Irresistible : critique Make America Bête Again

Geoffrey Crété | 29 juin 2020 - MAJ : 29/06/2020 17:39
Geoffrey Crété | 29 juin 2020 - MAJ : 29/06/2020 17:39

Steve Carell et Rose Byrne se battent pour la victoire de leurs candidats aux élections d'une petite ville de l'Amérique profonde, dans une comédie écrite et réaliser par Jon Stewart, un comique américain connu pour ses attaques contre les médias et autres parodies. Sur le papier, Irresistible est une idée plus qu'alléchante. À l'écran, beaucoup moins.

POLITIQUEMENT À PEINE CORRECT

Irresistible rappelle un autre film : Our Brand Is Crisis, avec Sandra Bullock et Billy Bob Thornton qui s'affrontent via candidats interposés aux élections présidentielles de Bolivie en 2002. Comme lui, Irresistible est une comédie pas très drôle, ou un film sérieux un peu drôle. Comme lui, il part d'une bonne idée, avec de bons acteurs. Comme lui, il met en scène une perruque blonde sur la tête d'une actrice talentueuse (ici, Rose Byrne). Et comme lui, il devrait être vite oublié, tant le résultat n'est pas à la hauteur.

Centré sur Steve Carell en stratège politique du camp démocrate, qui débarque de Washington pour créer l'événement autour des élections municipales d'une petite ville du Wisconsin, Irresistible dure environ 90 minutes, et passe à peu près 90 minutes à se chercher, en déséquilibre permanent. Pas assez grinçant pour être une satire, pas assez drôle pour être une comédie, pas assez solide pour être pris au sérieux, le film souffre à tous les niveaux, et semble ne jamais rien assumer, ou exploiter au-delà d'une scène ou d'une vague idée.

Difficile de ne pas penser à Primary Colors, L'Arriviste, VeepMoi, député ou même Mr. Smith au sénat tant Irresistible semble jongler entre plusieurs approches, laissant espérer bien des choses. Mais force est de constater que jusqu'à ses ultimes instants, c'est une entreprise qui tourne à vide, étonnamment simplette et inoffensive, tristement plate et ordinaire, ce qui est d'autant plus surprenant avec tant de talents réunis, et un savoir-faire global à l'image.

 

photo, Rose Byrne, Steve CarellPoupées de cire, poupées de sondage

 

MR & MRS SMITH AU SÉNAT

Le plus gros coupable est le scénario de Jon Stewart, désespérément fade, qui recycle sans effort une semi-remorque de clichés sur l'Amérique rurale et celle des hautes sphères du pouvoir, avec des ressorts comiques rouillés depuis environ 20 ans. Le héros Gary Zimmer veut se camoufler parmi les campagnards, mais entre ses petites habitudes bourgeoises, son besoin de wifi, la gentillesse extrême des specimens locaux, ou encore le coup de main forcé dans la ferme du candidat qu'il veut soutenir, c'est un défi.

Tout le film tourne autour de cette pauvre opposition voulue intelligente, pleine d'esprit et corrosive. Rien à signaler ici, tant l'humour est paresseux, évident, sans rien qui n'ait déjà été montré, moqué, caricaturé (en mieux) dans toute satire politique ces dernières décennies, au cinéma, en série ou au Saturday Night Live. Il n'y a guère que l'image de Mackenzie Davis avec un bras dans le cul d'une vache, ou l'arrivée attendue de Rose Byrne en pouffe-Terminator républicaine, pour avoir l'espoir que le film ira plus loin dans la farce.

Là encore, ce sera une déception totale puisque le duel entre Steve Carell et Rose Byrne n'est qu'un minuscule petit cirque qui tourne en rond après deux scènes. Cette bataille est censée être le coeur du film, mais elle n'est jamais véritablement montrée et déroulée. Les deux politiciens sont censés se détester passionnément au point de coucher ensemble à la moindre occasion, mais ce sera uniquement expliqué dans les dialogues lourdingues. L'impression de vide qui règne vient en grande partie de ce refus de raconter quoi que ce soit, au-delà de quelques vignettes de gags, déconnectés les uns des autres. Même l'amusante scène de direct à la télévision, qui repose sur une bonne idée (l'illusion de cette minable guerre médiatique, illustrée en une minute), tombe à l'eau.

 

photo, Rose Byrne, Steve CarellEn direct sur Bête-TV

 

REBEL WITHOUT A CAUSE

Si Irresistible tourne à vide, c'est sûrement parce qu'il n'a rien à dire, au fond. Derrière ses petits airs contestataires, Jon Stewart se contente de mettre en scène des banalités autour des banalités. Le manège entre démocrates et républicains est vain, le système est poliment pourri, l'hypocrisie des puissants est aussi soignée que les petits fours servis à leurs soirées, et l'Amérique est perdue dans une division de plus en plus grande entre les riches et les pauvres, les villes et les campagnes, les exploités et les exploitants. Le réalisateur et scénariste ne va pas plus loin, malgré un twist qui donne un semblant de sens à la blague générale de ces élections.

Tout ça se termine néanmoins dans une tornade de bête simplicité moralisatrice, qui enfonce le clou dans le cercueil des lapalissades : des bouseux de l'Amérique profonde et des élites de la Maison-Blanche, les plus bêtes ne sont pas ceux que vous pensez. Après un film entier qui met frontalement en scène le cynisme affreux et minable des experts de Washington, face à l'humanité modeste et touchante des habitants de la ville, c'est presque une insulte au spectateur et l'intelligence vantée dans le scénario.

 

photo, Chris Cooper, Steve Carell"It sucks" : that's what she said

 

Et si Irresistible laisse tout le loisir de réfléchir à cette impasse thématique où il s'écrase, c'est parce qu'il n'y a rien d'autre à voir et consommer. Steve Carell a rarement été aussi moyen, la faute à une écriture lourde et un personnage sans saveur. Rose Byrne aurait pu rappeler à quel point elle était une excellente actrice comique, sauf qu'elle n'a à peu près rien à faire, hormis se promener avec son téléphone, et ses cheveux bien coiffés. Chris Cooper ressort son numéro facile de bon vieux américain du terroir. Et il y a encore moins à dire sur Mackenzie Davis, pourtant talentueuse elle aussi.

Pour une réplique percutante ("Elle l'a dit et maintenant c'est la vérité", ou "J'ai 28 ans, dans quel monde ce serait normal ?"), il y a une tonne de scènes étirées sans raison comme dans une mauvaise improvisation, et des idées saugrenues qui semblent sortir d'un autre scénario (le milliardaire RoboCop). Irresistible manque d'idées, d'harmonie, de rire, mais aussi d'esprit, et se vautre bêtement dans une complaisance très politiquement correcte. Un film qui se croit intelligent et se révèle bien bête, comme son héros : ça aurait pu être malin, si ce n'était pas si bancal, mou et mal fichu.

 

Affiche française

Résumé

Irresistible se rêvait sûrement comme une satire politique corrosive, drôle et intelligente. À l'arrivée, il y a un film poussif, bête et sans inspiration, qui donne simplement envie de revoir Primary Colors, Mr. Smith va au Sénat ou Veep.

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commentaires

Geoffrey Crété - Rédaction
02/07/2020 à 09:39

@zetagundam

Veep, par exemple. Pendant des saisons, et jusqu'à très récemment.

zetagundam
02/07/2020 à 00:06

De toute façon, qui aurait les co..lles de proposer de nos jours un programme politiquement incorrecte ?

saiyuk
30/06/2020 à 15:26

Primary colors...trop vite oublié dans les mémoires mais un sacré bon film

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