Les Frères Sisters : critique morte et vive

Mise à jour : 28/08/2018 16:18 - Créé : 28 août 2018 - Simon Riaux

Après la consécration de Dheepan, qui remporta la Palme d’Or en 2015, on attendait logiquement le grand retour de Jacques Audiard sur la Croisette. Mais son western, Les Frères Sisters avec Jake GyllenhaalJoaquin Phoenix et John C. Reilly, aura préféré mouiller du côté de la Mostra de Venise, jugée par la production du film plus adaptée au lancement d’une œuvre à même sur le papier de concourir aux Oscars.

Affiche
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MORT OU VIF

Projet né du désir du comédien John C. Reilly de voir le cinéaste français adapter le roman éponyme de Patrick De Witt, Les Frères Sisters avait tout du défi parfaitement casse-gueule. Non seulement Hollywood ne se montre que rarement clément pour les auteurs français qui s’y risquent, mais le genre du western, qui semble devenu par essence crépusculaire depuis une quinzaine d’années, est un terrain si balisé qu’il eût été aisé pour Audiard de voir sa singularité s’y éteindre.

 

photo, John C. ReillyDeux tueurs innocents

 

Il n’en est rien, peut-être justement parce que dans un premier temps, son récit éclate les attendus du genre pour mieux effacer nos repères. Joaquin Phoenix et John C. Reilly ont beau correspondre parfaitement au stéréotype des mercenaires éparpillant leurs douilles en tous sens, les rapports de force complexes qui se jouent entre eux surprennent de prime abord.

Ils étonnent d’autant plus que loin d’expliciter tout à fait comment ces deux frangins, tantôt tendres, tantôt barbares, sont devenues les gâchettes d’un inquiétant commodore, Audiard se plaît à court-circuiter son intrigue principale. Tandis que le duo traque et tâtonne, le metteur en scène suit également leurs proies, deux individus que leurs milieux séparent et leurs valeurs rapprochent (épatants Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed), soit l’exact opposé de nos héros aux colts fumants.

 

photo, Les Frères SistersUn homme rendu imprévisible par la douleur et la résilience

 

SISTERS UNCHAINED

Depuis Impitoyable, chaque nouveau retour en grâce du western semble s’envisager comme une auto-analyse compassée du genre. Qu’il ausculte l’héritage de John Ford (Open range), subvertisse avec malice les codes (Appaloosa), relise la Blaxploitation (Django Unchained) ou interroge la figure centrale du cowboy (The Homesman), le western semble avant tout parler du western lui-même.

Audiard n'est pas venu nous rejouer son bréviaire de l'Ouest, réciter ses classiques de la Nouvelle Frontière, proposition plaisante pour le cinéphile mais un brin stérile, et il préfère évacuer la plupart des formes connues du spectateur. Les fusillades sont autant de jeux de hors-champ réjouissants, les menaces animales bien plus rampantes que d’ordinaire, et on repassera pour les couchers de soleil. Non, ce qui motive Les Frères Sisters, c’est confronter deux mythes fondateurs, deux dynamiques historiques.

 

Photo Joaquin PhoenixUn phénix fatigué...

 

Riz Ahmed et Jake Gyllenhaal incarnent deux facettes de l’honnête homme selon la légende américaine, cet habitant du Land of the Brave, que sa bravoure, son sens de la decency et in fine son intelligence promettent au succès. Face à eux, la violence aveugle et arbitraire des Frères Sisters. Si le film ne fait pas de Phoenix et Reilly les méchants de son récit, c’est justement pour rappeler que l’Amérique ne fut jamais mue par la réussite des hommes de bien, mais par la cupidité de ses membres les plus affamés.

 

LA RUÉE VERS L’OMBRE

Pour emballer ce conte funèbre et amoral, Audiard a choisi la lumière de Benoît Debie (Enter the voidSpring Breakers, Climax), qui nimbe l’ensemble dans une lumière aux accents mordorés. L’image évoque parfois un amoncellement douceâtre, le parfum écoeurant mais riche d’une charogne sur le point de pourrir. L’intense beauté des Frères Sisters est celle d’un monde, telle la grange incendiée de la première séquence, qui s’apprête à sombrer dans les flammes avant-même sa gloire.

 

Photo Riz Ahmed, Jake GyllenhaalVers un monde commun ?

 

Sa caméra filant sobrement, mais toujours avec justesse, les âmes damnées qu’il suit en pleine ruée vers l’or, Jacques Audiard peut alors composer tranquillement une rupture de narration aussi brutale qu’impitoyable. Là où ses derniers films souffraient parfois d'une mauvaise gestion de leurs différents arcs scénaristiques, le métrage parvient ici miraculeusement à nourrir à la fois son versant fataliste, ses appétits tragiques, mais aussi sa proposition historique : celle d’une Amérique dont seuls triomphent les ogres.

Et alors que ses héros choisissent, presque littéralement, de s’amputer de leur conscience, c’est au cours d’un dernier mouvement à la fois désespéré et apaisé que Les Frères Sisters dévoile la puissance, mais aussi la finesse de son propos. Les monstres ne sont des monstres que parce qu’ils choisissent d’ignorer leurs terribles appétits, et parce qu’ils ne les regardent pas en face, il leur est donné de dormir en paix. Un constat terrible et glaçant, qui achève de faire du film un des plus forts et terrassants de son auteur.

 

Affiche

 

Résumé

La quête hallucinée et hallucinante de deux ogres précipités au coeur d'une Amérique sur le point de perdre tout à fait son innocence. Plus qu'un western, Audiard nous offre un conte cruel, doublé d'une réflexion terrassante sur la banalité du mal.

commentaires

STEVE 18/10/2018 à 13:56

Film que j'ai bien aimé pour ses personnages, sa lumière.

Par contre j'ai trouver la chute de deux des personnages principaux à cause d'un des frères mal amenée, tombant comme un cheveu dans la soupe.

Joséphine 01/10/2018 à 12:42

Déçue après tous les éloges de la presse. Ce film est loin de valoir les westerns américains. Pas de paysages grandioses. A la limite endormant.

cepheide 29/08/2018 à 19:31

est ce que audiard fils est au dela de son papa ? il va finir par mettre tout le monde d accord...

Sharko 28/08/2018 à 19:56

Audiard va enfin obtenir son oscar après lui etre passé sous le nez en 2010 pour Dans ses yeux.

Denthegun 28/08/2018 à 17:04

Raiden .
Le post le plus intéressant de la semaine .
Et on est que mardi.
Bravo.

Raiden 28/08/2018 à 16:46

Le genre de film ou tu t'endors au bout de 10 min...
Avec en plus que des acteurs surestimés...

corleone 28/08/2018 à 16:03

… à moins que je ne vienne d'un monde parallèle où River Phoenix ne nous a jamais quitté bien sûr :))

corleone 28/08/2018 à 14:56

1000 excuses pour le lapsus… oui c'est bien de Joaquin que je parle :)

django freeman 28/08/2018 à 14:51

corleone c'est "joaquin"

Mytrandir 28/08/2018 à 14:48

Euh, Corleone, tu voulais parler de Joaquin parce que River n'est malheureusement plus de ce monde pour defendre des roles...

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