Vorace : critique gastronomique

Mathieu Jaborska | 1 décembre 2019
Mathieu Jaborska | 1 décembre 2019

Sorti en 1999, Vorace est un bide total, qui n'a rapporté que deux millions de dollars à la Fox pour un budget de 12 millions, ce qui a littéralement enterré la carrière de sa réalisatrice. La production du film est également d’un chaos sans nom. D'abord confié à Milcho Manchevski, le film se retrouve très vite sans metteur en scène, puisque celui-ci démissionne. Après trois semaines, Raja Gosnell le remplace, mais, fait aussi rare qu’incongru, il est débauché après que l’équipe de tournage se soit mutinée. Face à la catastrophe, Robert Carlyle appelle son amie Antonia Bird, qui sauve le projet du naufrage. Attention spoilers !

I WILL SURVIVE

Et finalement, un tel ramdam aura peut-être profité à une œuvre unique, qui gagne progressivement ses jalons de film culte. On y suit le colonel John Boyd, unique survivant d’une bataille de la guerre américano-mexicaine. Il a la vie sauve pour une seule raison : c’est un lâche de première qui s’est caché sous un tas de cadavre pour survivre. Il est alors décoré puis puni, envoyé dans les confins des États-Unis, au pied de montagnes enneigées. Tout est déjà là : le prix de la survie dans un environnement hostile, tel est le sujet du film.

 

Photo Guy PearceGuy Pearce, un faux héros

 

Mais alors qu’il aurait pu se contenter de traiter tout ça dans un huis clos vénère à la The Thing, le script se déploie et introduit un fantastique brutal, mais paradoxalement presque plausible, parfaitement adapté au thème, dans un deuxième acte totalement inattendu. En mettant en scène le mythe du Wendigo sans jamais tomber dans le film de monstre, il met au coeur de son récit un concept maintes fois traité : la survie. La survie transpire par tous les pores du long-métrage, et motive en profondeur chaque choix artistique. La question du cannibalisme devient ainsi centrale, et ce dès les premières minutes, où le repas des vainqueurs se transforme en morceaux de corps nauséeux.

Ainsi, à travers cette histoire sur le papier très simple, Antonia Bird et le scénariste Ted Griffin causent à chacun de leurs spectateurs et questionnent la nature de leur instinct de survie. Leur point de vue est finalement assez simple : pour survivre, il faut consommer autrui. Mais à partir de là, la nature humaine s'en mêle et la frontière entre vie et survie devient poreuse. Le prix de la survie a beau être élevé, certaines personnes sont loin de s’en contenter...

 

PhotoDes êtres civilisés

 

BLOOD FEAST

Et à partir de ce postulat, a priori déjà au centre du scénario original, Vorace accomplit ce que peu de survival ont accompli avant lui : réussir à peu près tout ce qu’il entreprend. À commencer par une esthétique hallucinante, faisant penser aux étendues à la fois humides et arides du Grand silence de Sergio Corbucci. Bird et son chef opérateur Anthony B. Richmond montrent une maitrise totale du 35 mm et perdent leurs personnages dans un décor naturel menaçant en permanence. Pas de grands mouvements de caméra ici, mais une mise en scène sans répit ne cessant de confronter les différents protagonistes à la violence vide du monde qui les entoure.

Et quels protagonistes ! Les personnalités des personnages de Guy Pearce et Robert Carlyle s’opposent radicalement, autant dans leur écriture que dans leur jeu. Les deux comédiens sont au sommet de leur art. Le premier, dont le régime végétarien de l’époque a rendu le tournage particulièrement difficile, est parfait en lâche dépassé par les événements. Le deuxième est juste terrifiant, matérialisant à merveille l’ivresse du pouvoir appliquée à la consommation de chair humaine.

Tout cela tient avec deux attaches : la sarcastique, mais pesante bande originale de Damon Albarn et Michael Nyman ainsi qu'un humour noir subtil, mais efficace venant souligner dès que possible l’ironie de la métaphore gustative. Le fait que tout cela soit cohérent et efficace en fait une sorte de petit miracle.

 

photoSaignante, la cuisson

 

"PERFECTLY BALANCED, AS ALL THINGS SHOULD BE"

En ça, Vorace est une œuvre extrêmement gratifiante puisqu’elle fonctionne sur des critères spécifiques, mais s’avère à part dans l’industrie hollywoodienne. Ses choix artistiques tout de même assez radicaux ainsi que sa narration simple et efficace en font un objet perpétuellement sur le fil, entre le divertissement grand public et le cinéma d’auteur, entre le trop et le pas assez. Le numéro d’équilibriste achève d’imprimer cette histoire dans nos mémoires et coche toutes les cases du futur film culte.

Le parfait exemple réside probablement dans l’usage de la comédie. Difficile de localiser le ton du long-métrage, oscillant en permanence entre la tension la plus radicale (la séquence de la grotte, quel tour de force), et un humour noir caustique qui justifie la plupart des instants où le gore n’est plus réaliste. Jamais trop drôle ou pas assez tendu, cet état d’esprit donne le la à ce qu’on pourrait presque qualifier de "plus subtil des films sur le cannibalisme".

 

PhotoTom à la ferme

 

Non pas que l’auteur de ces lignes les ait tous vus, mais il faut admettre que l’essai d’Antonia Bird est encore une fois tout à fait unique, et ne risque pas d’être refait de sitôt. Non seulement, le bide absolu du long-métrage découragera n’importe quelle boite de production pour encore quelques siècles, mais son esthétique doit beaucoup à son support et à son contexte de production. Plus fort encore : il fait sans le vouloir son propre commentaire.

Dans une industrie hollywoodienne qui bouffe la concurrence parfois par survie, mais aussi souvent par avidité, Vorace choisit de ne pas gouter à ces tentantes victuailles et exister par lui-même. Le résultat, loin de bouffer à tous les râteliers, en pâtira. Ce qui faisait du film une œuvre maudite fait aujourd’hui son succès. Et à l’aube des années 2000, parmi tous ces longs-métrages de studio se construisant à partir d’une recette établie, il se démarque clairement. À quand un Blu-ray digne de ce nom en France ?

 

Affiche officielle

Résumé

Désormais culte chez les critiques gastronomiques, Vorace partait d’une recette un peu anarchique, mais se révèle être une véritable surprise du chef. Multipliant les saveurs sans jamais provoquer d’indigestion, il se déguste avec plaisir. Les cinéphages se repaîtront de son ambiance particulière encore pour des années : la formule ne sentira jamais le réchauffé.

commentaires

Megamind
06/12/2019 à 13:23

Un des grands noms du cinéma d'horreur. Quel frisson à chaque vision. Quelle ambiance.
Merci pour votre article en espérant qu'il donnera envie à de nouveaux spectateurs de le découvrir...

Tom’s
02/12/2019 à 12:55

Une claque à l’époque, mise en scène classe et ce scénario jusqu’au boutiste + les acteurs son échec est dut à une vraie promo digne de ce nom, le sortir en Blu ray pourrais lui donner une seconde vie, mme si un film fait un bide du moment qu’il est bon il aura une seconde chance alors que la daube a 1milliards qu’il s’en rappellera ..

Ichabod
01/12/2019 à 23:25

Un véritable joyau ce film.

Danny Madigan
01/12/2019 à 18:44

@Questions moins gore et traumatisant qu’un Bone Tomahawk car il y a cet humour noir qui rend le film un peu plus léger. Je te le recommande vivement. Robert Carlyle y est excellent.

Questions
01/12/2019 à 17:33

Il est gore ? J'ai vu la.bande annonce il y a des années et il me semblait gore, malsain et lugubre. Je n'ai jamais osé le voir pourtant j'ai lhabitude au fille noir fantastique e etc.

Dirty Harry
01/12/2019 à 16:07

Critique très bien écrite tout en métaphore filée, ça fait plaisir de lire une belle plume qui produit un exercice de style réjouissant à la hauteur du film, bravo (quand il faut le dire, il faut le dire)C'est en effet une surprise, le seul du genre, inclassable à bien des égards mais qui possède une sacrée bonne histoire.

Stivostine
01/12/2019 à 15:56

Tres belle critique pour ce chef d'oeuvre

ziop
01/12/2019 à 15:49

Je connais deux affiches de ce film et les deux sont hideuses. Elles ne rendent pas justice au film qui est excellent. Vorace mais aussi Face sont deux perles à voir. Dommage qu' Antonia Bird soit morte.

Birdy
01/12/2019 à 15:21

Je confirme : ça se déguste comme une magnifique entrecote saignante parfaitement assaisonnée.

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