Attaque à Mumbai : critique antiterroriste

Christophe Foltzer | 8 juillet 2019
Christophe Foltzer | 8 juillet 2019

Si le cinéma se veut un écho du réel, il ne doit donc pas fermer les yeux face aux tragédies les plus violentes et choquantes de notre monde. Et avec Attaque à Mumbai, porté par Armie HammerDev PatelNazanin Boniadi ou Jason Isaacs et disponible en VOD depuis le 4 juillet, Anthony Maras ne choisit pas la facilité. Surtout pour un premier film.

DRAME ALL INCLUSIVE

Entre le 26 et le 28 novembre 2008, Bombay, la capitale financière de l'Inde, a tremblé sous une série de dix attentats sanglants perpétrés par le groupe Moudjahidines du Deccan, jusqu'alors inconnu. Bilan : 188 morts et 312 blessés, dans une suite d'attaques qui ont eu lieu un peu partout en ville.

Parmi les cibles, l'hôtel de luxe Taj Mahal, qui a vécu un véritable siège, comprenant alors 1000 personnes dans l'établissement et point final d'un drame d'une ampleur et d'une violence inédites jusqu'alors. Pour son premier long-métrage, Anthony Maras a décidé de s'attaquer à ce moment sombre, douloureux et complexe de notre histoire humaine avec plus ou moins de réussite.

 

photo Attaque à MumbaiLe Taj Mahal, proie d'une attaque d'une violence terrifiante

 

Il est toujours extrêmement délicat de critiquer un film qui relate un grand drame, ne serait-ce que par égard aux victimes et à leurs proches. De ce fait, il est fondamental de séparer l'oeuvre de la réalité : dans le cadre de cette critique, Attaque à Mumbai ne sera donc pas pris autrement que comme un film et nous ne nous attarderons pas sur son fond, mais bel et bien sur le traitement de l'événement.

Ce qui marque en premier lieu, c'est l'ambition du projet. Richement documenté, Anthony Maras souhaite en faire une expérience immersive perturbante tout autant qu'un grand spectacle qui emprunte beaucoup de codes au cinéma catastrophe à gros budget. Il évolue ainsi constamment sur une ligne très fine entre hommage sincère, volonté documentaire choquante et traitement manichéen grossier.

 

photo Attaque à MumbaiArmie Hammer

 

CRISE DE FOI

Les personnages, qu'ils soient réels (comme l'architecte incarné par Armie Hammer) ou inventés pour l'occasion (le groom interprété par un excellent Dev Patel), ne peuvent donc jamais vraiment exister autrement que comme vecteurs du drame ou moyens d'identification du spectateur. Ce qui nous met dans une position parfois gênante de voir ces hommes et ces femmes lumineux et "gentils" face aux "méchants terroristes".

Pourtant, ce manichéisme apparent ne concerne qu'une partie du métrage. En effet, et c'est la grande force du film, Anthony Maras dédiabolise immédiatement la figure du terroriste. Alors que les médias nous les présentent généralement comme des animaux assoiffés de sang, Attaque à Mumbai prend le parti, risqué et audacieux, de nous les montrer comme des petits cons paumés et sous influence. Ce qui occasionne une confusion des genres lorsqu'on les voit à l'oeuvre et d'ailleurs très bien retranscrites dans le jeu des comédiens concernés.

 

photo Attaque à MumbaiExcellent Dev Patel

 

Parce que le film, plutôt bien réalisé, mais manquant clairement de rythme, choisit de nous présenter l'horreur de ces attaques de manière froide et frontale. En résulte un certain nombre de séquences particulièrement éprouvantes, dans le silence le plus total, qui nous plongent dans l'événement avec une puissance évocatrice qui fait froid dans le dos. Oui, certains passages risquent d'en marquer plus d'un par leur horreur quasi chirurgicale.

C'est d'ailleurs la figure des terroristes qui retient le plus l'attention et qui se révèle la plus travaillée. Jeunes gars armés de kalash, totalement abrutis par un lavage de cerveau qui leur fait péter les plombs, ils dévoilent plusieurs visages (tantôt infantiles, tantôt désincarnés, tantôt guerriers investis) qui montrent bien le décalage de l'idéologie terroriste et le fonctionnement psychologique manipulateur à l'oeuvre.

Le terroriste n'est jamais présenté en victime ou en tueur fou, mais toujours comme une personne guidée par une voix désincarnée dans son oreille, bien à l'abri, qui utilise ses failles pour lui faire accomplir sa funeste mission. Et, de ce point de vue, Attaque à Mumbai se révèle passionnant et assez novateur dans le traitement de cette figure narrative.

 

photo Attaque à MumbaiDes terroristes particulièrement bien travaillés

 

TAJ TEAM

L'autre grande qualité du film, c'est de rendre hommage aux véritables héros du drame, le personnel de l'hôtel. Si, évidemment, sur ce plan, Attaque à Mumbai se montre beaucoup plus artificiel et bienpensant, il n'empêche que le film ne cache jamais les sacrifices et le courage de ces hommes et de ces femmes face à une menace qui les dépasse.

Par contre, le film possède un gros problème qui nuit à son discours et à ses ambitions : on ne ressent jamais que le drame du Taj Mahal concerne plus d'une poignée de personnes tant on reste avec le même groupe de personnages du début à la fin. Là-dessus, le métrage joue la carte classique de l'actionner catastrophe à la Independence Day, mais cela ne fonctionne pas puisqu'il ponctue son histoire d'images d'archives terribles qui nous montrent ce qui se passe en périphérie de notre groupe de personnages.

 

photo Attaque à MumbaiUne attaque qui fait froid dans le dos

 

Et la rencontre entre le drame à petite échelle et la terreur globale ne se fait jamais vraiment. Du coup, nous avons l'impression d'être parfois tiraillés entre deux films réunis au sein d'un seul métrage.

Cette sensation d'équilibre précaire entre plusieurs intentions est d'ailleurs ce qui résume le mieux notre ressenti à l'issue du visionnage d'Attaque à Mumbai : un film nécessaire qui ne choisit jamais vraiment ce qu'il veut être, entre drame documentaire, message d'espoir, objet cathartique et film à grand spectacle. Mais s'attaquer à un sujet pareil pour un premier film, il fallait oser et Anthony Maras, on en est persuadé, saura rectifier le tir dans ses futures oeuvres avec un peu plus de bouteilles.

 

photo Attaque à Mumbai

Résumé

Attaque à Mumbai laisse un peu perplexe : pas vraiment une reconstitution, pas vraiment un film catastrophe, pas vraiment un film de personnages... Il tente de tirer toutes les cordes à la fois et s'emmêle fatalement au final. Il en reste cependant un film de très bonne facture et particulièrement éprouvant lors de certains passages, qui adopte un point de vue assez juste sur le terrorisme tout en rendant un hommage vibrant à celles et ceux qui ont vécu ce drame terrible.

commentaires

Sicyons
09/07/2019 à 09:22

@md827 : On est donc globalement d'accord. Petite précision : ce n'est pas le support qui importe (un documentaire peut être diffusé au cinéma), mais la nature de l'oeuvre. Un documentaire n'est pas un film de fiction et vice-versa. Et à mon avis l'un n'a pas à chercher à devenir l'autre. Ça n'a pas d'intérêt. La démarche n'est pas et ne doit pas être la même à mes yeux.

Quant aux journalistes, je suis bien d'accord. Ils ne peuvent jamais prétendre à une objectivité totale, ou à une vérité absolue. Mais ils peuvent essayer de présenter les faits tels qu'ils sont, sans les interpréter. C'est même leur rôle à mon avis. Présenter, informer, expliquer mais ne pas interpréter. Ce n'est malheureusement pratiquement plus jamais le cas dans les reportages diffusés à la TV.

md827
08/07/2019 à 23:33

Je pense que l'on est globalement d'accord sur la manière de comment doit être traité un sujet d'actualité quand il est pris frontalement. Après dans ma définition du cinéma, je ne lui impose rien. Pour moi, le cinéma peut aussi bien faire de la fiction, s'inspirer de faits réels ou bien s'attaquer frontalement à une réalité. Pour le dernier cas, il faut qu'elle soit abordée de la façon la plus plus honnête possible et loin de toute propagande. Comme tu le dis, dès que la réalité passe par le prisme d'une caméra, elle sort un peu biaisée. Mais c'est un peu déjà ça quand elle passe par la plume d'un historien ou d'un journaliste. À moins d’être au cœur de l'action et d’être totalement neutre au moment d'un fait, tu seras toujours dépendant de la personne qui t'apporte l'info. Au final le support ne change pas grand-chose dans l'absolu.

Sicyons
08/07/2019 à 20:23

@md827 : S'inspirer d"un fait réel et lui appliquer un traitement de fiction pour mieux faire écho à la réalité, j'adhère totalement mais c'est très rarement réussi (extraordinaires exemples de réussites chez Spielberg : "Schindler" et "Ryan"). Transposer fidèlement (si possible). La réalité seule, c'est le rôle des documentaires. Et justement, la mise en scène des documentaires est à mon avis aussi contre-nature. Mettre en scène la réalité, c'est la travestir forcément, et lui ôter volontairement certains de ses aspects, ce qui évidemment pose problème.

Le cinéma et la fiction sont indissociables à les yeux. Sans fiction il n'y a pas la créativité nécessaire au 7ème Art. Et on risque de tomber facilement dans la propagande et la désinformation (même involontaire) en brouillant les pistes. Ce n'est pas un problème de carcan, mais d'honnêteté. Lorsque l'on parle de réel, ça a son importance, à contrario de la fiction. C'est peut-être aussi une question de définition de ce qu'est le Cinéma.

md827
08/07/2019 à 19:36

Pas du tout, le cinéma ne doit pas avoir de carcan. Il peut s'inspirer d'un fait réel comme de transposer fidèlement une réalité. C'est plus compliqué pour la deuxième option car le sujet doit être traiter de la manière la plus sincère et en étant sur que les infos viennent directement de la bouche des deux chevaux. Au sujet des documentaires, c'est un peu pareil, tu as un paquet de docs qui se veulent sans parti pris mais qui sont tout de mème vachement dirigés.

Sicyons
08/07/2019 à 12:41

Merci pour cet article intéressant et qui donne envie de visionner le film, mais dont les premiers mots me dérangent :
"Si le cinéma se veut un écho du réel"

Bah justement, pour moi, il ne le doit surtout pas. Ce n'est pas son rôle. Le cinéma n'est pas du documentaire (genre tout à fait respectable mais selon moi très différent). Il peut aborder le réel mais pas essayer d'en être un reflet fidèle. D'où pour moi la difficulté à aborder ce genre d'oeuvre qui s'appuie sur un drame réel. S'il y a de très bons contre-exemples de ce que je dis ("La Liste de Schindler" par exemple) ils sont très rares.

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