Selina affronte ainsi deux adversaires : Jim O’Brien, le candidat républicain, mais également Tom James (Hugh Laurie), son vice-président sur le ticket démocrate dont la popularité pourrait se retourner contre elle dans le cas où le Sénat devrait lui-même choisir le président. La saison 5 suit donc une trajectoire particulièrement claire et solide, axée autour d’un enjeu de survie politique pour Meyer et son équipe. Une intrigue ouverte en fin de saison 4, qui trouve une conclusion amère dans les derniers instants de cette cinquième année.
Selina Meyer est une affreuse bête. Une horrible boss, horrible mère, horrible fille, horrible vice-présidente, horrible présidente, horrible candidate, horrible amante. Une horrible personne qui déteste les hommes, méprise les femmes, conspue l’humanité entière.
Le pire : Selina Meyer n’est pas Machiavel à Washington. Sa cruauté, ses mensonges, sa brutalité sont moins un signe d’intelligence que de bêtise, la faute à des neurones grillés par la soif du pouvoir. Son caractère illustre le plus souvent un naturel et une spontanéité effrayants, qui fournissent un inépuisable moteur comique à Veep.
Particulièrement en danger cette saison, Selina Meyer se dévoile encore plus ignoble et extrême, notamment au contact de sa mère et sa fille Catherine. Un passage à l’hôpital et un week-end presque familial à Camp David fournissent ainsi des preuves accablantes et hilarantes contre l’être humain derrière la femme politique, qui semble avoir laissé son ambition consumer chaque parcelle de son corps jusqu’à n’être qu’une carcasse vide, remplie d’aigreur et d’ambition narcissique.

La mort de la mère apporte naturellement un peu de lumière dans ce vaste trou noir qu’est Selina. Après avoir débranché le respirateur pour la laisser mourir (sans même penser à attendre sa fille, et en grande partie pour s’attirer la sympathie du pays), la présidente résume toute sa personne en une phrase à l’attention de Catherine : « Tu n’as aucune idée de ce que ça a été d’être la fille unique d’une femme narcissique, qui te critique ou t’ignore ». Un aveu inconscient qui définit tout ce qu’elle est, et rappelle à quel point elle est tristement hilarante.
Omniprésente cette saison parce qu’elle réalise un documentaire sur sa mère (en plus de faire son coming out avec la sous-exploitée Clea DuVall, bien connue des fans de teen movies des années 90), Catherine récolte une autre confession fascinante lorsque Selina explique d’où est venue son rêve de présider l’Amérique : sa rencontre avec Nixon. Elle n’était qu’une enfant lorsque son père lui a permis de le rencontrer, en lui disant que « plein de gens n’aiment pas Nixon, mais ils le respectent ». Une belle image des priorités du pouvoir, que la pauvre femme poussera à son paroxysme, comme le prouve l’épisode sur le Cuntgate.
Mais la beauté de Veep vient de son désir de ne pas justifier, expliquer, excuser ou ménager ses personnages. D’en faire des protagonistes détestables, débiles, délirants, qu’on aime détester et qu’on déteste quitter. Cette réussite détonnante vient bien évidemment du casting mené par une Julia Louis-Dreyfus absolument géniale (quatre Emmy, célébrés par des discours absolument parfaits), mais également de la qualité des dialogues : d’une constance admirable, comme un train lancé à toute allure.
De Tom James qui décrit le comportement de Selina comme celui d’un « parent alcoolique qui a marché sur un lego », aux wagons d’insultes horriblement cruels contre l’abruti Jonas (« Retourne dans l’habitat naturel où ta crétine de mère t’a trouvé, espèce de putain de yéti rasé », « J’espère que tu mourras d’une horrible mort en t’étouffant sur la bite rouge luisante d’un chien »). L’équipe carbure à la vulgarité la plus obscène, sans aucun filtre, pour exprimer la moindre émotion et communiquer le moindre mécontement. La machinerie comique de Veep est ainsi d’une précision et d’une drôlerie affolantes. Elle rappelle la dynamique inimitable d’Aaron Sorkin, le scénariste de génie qui a notamment créé A la Maison-Blanche, dans son efficacité redoutable et sa vitesse parfois étourdissante.
En parallèle, la série repose sur une vraie dynamique de gag, en grande partie autour de Tony Hale. Exfiltré d’Arrested Development pour épauler une autre horrible maman castratrice, il tente toujours de gérer un Oedipe mal digéré, offrant régulièrement en arrière-plan des réactions et gestes hilarants – notamment parce que la mise en scène ne les appuie pas, laissant le spectateur attentif s’en délecter. A ce titre, la discrète Sue continue d’occuper une place spéciale sur la scène de Veep, avec l’excellente interrogation sur son âge lorsque quelqu’un apprend qu’elle était déjà à la Maison-Blanche dans les années 80.
Plus que jamais, Veep est un formidable miroir de la réalité américaine. Un miroir théoriquement déformé mais dont le reflet semble de moins en moins extrême. Sa vision affreuse de la démocratie, du cirque politique et de la mauvaise foi institutionnalisée, articulée autour d’un dégoût du peuple et d’une pyramide de l’humiliation, se révèle chaque année un peu plus drôle et grinçante.
Loin de l’élégance hollywoodienne de House of Cards (avec laquelle elle partage curieusement beaucoup de points communs dans les péripéties), du raffinement romanesque d’A la Maison-Blanche ou des frissons pour ménagère de Scandal maîtrisés par Shonda Rhimes, Veep prend peu à peu l’apparence féroce d’une série politique véridique. Une cartographie terrifiante et fascinante de l’appareil politique, construit sur l’incompétence, la manipulation, le cynisme, l’ignorance, l’intimidation et la vulgarité, où l’ego passe avant le pays, et où la noblesse de la mission s’écroule face aux instincts primaires.
Confirmée saison après saison, la volonté nette de porter une héroïne abominable rend Veep particulièrement intéressante.. Loin de la candeur attachante de Leslie Knope, la patriote de Parks and Recreation qui se rêvait présidente, Selina Meyer a bien peu d’humanité à offrir.
Julia Louis-Dreyfus est une féministe assumée. Une féministe drôle, notamment dans
le mémorable sketch Last Fuckable Day dans
Inside Amy Schumer, aux côtés de Tina Fey justement. La voir interpréter une femme politique si minable et médiocre a donc une valeur certaine. Alors que la question du sexisme est devenue centrale à Hollywood, et que Hilary Clinton (grandement soutenue par les stars) s’est posée comme l’éventuelle première femme à diriger la grande puissance américaine,
Veep rappelle que le féminisme est une question d’égalité. En l’occurrence : celle d’avoir une série centrée sur une affreuse politicienne, obsédée par l’idée d’être la première femme présidente des Etats-Unis et d’entrer dans l’Histoire uniquement grâce à son genre.
A une époque où le féminisme est sans cesse associé à une forme de bien pensance et de régression intellectuelle, voire d’obstacle à la création, Veep s’impose comme une réponse foudroyante, d’une intelligence et d’une efficacité inouïes.
Une série qui, plutôt que servir un discours plat sur la capacité des femmes à diriger, offre à Julia Louis-Dreyfus un rôle grandiose, over the top, d’une violence rarement vue. Une série qui a également l’audace de repousser ses limites puisque la saison 5 se termine sur une Selina définitivement éjectée de la Maison-Blanche, (presque) revenue parmi le commun des mortels. Il aurait été simple d’en refaire une vice-présidente aux côtés de Tom James. Mais Veep a bien d’autres aventures à vivre, et n’a pas peur de sortir de sa zone de confort pour lâcher son monstre de foire politique dans la nature. Tant mieux : on attend plus que jamais la suite.
« Parks and Recreation » et « 30 Rock » ça vous fait rire ??Ah bon…
D’accord avec vous : excellente série, géniale JLD, et cinquième saison particulièrement réussie.