Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile : critique serial killer

Christophe Foltzer | 6 mai 2019 - MAJ : 06/05/2019 12:19
Christophe Foltzer | 6 mai 2019 - MAJ : 06/05/2019 12:19

Il arrive toujours un moment dans la carrière d'un acteur spécialisé dans les grosses comédies et les films pour ados où il doit prouver qu'il est un comédien à part entière. Généralement, cela passe par un rôle très dramatique, de préférence rattaché à une histoire sordide et tiré d'un fait réel perturbant comme l'affaire Ted Bundy par exemple. C'est que Zac Efron s'attèle donc à faire dans Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile de Joe Berlinger avec Lily Collins.

HIGH SCHOOL CRIMINAL

Maintenant qu'il a fraichement dépassé la trentaine, Zac Efron doit tourner la page de la première partie de sa carrière. Révélé au grand public par High School Musical, le comédien était apparu la plupart du temps dans de grosses comédies qui tâchent et jouait constamment sur son image de beau gosse musclé et huilé. Mais tout cela n'a qu'un temps et il faut maintenant évoluer.

Dans une logique classique pour l'industrie, voilà qu'il emprunte le même chemin que de nombreux prédécesseurs en tentant un grand écart à priori payant : capitaliser sur son image existante pour la pervertir, la tordre et au final la détruire complètement. Et on n'imaginait pas mieux comme occasion que ce Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile qui vient d'arriver sur Netflix.

 

photo, Zac Efron Zac Efron en a fini avec la comédie musicale apparemment

 

Déjà, expliquons ce titre à rallonge : il s'agit en réalité des paroles prononcés par le Juge lorsqu'il a rendu son verdict et condamné à mort le serial killer Ted Bundy au bout d'un long procès télévisé.

Ted Bundy, l'un des tueurs en série les plus célèbres du 20e siècle, coupable au minimum de 37 disparitions ou meurtres entre 1971 et 1978 aux Etats-Unis. Il défraya la chronique par ses évasions successives mais aussi son charisme incroyable et fut au centre du premier procès diffusé à la télévision aux Etats-Unis, avant de finir grillé sur la chaise électrique le 24 janvier 1989. Un rôle en or donc pour un comédien populaire qui souhaite changer de registre.

 

photo, Lily CollinsLily Collins, dans le rôle d'une femme en plein déni de réalité

 

TED BUDDY

Pourtant, dès le départ, Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile décide de contrer nos attentes puisqu'il nous propose un point de vue différent et diablement excitant : celui d'Elizabeth Kloepfer, la compagne de Ted Bundy incarnée par Lily Collins, totalement sous son emprise et qui doutera de sa culpabilité jusqu'à son exécution, au point de mettre sa vie en l'air, de sombrer dans l'alcool et la dépression.

Un point de vue très intéressant et pour ainsi dire inédit dans ce genre de films qui nous montre à quel point une personne charismatique peut garder son influence alors même qu'elle est coupable d'atrocités et qu'elle se trouve à des centaines de kilomètres de sa victime.

 

photo, Zac EfronPremier procès d'une longue série

 

Un postulat audacieux, qui résonne fortement avec notre époque (à l'heure où on utilise le terme de "pervers narcissique" un peu à toutes les sauces) que, malheureusement, le film ne tient pas jusqu'au bout. Et c'est son principal problème : jamais le réalisateur Joe Berlinger ne fait le choix de s'emparer du sujet qu'il nous a jeté en pature.

Alors que l'on s'attendait à ne voir Bundy qu'en toile de fond, pour mieux mettre en lumière les conséquences de ses actions et de sa personnalité sur ses proches, le film se rappelle qu'il est aussi un véhicule pour Zac Efron et bascule dans le film de procès le plus classique qui soit. C'est dommage et c'est tout le piège.

La lente, minutieuse et passionnante installation du doute dans l'esprit de Kloepfer (et du spectateur, même s'il connait par avance la vérité), très efficace et maitrisée, se voit totalement anéantie par ce revirement scénaristique qui la fait passer au second plan, voire la condamne à disparaitre totalement du film au moment le plus important.

Résultat, cette partie ne fonctionne plus qu'en pastilles embarrassantes pour nous rappeler que, oui, il y aussi sa compagne qui voit tout à la télé et qu'elle l'encaisse moyen. Du coup, c'est tout le parcours de cette femme brisée qui passe à l'as, perd de sa force, de son intensité et de son intérêt, au point qu'on en arrive même à regretter qu'elle soit présente dans l'histoire. Ce qui est un comble.

 

photo, Lily Collins"C'est l'heure des comptes !" 

 

EXTREMELY SWEET, SHOCKINGLY CLEAN

L'autre gros problème du film, c'est qu'il rechigne à embrasser vraiment son propos et à nous présenter Ted Bundy comme le monstre qu'il était assurément. Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile compte sur la connaissance du sujet par ses spectateurs pour s'épargner de les choquer et c'est une lourde erreur puisque cela rend Ted Bundy au mieux, gentiment fou, et au pire, sympathique.

Hormis une photo un peu graphique sur sa fin, le film est très propre, trop propre. Qu'il s'agisse du traitement de ses personnages, de sa photographie, de son ambiance ou même du fond traité, tout semble du coup très artificiel et creux.

 

photo, Zac Efron, Kaya Scodelario Kaya Scodelario, à contre-emploi elle aussi

 

Refuser d'aller sur le même terrain que la série Mindhunter de David Fincher est une lourde erreur, surtout vu le sujet traité. Fatalement, le film finit par avoir l'air d'un de ces téléfilms de procès dont les américains raffolent depuis des décennies, traitant son sujet uniquement en surface, enfilant à la chaine des instants iconiques de l'audience ou de la vie de Bundy et de ses proches, sans pour autant les prendre réellement au sérieux.

C'est d'autant plus dommage lorsque l'on comprend que c'est Joe Berlinger qui a réalisé le film. Certes, il s'agit du réalisateur de Blair Witch 2 : Le livre des ombres, purge stratosphérique qui n'est pas de son fait tant le studio lui a volé son travail et l'a concassé de façon stupide, mais c'est aussi un grand documentariste.

C'est en effet à lui que l'on doit Metallica : Some kind of monster, l'excellent documentaire sur le groupe Metallica, mais aussi et surtout l'hallucinante trilogie Paradise Lost, sur les West Memphis Three. L'histoire de trois ados marginaux accusés du meurtre affreux de petits garçons en 1993 et qui ont passé plus de 20 ans derrière les barreaux à clamer leur innocence alors que leur condamnation arrangeait la communauté un brin réac du coin. Un documentaire indispensable mais, malheureusement, assez difficile à trouver aujourd'hui en VF.

 

photo, Zac EfronSummum de l'horreur graphique 

 

LA REVANCHE DU YOUNG ADULT

Ce potentiel gâché, on le retrouve aussi du côté des comédiens. Zac Efron en tête de liste, parfait dans le rôle de Ted Bundy, qui prouve qu'il n'est pas qu'un bellâtre condamné à ne jouer que dans des comédies prout-prout, mais aussi Lily Collins, impressionnante dans le rôle d'Elizabeth Kloepfer, qui traduit avec justesse une longue descente aux enfers avant une douloureuse libération.

Kaya Scodelario s'enfonce malheureusement un peu plus dans le cliché en interprétant Carole Ann Boone, éperdument amoureuse de Bundy et qui le défendra jusqu'au bout sur la scène médiatique. Enfin, Haley Joel Osment ne fait que passer et son rôle reste au final beaucoup trop anecdotique pour qu'il retienne vraiment l'attention.

 

photo, Zac EfronCeci est un dangereux criminel en cavale (si,si)

 

Pourtant, et c'est fort dommage, ces comédiens se donnent à fond dans leurs interprétations respectives et leur talent n'est pas à remettre en cause. C'est simplement que le métrage refuse de leur donner la place qu'ils méritent. A l'image du traitement de son sujet d'ailleurs.

Tiraillé entre sa volonté de lever un pan de la manipulation psychologique et affective de Ted Bundy à l'égard de son entourage, Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile semble refuser à mi-parcours l'histoire et le point de vue qu'il a lui-même installé. Il n'en résulte qu'un film oubliable et inoffensif. Un comble quand on parle de Ted Bundy.

 

affiche

Résumé

Parce qu'il refuse de prendre son sujet à bras le corps, Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile passe totalement à côté de son propos. Pourtant, tout était là pour en faire un film incontournable du genre, qu'il s'agisse du réalisateur et de ses acteurs. Il manque malheureusement un peu de cran et beaucoup d'audace pour livrer autre chose qu'un téléfilm aseptisé de luxe. Dommage.

commentaires

Pat
08/05/2019 à 16:32

Pour ma part je n'ai pas trouvé ce film mauvais certes c'est vrai qu'au vu du potentiel du sujet cela aurait pu être plus extraordinaire mais ça se regarde sans problème

vince
08/05/2019 à 01:00

Bonjour. Vous écrivez "jamais le réalisateur Joe Berlinger ne fait le choix de s'emparer du sujet qu'il nous a jeté en pature". Je ne comprends pas que vous fassiez référence au réalisateur et non au scénariste. Pas une seule fois il n'est cité dans votre critique. C'est pourtant lui l'auteur de l'oeuvre, Le choix du sujet, l'orientation que prend le métrage par rapport à ce sujet, en principe, ce sont des choix fait par le scénariste. Pourquoi toujours mettre le réalisateur en avant?
Vous parlez de choix narratifs discutables pour ensuite les mettre en perspective avec la carrière du réalisateur. N'aurait-il pas été plus pertinent de parler du scénariste dans cette partie ?
Le culte du réalisateur, le mépris du scénariste. Et si on commençait à rééquilibrer les choses en 2019? Ca pourra être utile sur de prochaines critiques et analyses de films.

FredFred
07/05/2019 à 08:12

Pas du tout d'accord avec votre critique !
Je ne connaissais absolument pas cette histoire et le but du réalisateur est de nous faire douter jusqu'au bout et de nous montrer que derrière un personnage au physique de charmeur, extrêmement intelligent et charismatique, se cachait, très bien dissimulé, le pire des monstres !
En nous faisant douter jusqu'au bout, le film est passionnant et les acteurs excellents.
En outre, il ne s'agit pas d'un documentaire. On laisse donc au réalisateur toute latitude et toute liberté dans la "fictionnalisation" de la narration ou de certains personnages.

Birdy
06/05/2019 à 19:06

@Beyond : amusant ta remarque car j'ai souvenir d'un double téléfilm sur Bundy de 25 ans dont le titre était "Au dessus de tout soupçon".

Birdy
06/05/2019 à 19:03

Un film qui se laisse regarder, mais qui n'offre clairement pas de grands moments de cinéma. En cela je rejoins la critique. Les acteurs n'ont rien à se mettre sous la dent, et le principe même du film, intéressant, de faire se demander si le beau Ted est bien le tueur recherché empêche de montrer une seule scène de meurtre ou d'enlèvement. Non pas que j'attendais du gore avec mon popcorn, mais un film sur Ted Bundy, quand même, soit tu as mieux à proposer que les meurtres ( et là clairement non ) soit tu dévoiles le monstre.
Par contre la fin est bien. J'aime me demander tout le film si et quand Bundy assumera ce qu'il a fait. Parce qu'un tel déni, une telle force de persuasion quand tout est contre toi, c'est un angle intéressant d'étude psy, mais dans le film, ça reste le quasi unique axe de développement du film/perso et du coup, ce surplace retient le film à son idée.
Et même dans cette approche, de toute façon, il n'y a pas assez de scènes fortes qui transportent. Dommage car la critique dit vrai : les acteurs étaient parfaits.

beyond
06/05/2019 à 18:59

SPOILER

J'ai trouvé le film très intéressant sur le point de vue qu'il défend en nous présentant l'autre personnalité de Bundy, charismatique, charmeur et finalement au-dessus de tout soupçon, même si son penchant narcissique noircit un peu le tableau.
J'imagine à peine le choc que cela a dû être pour ceux qui ont voulu croire jusqu'au bout à son innocence. De fait, cela rend l'ultime scène d'aveu dans le parloir dévastatrice pour son épouse. J'ai également apprécié (comme une de ses victimes d'ailleurs) que le film ne se complaise pas dans l'horreur des meurtres et viols qu'il a commis. Cela n'aurait rien apporté au film et compte tenu de la réalité de ses meurtres, cela aurait été en mon sens franchement indécent.

Karev
06/05/2019 à 18:05

@Romain, ta comparaison avec le dernier Halloween est très intéressante mais un peu hors contexte, Halloween est un pure slasher alors que Extremely Wicked...un film qui déforme un peu la réalité (la relation Bundy/Liz est loin d'être belle dans la véritable vie, Bundy la frappe jamais mais la détruit psychologiquement, la force à l'avortement etc) mais reste assez proche de la véritable histoire mais avec une approche casse-gueule (le film de procès, aucun - ou presque - meurtre etc) pour ce type de film, en gros c'est l'anti-Henry.

Simon Riaux - Rédaction
06/05/2019 à 15:41

@Karev

sa fai réfléchire

Romain
06/05/2019 à 15:40

Les acteurs sont très bons. Franchement, les premières scènes de Bundy sont franchement bonnes, dans le ton. Il apparaît en tablier dans l'appartement, préparant le petit-déjeuner, tout sympa, tout innocent, c'est franchement drôle... Mais le film ne donne pas grand chose d'autre... Le metteur a assez bien retranscrit l'ambiance du procès de Bundy; un procès vraiment décalé par rapports aux actes horribles que l'on reprochait à l'accusé. Malheureusement, c'est tout ce que l'on peut voir dans ce film. C'est bien dommage d'avoir choisi un titre tape-à- l'oeil comme celui-là. Il n'y a rien de choquant ou de vil dans le film. Le réalisateur est resté bien trop propre. Ce film m'a rappelé le dernier Halloween, deux films bien mignonnets pour raconter des histoires de tueur.

Christophe Foltzer - Rédaction
06/05/2019 à 15:32

@Gh0st :
Y a peut-être une petite gueule de bois au milieu de tout ça, mais chut, faut pas le dire.

Mis à part la blague, content que vous ayez apprécié le film, cela permet un débat des plus enrichissants.

Si je suis évidemment plutôt sensible et fan du point de vue du réalisateur, pour ma part, il ne tient pas longtemps dans sa démonstration. Rapport notamment à son basculement vers un film de procès bête et méchant qui tue le propos initial tout autant qu'il nuie aux personnages de Bundy et Liz. Et ne rend pas justice à cette manipulation affective au cœur du personnage et du film qu'il ne fait plus qu'effleurer.

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