Triangle : critique piégée en haute mer

Geoffrey Crété | 15 février 2020
Geoffrey Crété | 15 février 2020

Révélé par Creep, amusante série B sur un monstre dans le métro, Christopher Smith a sans doute signé son meilleur film à ce jour avec Triangle, où Melissa George affronte un cauchemar sans fin sur un paquebot abandonné. Tristement condamné à une sortie en vidéo en France, en 2011, le film mérite sa place parmi les bonnes surprises du cinéma de genre de la dernière décennie.

LE VAISSEAU DE L'ANGOISSE

Creep et Severance étaient des films de petit malin. Christopher Smith était porté par son amour évident du genre, mais sans parvenir à dépasser sa cinéphilie pour véritablement s'emparer de ses modèles et les tordre, afin de les recréer à son image. Triangle est une tout autre histoire. Empruntant au slasher et au film de science-fiction, prenant des airs d'épisode de La Quatrième Dimension, le film mute en cours de route, passant d'un simple survival à un cauchemar vertigineux.

Car si cette histoire de groupe d'amis pris avec leur voilier dans une tempête, et qui se réfugie sur un paquebot abandonné, commence comme un slasher, c'est pour mieux dériver vers une autre forme d'horreur. Le tueur masqué qui traque les innocents n'est qu'une façade, et la partie émergée de l'iceberg qui va frapper de plein fouet l'héroïne, incarnée par l'excellente Melissa George - bien connue des amateurs de genre avec 30 jours de nuit, Amityville, Paradise Lost ou encore Poursuite mortelle.

 

photo, Melissa GeorgeMelissa George dans un de ses plus beaux rôles

 

LA PYRAMIDE DE LA VIOLENCE

Tout commence et se termine sur Jess, cette mère célibataire d'un enfant pas comme les autres, qui est au centre de sa vie. Et c'est cette violence intime, sournoise et silencieuse, qui est au cœur de l'histoire. Jess est poursuivie par ses propres démons, et sa détresse et son mal-être forment un trou noir qui engloutit tout - ses amis, la réalité, le temps. Il n'y a aucune échappatoire à cette violence, et Triangle fait de cette idée le moteur à suspense et frissons de l'histoire.

Ainsi, derrière les codes du slasher a priori respectés, Christopher Smith met discrètement en place cette force implacable qui va submerger, détruire et ramener ces personnages, et la tragédie. Au-delà de motifs ordinaires comme le miroir, le scénario est truffé d'éléments qui font sens une fois que la réalité aura été révélée. C'est ce soin apporté à l'écriture, surtout sur le personnage de Jess, qui frappe et permet au réalisateur de surnager, et dépasser le simple cadre du film de genre classique. Comme un The Descent dont l'horreur était d'abord celle d'un drame humain, Triangle est d'abord une tragédie. Et c'est pour cette raison qu'il est un si puissant film d'horreur.

 

photo, Melissa GeorgeLa croisière sa mère

 

TOUT SUR LA MÈRE

À mesure que les cadavres s'empilent et que le sang coule sur le bateau de l'angoisse, c'est donc une mélancolie inattendue qui s'empare du vaisseau. Le jeu de miroir, de répétition, de poursuite circulaire et de piège infernal gagne à chaque fois une dimension plus dramatique et pesante, tandis que l'issue semble inatteignable.

Ce labyrinthe trompeur, comme une galerie des Glaces dans un manège, déroule le portrait de Jess. Rarement la détresse de la maternité et le poids des responsabilités auront été traité avec une telle frontalité et finesse dans le cinéma de genre. Melissa George y trouve certainement l'un de ses plus beaux rôles, où elle incarne cette femme avec une fragilité, une nervosité et une justesse étonnantes. C'est la marque des bons acteurs dans les films d'horreur : ne jamais perdre l'horizon de leur personnage, du sujet et de la destination, et constamment recentrer la folie de l'histoire sur celle de l'humain.

 

photoUne scène déchirante et vertigineuse

 

Lorsque Triangle s'achève, pour en réalité relancer une éternelle et inexorable angoisse, c'est alors dans un trouble glaçant et faussement serein. En quelques plans et silences, Christopher Smith confirme la puissance de son film à la Sisyphe, et l'intelligence de son propos dans le cadre d'un film de genre. Peu importe si le rendu des CGI est plus que moyen, et que le cinéaste se bat contre un budget limité. Sa réussite n'en est que plus grande.

Que Triangle ait été privé de sortie digne de ce nom (il est sorti en salles dans quelques pays, mais ni la France ni les États-Unis), l'a condamné. Il est heureusement devenu un petit objet de culte pour certains amateurs de film de genre, et le mérite amplement.

 

Affiche

Résumé

Christopher Smith utilise la formule du slasher et le décor classique du vieux bateau abandonné pour dérouler un pur cauchemar existentiel, et une réflexion troublante sur la pulsion de mort et le cycle de la violence. Melissa George, fantastique, y trouve l'un de ses plus beaux rôles.

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commentaires

shwawa
19/02/2020 à 18:43

j avais adoré ce film, une sacré surprise lorsque je l'avaais vu la premiere fois

darkpopsoundz
17/02/2020 à 13:02

Voilà un film que j'ai lancé récemment sans en attendre grand-chose, en ne connaissant que le postulat de départ, et à l'arrivée ce fut une jolie petite claque! Maîtrisé, intelligent dans son propos, manipulateur comme il faut, et efficacement mis en scène, à des années-lumières des clichés habituels de ce genre de production. Et Melissa George porte tout le film, tout en tension et borderline, c'est grâce à elle en fait que le film est si marquant, avec une interprète moins investie il serait sans doute resté au niveau "film sympa sans plus".
Aucune raison valable de n'être jamais sorti au ciné, c'est même scandaleux vu les trucs ignobles qui encombrent les salles, car il aurait pu avoir un joli succès et relancer la carrière de Christopher Smith.
Moi qui avait trouvé son Creep (revu le même soir) plutôt anodin avec le recul (et même quelque fois franchement embarrassant), Triangle m'a redonné espoir, et vu que nombreux sont ceux qui encensent ici-même Black Death, je vais m'empresser de le regarder!

Driss
16/02/2020 à 15:35

Une pépite méconnue on est tous d’accord

Andarioch1
16/02/2020 à 12:59

Le petit film de genre dans ce qu'il a de meilleur. Découvert en même temps que Rubber. Il y a des soirs comme ça où notre cinéphilie est comblée...

Babar77
16/02/2020 à 00:38

TRIANGLE très bien
BLACK DEATH génial

Mx
16/02/2020 à 00:23

Perso, je n’ai pas du tout accroché à triangle, en revanche, black death m’a mis une gifle assez violente, et pour moi c’est son meilleur film, même si je n’ai pas encore vu détour.

Creep est lui aussi excellent, mais n’a pas l’intelligence et la subversion de black death.

En effet, le fond est particulièrement nihiliste, le scénario vraiment bien troussé, le cast est au petit oignons, la mise en scène immersive, et la fin, bon ne surtout pas la dévoiler, mais un twist ravageur, et pourtant terriblement cohérent au vu de ce qui a précédé, bref, un très très très grand film.

RobinDesBois
15/02/2020 à 23:52

Dans un registre totalement différent et moins sérieux il a réalisé Severance. Un nanard (volontaire ?) d'horreur assez savoureux avec quelques scènes surréalistes à hurler de rire.

Hasgarn
15/02/2020 à 23:07

C’est le seul Christopher Smith que je n’ai pas encore vu.

Alors, il a quand même Black Death à surpasser. Dans le genre noir, c’est le plus noir que j’ai vu de ma vie.

XG58
15/02/2020 à 22:20

Arreter Ecran Larg, sa fait 10 ans que je rève de le regarder, mais je ne l'est pas encore regarder. Merci a MadMovie de m'avoir fait aimer le film

bennn
15/02/2020 à 21:42

Un des meilleurs petits budget de la décennie avec le Black Death du même auteur qui est également excellent.

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