Atlantique : critique qui prend la mer

Simon Riaux | 15 août 2020 - MAJ : 31/08/2020 14:44
Simon Riaux | 15 août 2020 - MAJ : 31/08/2020 14:44

Avec AtlantiqueMati Diop a remporté le Grand Prix du Festival de Cannes 2019. On sait la Croisette prompte à récompenser les productions à forts thèmes sociétaux, quitte à parfois perdre de vue le cinéma. Mais ce conte contemporain, qui aborde la question des exilés par le prisme du cinéma de genre et propose une relecture onirique de la figure du zombie, s'impose comme une éclatante réussite.

LA MER DES MORTS

À Dakar, Ada s’apprête à épouser Omar, qu’elle n’aime pas. Elle fait la rencontre de Souleiman, qui travaille sur un chantier, n’a pas été payé depuis plusieurs mois et s’apprête à embarquer clandestinement pour l’Espagne. Son départ et celui de plusieurs jeunes hommes vont précipiter leurs proches dans une enquête mystique.

Atlantique s’ouvre sur une plongée, simultanément solaire et étouffante, dans le quotidien de la jeunesse Dakaroise, aux prises avec un quotidien qui les chosifie en fonction de leur genre, de leur profession, de leur milieu. Ada (Mame Bineta Sane) et Souleiman (Ibrahima Traore) sont des outils, largement privés de liberté, de libre arbitre, d’autonomie. Tout dans l’urbanité qui les encercle, les ramène à cette condition. La caméra de Mati Diop capture avec une acuité sans cesse renouvelée les contrastes entre les espaces, le resserrement des intérieurs, l’artificialité d’une société qui écrase ses membres.

 

photo Mame Bineta Sane

 

Quand Souleiman et ses camarades disparaissent en mer, le métrage opère une bascule vers le polar et le fantastique. Dès son ouverture, Atlantique donnait à sentir la puissance de l’océan, faisant, par le son, les rayons du soleil ou le scintillement de la Lune, un personnage à part entière de l’étendue bleutée. Alors que mes hommes perdus en Mer en viennent à posséder les femmes restées à Dakar, le métrage se transforme, basculant dans l’errance fantastique, la rêverie fantasmagorique, sans jamais perdre contact avec le monde qu’il décrit.

 

LA NUIT DES VIVANTS

Ne se limitant jamais à un commentaire de la crise des migrants, à une illustration d’un sujet passionnant et éminemment politique, Mati Diop embrasse le drame des exilés depuis la rive du départ, pour ne jamais la quitter, et l’amène jusque sur le terrain de la fable. La mise en scène comme le scénario embrassent cet univers complexe et changeant avec une simplicité qui confinent à l’évidence, n’usant jamais des ressorts du cinéma de genre comme d’un cache-misère ou une quelconque forme de pose.

 

photo Ibrahima Traore

 

Avec une poésie limpide, mais aux répercussions émotionnellement ravageuses, la caméra scrute les souffrances, les élans, chaque mouvement de l’âme de ses personnages. Mati Diop use de moyens et effets de styles évidents, scindant corps et voix, altérant légèrement la photographie, à l’aide d’un montage qui paraît toujours pulser au rythme de ses protagonistes.

Ce n’est probablement pas un hasard si on retrouve ici comme co-producteur Oumar Sall, déjà derrière Félicité, qui partage avec Atlantique un même mouvement, une danse entamée du particulier vers l’universel. Qui domine ? Qui possède ? Les ultimes images du film ébaucheront une réponse, plastique et fascinante, qui rappelle par endroits certaines trouvailles du Zombi Child de Bertrand Bonello.

 

photo

Résumé

Mati Diop aborde la question des exilés depuis la rive du départ et nous immerge dans un monde où le réel vascille, laissant place à l'onirique, à la fable. Et comme ses personnages, on sort possédé de cette traversée inattendue.

Autre avis Lino Cassinat
Les mots manquent pour décrire la réussite absolue qu'est Atlantique, sur peu ou prou tous les plans : photographique, scénaristique, politique, poétique... C'est d'autant plus ahurissant que le vecteur de l'exceptionnelle richesse du film est une mise en scène à la simplicité terrassante. Peu de plus à dire, beaucoup à applaudir.

Lecteurs

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commentaires

thedom
04/10/2019 à 16:33

A la croisée des genres, on est embarqué par cette belle histoire d'amour nappée de fantastique et d'onirisme dans un style assez lassif.
Le film vaut franchement le coup d'oeil !

Opale
01/10/2019 à 12:37

Absolument pas le genre de cinéma qui m'intéresse et pourtant... Je suis tombé sur quelques extraits de ce film à la TV et j'ai été frappé de la beauté de plans superbement éclairés et photographiés... Ce rajoute votre critique très positive. Je pense tenter l'expérience.

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