Films

All We Imagine As Light : critique d’un nouvel espoir 

Par Antoine Desrues
2 octobre 2024

Il a beaucoup été souligné pendant le Festival de Cannes 2024 que le cinéma indien avait été absent de la compétition officielle pendant 30 ans. Si All We Imagine As Light de Payal Kapadia a mis fin à ce manquement (et en a profité pour repartir avec le Grand prix), il serait réducteur de n’y voir que le retour en grande pompe d’une cinématographie délaissée, bien qu’elle coïncide avec sa démocratisation occidentale. Avec beaucoup de douceur et de sensibilité, la cinéaste trace son propre sillon, pour un triple portrait de femme lumineux. En salles le 2 octobre. 

All We Imagine As Light : critique d’un nouvel espoir © Canva Condor

Entraînées par la foule

Tandis que le cinéma indien s’exporte de plus en plus dans nos contrées, sa folie créative engendre une effervescence des plus jouissives. Pour autant, ce plaisir de la découverte est encore (trop) limité à ses blockbusters codifiés, remplis à ras bord de ralentis esthétisés, de dramatisation à outrance, de morceaux musicaux débridés et de scènes d’action improbables. Les diverses industries du pays essaient déjà de marquer leurs différences, mais c’est encore insuffisant pour capter toute la richesse artistique d’un territoire de cinéma hors du commun.  

Cette montagne à gravir, cette masse gargantuesque, Payal Kapadia en fait justement le sujet de son film All We Imagine As Light. Repérée avec le documentaire Toute une nuit sans savoir, la réalisatrice se lance dans la fiction sans pour autant perdre cet amour du moment pris sur le vif, du fragment. Dans cette nuit perforée par les lumières de la ville, sa caméra à l’épaule et ses travellings en voiture prennent le pouls de Mumbai et de sa dense population. C’est par de petits gestes que des visages et des corps se distinguent dans la foule, cueillis comme des fleurs.

Prabha dans le métro

Cette introduction marque autant la poésie singulière de la cinéaste que son rapport très relatif à la narration classique. Loin des codes attendus évoqués plus haut, All We imagine As Light arbore un naturalisme à fleur de peau, dédié à ces anonymes sur lesquels il choisit arbitrairement de se concentrer.  

De ce flux incessant de trains et de gens émergent ainsi Prabha (Kani Kusruti) et Anu (Divya Prabha). Toutes les deux sont infirmières en plus d’être colocataires. La première, introvertie et impassible, se refuse à toute relation depuis que son mari est parti travailler en Allemagne, la laissant sans nouvelles. La seconde, plus jeune et frondeuse, cache comme elle peut la relation qu’elle essaie d’entretenir avec un garçon musulman.  

Nous devant le film

Sorociné

Ces deux amours impossibles constituent le point de jonction du long-métrage, un croisement des sentiments où les deux femmes se rendent compte qu’au fond, il ne reste plus qu’elles. Bien qu’esseulés et écrasés par cette mégapole bruyante, ces personnages magnifiques n’abandonnent jamais vraiment.  

La mise en scène a beau renforcer par l’oppression urbaine celle d’une Inde fracturée sur le plan économique et social, Prabha et Anu entretiennent une sororité des plus touchantes, et progressent ensemble, contre le vent et contre une intrigue qui ne se cherche jamais de fortes péripéties pour justifier son avancée. Dans ce flottement sensuel, d’une délicatesse folle, le ballet qui se crée entre les corps et la caméra atteint régulièrement des moments de grâce et de douceur salvateurs, en quête de relaxation et de paix intérieure. Serait-on face à un nouveau dogme, à un cinéma-ASMR hypnotique et introspectif (c’est un compliment) ?  

Si c’est le cas, All We Imagine As Light fait de ses personnages optimistes les équivalents parfaits de ces vidéastes rassurants, qui s’adressent directement à la caméra avec des pensées positives, telles des figures parentales nous cajolant face à l’horreur du monde.  

L’été indien

A voir Prabha enlacer un cuiseur à riz, seul cadeau reçu par son mari distant, on pense à cette façon de personnifier les objets du quotidien, d’en tirer des sons et des émotions. Le film se concentre sur la matérialité très concrète de la ville pour mieux s’en délester, d’autant que Payal Kapadia s’attache à une troisième femme, Parvaty (Chhaya Kadam), expulsée de son appartement et contrainte de retourner vivre dans son village natal en bord de mer. 

Face à la violence d’un Mumbai insensible et indifférent, qui recrache les plus précaires, le long-métrage opère lui-même sa transition vers un retour à la nature. Cette dualité peut sembler un poil grossière, mais embarque toujours plus ses personnages vers un mysticisme envoûtant, vers une solidarité qui – et c’est la force du film – semble presque palpable. Payal Kapadia ne fait pas qu’extraire des anonymes de la foule. Elle les dote d’une sensorialité poussée dans ses retranchements, qui donne à sa chronique pleine d’espoir cette saveur si particulière et charmante.

Rédacteurs :
Résumé

Film mosaïque merveilleux sur l’immensité de Mumbai et ses flux humains, All We Imagine As Light en tire trois portraits bouleversants de femmes solidaires dans l’adversité. La finesse et la douceur de Payal Kapadia font toute la différence, en plus de faire un bien fou.

Autres avis
  • Alexandre Janowiak

    Émouvant, onirique, délicat, tendre, plein de grâce... All We Imagine As Light de Payal Kapadia enchante et donne des frissons avec l'histoire de ses trois héroïnes, lumières incandescentes éclairant les sombres nuits indiennes de leur humanité.

Tout savoir sur All We Imagine As Light
Vous aimerez aussi
Commentaires
1 Commentaire
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
davidbros

Critique qui pique ma curiositée après avoir Vu sur youtube l excellent travail de la chaine Cinescope concernant cet artiste et son Film
Prêt à payer mon ticket de ciné !