Aya et la sorcière : critique du nouveau Ghibli sur Netflix

Mathieu Jaborska | 18 novembre 2021
Mathieu Jaborska | 18 novembre 2021

Quelques années auparavant, le festival de Gérardmer aurait fait le coup du siècle en programmant le dernier Ghibli (par ailleurs, auréolé du Label Cannes 2020 et désormais disponible sur Netflix). Mais Aya et la sorcière était loin d'être aussi attendu que les précédentes productions de la firme, pour plusieurs raisons. Il ne s'agit en effet que d'un simple téléfilm, réalisé par le cinéaste le moins en vue de l'écurie (Goro Miyazaki), et dont la réputation est entachée par une animation à contre-courant de ses standards. La fameuse "magie Ghibli" a-t-elle porté secours à ce vilain petit canard ? Pas vraiment.

Ghiblaid

C’est à croire que Goro Miyazaki fait tout pour contredire son paternel. Après deux longs-métrages qui détournaient déjà un peu ses thématiques (La Colline aux Coquelicots et le très décevant Les Contes de Terremer), le voilà qui dirige un film aux antipodes des chefs-d’œuvre qui ont fait la renommée de Ghibli. Pendant qu’Hayao Miyazaki s’échine à assembler Comment vivez-vous ? dessin par dessin, lors d’un processus qui dure depuis des années, Goro conçoit le premier long-métrage intégralement en images de synthèse du studio, long-métrage qui envoie allégrement paître toute notion de traditionalisme avec une jubilation non feinte.

Cette adaptation du roman jeunesse Earwig and the Witch de Diana Wynne Jones use certes de quelques figures essentielles chères à l'écurie, en tête desquelles les sorcières, mais il les arrache à ses aspirations culturelles, au service d'une histoire qui ne se déroule même pas au Japon, dans un XXIe siècle à peine dissimulé. Les thématiques de l’écologie, du glissement vers le merveilleux et surtout de l’amour de la tradition, sont cordialement ignorées dans un carcan plus contemporain. Un acte de rébellion qui serait fascinant, s’il ne passait pas par une redéfinition douteuse des codes esthétiques chers aux metteurs en scène Ghibli.

 

photoAïe et la sorcière

 

Inutile de tourner autour du pot plus longtemps : comme le laissaient présager les bandes-annonces, Aya et la sorcière est de loin le plus laid des films de la firme. Difficile de savoir par où commencer, des modèles 3D au niveau de détail anémique à leur animation super rigide, en passant par les designs à la sobriété triste des personnages secondaires. Même les décors se démarquent par leur pauvreté. Dans ce quasi-huis clos, les arrière-plans sont dénués de personnalité, un comble pour une maison de sorcière.

La mise en scène, quant à elle, bêtement esclave des limitations techniques évidentes, s’interdit toute audace, pour sombrer dans un jeu de plongées et de plans fixes qui fait assurément regretter les envolées lyriques dont les animateurs du studio ont le secret.

 

photoFaire partie du décor

 

Un résultat d’autant plus facile à juger que la sortie de Lupin III : The First l'année dernière dans nos salles démontrait la potentielle efficacité du procédé. En passant à la moulinette du CGI un des héros les plus anciens et représentés de l’histoire du cinéma japonais, Marza, Shirogumi, TMS et la Toho prouvaient que les pontes de l’industrie n’avaient rien à envier aux cadors américains, pourvu qu’ils pallient des moyens modestes par la créativité de leurs licences.

Lupin III est un film à l’ambition esthétique folle, qui parvient sans mal à réinventer en 3D son bagage culturel dans une aventure trépidante. Tout l’inverse d’Aya, donc, handicapé par un budget qu'on devine largement inférieur (c'est juste un téléfilm et ça se voit), complètement atrophié par son visuel en dépit de quelques singularités inespérées dans les expressions du protagoniste éponyme qui résument, avec le personnage de Mandrake, les maigres atouts d’un produit bien fade. Conclusion : ce n'est pas la 3D en elle-même qui est à appréhender avec méfiance, mais les moyens qu'on lui accorde.

 

photoDe loin le meilleur personnage

 

To be or not to be continued

Les faiblesses de l’animation du film de Goro Miyazaki, certes déplorables, étaient largement prévisibles. Là où il pique vraiment le cœur des cinéphiles, c’est qu’en dépit de tout présage, sa narration s’avère presque aussi vide. On suit donc Aya, fille de sorcière recueillie dans un orphelinat, où elle fait tout pour y rester. Manque de bol, elle est choisie par une autre sorcière pour lui servir de bonniche, alors que tout ce dont rêve la petite fille, c’est asseoir sa domination en apprenant la magie.

Un pitch mignon, mais qui couvre la quasi-intégralité du récit, dont le plus gros défaut saute très vite aux yeux : ce n’est qu’une situation initiale. Une situation initiale d’une heure et dix minutes. Keiko Niwa et Emi Gunji étirent au maximum la chose, multipliant les séquences dispensables et les pistes finissant en cul-de-sac avant d'achever leur spectateur d’un ultime pied de nez : les révélations finales, qui lanceraient n’importe quel film d’aventure classique, mais qui concluent ici l’histoire. Plus insolent et frustrant encore, le générique, vachement plus joli que tout ce qui a précédé, nous nargue en nous montrant les péripéties qu’on aurait justement aimé voir !

 

photoFlashbacks from better times

 

On en ressort donc infiniment insatisfait, d’autant plus que rien dans le scénario ne laisse présager une fin si brutale. C’est un premier acte tout ce qui a de plus classique, étant donné que les personnages n’y évoluent pas, à l’instar de Bella Yaga, dont l’irascibilité ne sera curieusement jamais vaincue, alors même que les dernières minutes la montrent miraculeusement attendrie !

Un non-sens narratif complet qui vaincra les plus négligents des amateurs d’animation japonaise. Ils ne seront pas les premiers à se mettre en pétard quand le générique commencera, donnant l’impression d’avoir subi ce premier acte très redondant pour rien, si ce n’est un twist pas passionnant et un retournement de veste général à faire pâlir Manuel Valls. Même l’affiche ne s’y trompe pas, puisqu’elle met en scène le potentiel point de départ de l’aventure, transformé finalement en climax tiède.

 

photoAya Nakamourir

 

C’est peu de dire qu’on reste sur sa faim, alors que le film renferme quelques rares bonnes idées. Le personnage du Mandrake, sorte de démon terrifiant, mais attachant vaincu par la rancœur, aurait par exemple gagné à être mieux exploité. Mais encore une fois, il ne subit aucune évolution psychologique, hormis lors des étranges dernières minutes. Tant de potentiel gâché déçoit forcément, mais il faut se rappeler la nature du projet, assumant ses ambitions microscopiques.

La modestie n’excuse cependant pas tout. Personne n’aurait d'ailleurs donné cher de son sort s’il avait été diffusé par TF1 un après-midi en lieu et place d’une acquisition par Netflix. Sans cette visibilité et l’immanquable marque Ghibli, ni la presse ni les spectateurs n’auraient fait grand cas d'une telle commande. Finalement, le plus grand drame d’Aya et la sorcière est d'avoir été annoncé comme un évènement sur la plateforme, où le téléfilm rasoir et oubliable qu’il est passera pour une trahison culturelle majeure. Car en réalité, personne ne ressortira vraiment abîmé du naufrage, excepté peut-être son commanditaire.

Aya et la sorcière est disponible sur Netflix depuis le 18 novembre 2021 en France

 

AfficheSpoiler alert

Résumé

À force de vouloir rompre avec les traditions du studio et de son père, Goro Miyazaki a accouché d'un téléfilm qui se définit par la négative. Ni beau, ni distrayant, et surtout incroyablement frustrant, Aya et la sorcière n'a plus grand chose pour lui.

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commentaires
Remyxdeb
29/11/2021 à 09:46

Un bon film, différent mais avec un quelque chose quand même. Je ne comprends pas trop la critique qui est beaucoup trop dure...J ai l impression qu il y en a beaucoup ils oublient que l esprit ghibli c est pas que dans les dessins...

Ayacommeunproblème
22/11/2021 à 11:53

Comme dire que j'ai regardé ce film et j'ai été déçue.
Autant l'histoire est touchante mais beaucoup trop de longueur.
Je peux comprendre que Goro souhaite imprimer son style mais ce film n'a pas l'âme Ghibli.
Rien de magique...
Dommage et surtout cette fin qui laisse perplexe...

Jojo93120
20/11/2021 à 22:59

Je l'ai regardé plusieurs fois d'affilée j'ai beaucoup adoré je voulais savoir s'il y a une suite ou pas et pour quand ça sortira

Curieux
20/11/2021 à 14:35

C'est vrai que c'est le plus laid de tous.
Mais malgré cela j'ai aimé l'histoire d'Aya et quand vous ne savez pas que le dessin animé sera en deux partie, on se dit çà se termine ainsi!
Suite au prochain épisode.

Paflechien
19/11/2021 à 12:32

Il faudrait peut être relativiser ? Aya et la Sorcière est un téléfilm d’animation japonais réalisé par Gorō Miyazaki et co-produit par le Studio Ghibli et la NHK et qui a été diffusé au Japon le 30 décembre 2020.

Chacra
19/11/2021 à 08:13

Décevant... On s'ennuie et on n'arrive pas a s'attacher aux personnages... Et puis franchement la 3D c'est bon là ça devient trop! Où sont passé les lagnifiques dessins et animations qui nous transportent de parr leur beauté et leur details?? Ce telefilm n'est pas un Ghibli!!

gege le vrai
18/11/2021 à 15:47

perso je l'ai trouvé sympa s'en plus avec quand même l'impression de regarder le pilote pour une future série

Tim Lepus
18/11/2021 à 13:10

Bonjour Mathieu, bonjour la rédac'.
Sur la question esthétique, je pense que Goro Miyazaki poursuit le travail qu'il a mené sur sa série 'Ronya fille de brigand', oui éloigné de la "tradition Ghibli" qu'il avait pourtant explorée bien comme il faut sur 'La Coline aux coquelicots', mais dont je pense qu'il ne doit pas être balayé d'un simple revers de la main.
Je l'ai pris comme tel, comme la continuité d'une recherche formelle, donc j'ai énormément aimé ce film - je n'adhère pas au mépris de classe pour les téléfilms.
Côté scénario, j'ai beaucoup aimé le récit autant que la narration, malgré les facilités et les raccourcis, je pense qu'il dit quelque chose.

Chris2Mars
10/09/2021 à 01:00

Je l 'ai trouvé pas mal.
Cela aurait pû être plus creusé niveau description des sensations, mais l'axe principal qui est que Aya est une manipulatrice est assez bien rendu.
Reste en effet la frustration de la dernière scène. C'est visiblement un film de 2H30 qui a été coupé en deux, probablement pour faire 2 fois plus d'entrée...
Niveau graphisme perso ça me plaît. Je ne trouve pas les autres films du studio mieux dessinés, c'est un autre style c'est tout. Il n'y a aucune poésie dans cet anime. Il s'agit de sorciers punk et d'une petite manipulatrice, des dessins à l'eau de rose n'auraient pas du tout allé.
Donc mes seules critiques sont qu'il est coupé en deux et qu'il est un peu mou, sinon j'ai passé un moment agréable.

oshii
09/07/2021 à 17:10

il ne faut pas comparer avec miyazaki evidement,c'est juste tres tres laid en comparaison avec les 50 films d' animations qui sortent par an .Aucune Direction artistique,ils tombent dans les travers des premiers films cg des annes 90 , mise en scene laborieuse,ils ont fait un film cg tout seul comme des grands par orgeuil,
Dommage,je suis sure qu 'avec plus d 'ouverture ils auraient pu renouveller leur merveilleux studio qui decline lentement...je croise les doigts

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