j'ai vu que dans l'ensemble, la plupart des critiques sont pas top, mais je le verrais quand même pour me faire mon propre avis, perso j'attends son prochain titre, THE LAIR, et j'attends aussi qu'il nous torche sa trilogie dog soldiers, avec les opus 2 et 3, remets toi en selle, neil!!

lul69
11/05/2021 à 11:35

Petit film de série B de vengeance. Il ne faut pas chercher midi à 14h, ça ne révolutionne rien, c'est pas extraordinaire mais ça fait le taf et c'est bien l'essentiel.

alulu
11/05/2021 à 11:29

Comme JR, Christopher Smith est au dessus d'un Neil Marshall et largement. Vu, il y a deux mois de ça et la critique résume plutôt bien le film, rien à sauver. Je préfère Black Death.

JR
10/05/2021 à 22:04

Un (assez) bon début de carrière, et puis...
Le trop peu connu Christopher Smith (anglais également, même génération) a une filmo plus intéressante...

Kyle Reese
10/05/2021 à 20:39

Dommage, car je suis toujours preneur de bon film de sorcière. Dernier en date l’excellent The Witch. Mais il y a je suis sur bcq de belles choses à faire avec ce thème.

Sascha
10/05/2021 à 18:31

Oui enfin son HellBoy est quand même un purge. Tant au niveau scénario qu'effets spéciaux. Ou même les acteurs qui semblent ne pas savoir dans quoi ils se sont embarqués. Même si des films qui se sont croûtés au Box Office sont devenus cultes avec le temps, son HellBoy ne le deviendra jamais.

Geoffrey Crété - Rédaction
10/05/2021 à 17:00

@T.

Comme d'hab, chacun.e devrait se faire son avis. Mais étant donné que Mathieu (qui a écrit cette critique) avait lui aussi trouvé son Hellboy pas si horrible... Bon courage.

Plus
votre commentaire