Bulbbul : critique coup de Bul sur Netflix

Mathieu Jaborska | 2 juillet 2020
Mathieu Jaborska | 2 juillet 2020

Quoi qu'on pense de leur influence sur l'industrie et la cinéphilie générale, les plateformes de SVoD ont comme avantage une tendance à regarder vers l'international qui réjouit régulièrement les amateurs de cinéma indien. Totalement snobés par les circuits de distribution classiques, la faute à quelques préjugés à la peau dure, les films bollywoodiens et consorts brillent sur Amazon Prime Video par exemple, où quelques chefs-d'oeuvre se planquent sous l'ergonomie à la ramasse de l'interface. Sur Netflix, on a même droit aux programmes originaux achetés ou directement produits par la firme. Parmi eux, le tout récent Bulbbul vaut largement le coup d'oeil. Attention légers spoilers !

THE WITCH

Si Bulbbul est le premier film en tant que réalisatrice de Anvita Dutt, c’est très loin d’être son coup d’essai au cinéma. Depuis 2005, elle s’est taillé une carrière impressionnante comme dialoguiste et parolière, pour des longs-métrages aussi importants que Queen et Voltage. Il lui aura donc fallu quinze ans pour passer complètement derrière la caméra et mettre en image son propre script.

Pas besoin de paroles ici : son œuvre se veut horrifique, du moins d’apparence, et fantastique. Lorsqu’elle emprunte des archétypes du cinéma classique made in Bollywood, c’est pour mieux les transgresser dans un renversement des valeurs qu’elle imprime avec force sur la pellicule.

L’ouverture du film se plait déjà à manipuler avec adresse les codes narratifs, et donc sociaux. Alors qu’on pensait que les deux enfants présentés en premier lieu étaient témoins de la cérémonie de mariage qui s’annonce, on apprend en réalité qu’ils en seront les acteurs. La dure réalité frappe encore plus fort quelques minutes plus tard, lorsqu’on constate avec horreur la vraie nature de ce mariage arrangé, coutume forcément répandue dans la Présidence du Bengale, une terre administrative sous le contrôle britannique dans les années 1880.

 

photo, Tripti DimriCause toujours, tu m'intéresses

 

Bien plus tard, la Bulbbul du titre est désormais seule, puisque son mari est parti dans des circonstances étranges, tandis que son ami d’enfance et frère de l'époux exilé revient auprès d’elle après plusieurs années passées à Londres pour ses études. En parallèle, une soi-disant sorcière sème le chaos en massacrant plusieurs hommes.

Bulbbul est donc bien fantastique, et se présente à première vue comme un vrai récit d’horreur… avant de prendre une direction tout autre. Une direction qui force une forme d’ambigüité très maitrisée lors de la première partie, due bien plus au talent indéniable de l’actrice Tripti Dimri, portant dans son sourire évasif tous les enjeux de l’intrigue, qu’à la mise en scène, qui mériterait plus d’ampleur. Une formidable capacité à infiltrer les mécanismes bien huilés, et peut-être bien trop oppressifs, de la romance d’époque indienne.

 

photoUn bain de sang

 

Car derrière ce sourire étrangement chaleureux se cache un vécu qui se déplie progressivement dans un jeu de flashback savamment orchestré et postérieur aux avertissements de façade du premier acte. Le lien, mystérieux, qui unit logiquement les meurtres et cette famille saute très, voire beaucoup trop vite aux yeux. Dutt manipule ainsi la figure de la sorcière, personnage récemment régulièrement récupéré par la pensée féministe un peu partout.

La proposition fonctionne vraiment, d’autant plus que sa vision prend bien le temps de se réapproprier le mythe en tant que vecteur idéologique. En ça, la narration enfouissant au milieu du film la véritable noirceur de ses tenants et aboutissants se dévoue à la cause, délaissant de fait malheureusement toute notion de suspense sur la fin. Oui, il n’est pas difficile de prévoir le dernier acte passé 40 minutes de métrage, mais c’est le prix à payer pour un propos si effronté.

 

photoUne esthétique un peu lourde

 

MEN ARE TRASH

L’intrigue plonge en effet les mains dans le cambouis et se veut presque pourfendeuse d’une certaine tendance au militantisme modéré régnant en maître sur la plateforme. Toujours attaché à sa subtilité, le film ne prend pas de pincettes quand il s’agit de caractériser une forme d’oppression tantôt frontale (« La seule chose personnelle dans la vie d’une femme, c’est son mari », clame le terrifiant Rahul Bose, qui incarne à lui tout seul deux facettes d’une seule fratrie), tantôt insidieuse.

Si le personnage principal est bien Bulbbul, la façon dont il est mis en scène dépeint avant tout progressivement son entourage masculin. Tout est dans le point de vue adopté : dès les premières images, la jeune fille est définie à travers les hommes, qui, consciemment ou pas, en font leur chose. Le récit veille en même temps à déconstruire les attentes du spectateur, qui ne peut de fait s’empêcher de faire des protagonistes masculins les véritables héros de l’histoire. Ainsi, toutes les figures classiques qui se nichent dans le cercle proche de la jeune femme (le mari aimant, le bêta, le jeune premier) sont retournées au fur et à mesure que son histoire personnelle se révèle, quitte à déconcerter l’habitué.

 

photo, Avinash TiwaryAvinash Tiwary

 

D’ailleurs, le personnage qu’on pensait intouchable est peut-être l’aspect le plus trouble du long-métrage, tant il s’efforce de mettre à mal nos préjugés moraux. Le fait qu’il ne goûte que très peu aux traditions du coin ne l’innocente en fait pas, par exemple. Sa trajectoire, reléguée petit à petit derrière le destin de sa belle-sœur, cristallise une vision particulière de la masculinité toxique, qui est justement mise à mal par ce genre d’œuvre, dépiautant méticuleusement les mécaniques de fiction difficiles à remettre en question.

Dès lors qu’elle se débarrasse de ce male gaze artificiel, Dutt peut tordre la figure de la sorcière, pour l’opposer thématiquement dans le premier et le dernier acte. Si la surenchère esthétique peu fine qui accompagne ses apparitions a tendance à lasser et que le climax se plante dans les grandes lignes d’un point de vue visuel, il faut reconnaitre que la justesse et l’incision d’un propos qui ne se préoccupent pas de choquer ou d’enfoncer des portes ouvertes l’emportent.

La puissance féminine finalement au cœur du film est d’un nouveau genre, un genre qu’on a déjà vu quelques fois au cinéma, aux États-Unis par exemple avec le très pertinent Moi, Tonya. Difficile de notre point de vue d’occidental, passant à côté de la quasi-intégralité de la production indienne, de tirer des conclusions sur ces nouvelles orientations. Reste qu’en l’état et malgré ses nombreux défauts, Bulbbul fait preuve d’un féminisme qui force le respect.

 

affiche

Résumé

Très prévisible et parfois très maladroit esthétiquement, Bulbbul convainc néanmoins grâce à l'agressivité de son point de vue, détournant les codes classiques pour mieux penser la place de la femme dans la société indienne, voire dans la société tout court.

Lecteurs

(4.2)

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commentaires

#diez
02/07/2020 à 13:03

Vu la bande annonce il y a quelques jours. En effet, il semble être un film interessant. Je vais voir ça.

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