Un homme ordinaire : faut-il regarder la série M6 sur Xavier Dupont de Ligonnès ?

Camille Vignes | 15 septembre 2020
Camille Vignes | 15 septembre 2020

C’était un peu le polar de l’été, le drame familial sordide à (re)découvrir grâce aux deux numéros du bimensuel Society et à deux documentaires consacrés à l’affaire Dupont de Ligonnès, l’un diffusé par Netflix dans la série Les enquêtes extraordinaires, l’autre par TFX pour le programme Chroniques criminelles.

L’histoire d’une famille nantaise comme les autres qui continue de nourrir la fascination morbide des Français, près de dix ans après les faits – en témoignent les chiffres records de ventes en kiosques des numéros lui étant consacrés. Dans ce contexte, M6 n’a pas mis longtemps à ajouter sa pierre à l’édifice Xavier Dupont de Ligonnès. Ainsi, quand sur la chaîne se profile Un Homme ordinaire, l’appréhension nous guette, la curiosité aussi. On fait lepoint sur les deux premiers épisodes.

 

 

ILS ÉTAIENT SIX

Que ce soit pour pointer du doigt une injustice, une horreur inhumaine ou simplement par pure curiosité, la télévision n’a jamais caché son penchant pour les faits divers glaçants. Sous forme de documentaires et pour le grand public, elle a depuis longtemps levé le voile sur bon nombre d’affaires macabres (avec Faites entrer l’accusé par exemple), sans non plus vraiment les esthétiser pour les rendre plus attrayants. Pourtant, depuis quelques années, une tendance américaine transforme peu à peu le petit écran, proposant de plus en plus de programmes inspirés de faits réels sous forme de séries stylisées (dans le genre, Dans leur regard sur Netflix était particulièrement réussie tout comme la saison sur OJ Simpson de American Crime Story).

L’idée est simple et alléchante puisqu’en sortant des limites prédéfinies et plus ou moins infranchissables du documentaire, la réalisation peut prendre son envol, sortir d’un schéma narratif classique, user d’effets de caméra, de jeux de lumière, de musique, contraster avec la réalité par sa photographie… bref, embarquer son spectateur dans un autre univers, dont le cadre sert à enfermer le spectateur dans une histoire toujours plus sordide.

 

photo, Émilie DequenneRetour oppressant sur les lieux du crime ? 

 

C’est certainement là l’ambition de la mini-série Un homme ordinaire proposée par M6, et diffusée en deux soirées de deux épisodes (la première ce mardi 15 septembre, la seconde mardi 22) : sortir du carcan rigide du documentaire pour offrir un regard nouveau sur des faits datant d’il y a près de dix ans. Évidemment, la série emballe le tout en prenant ses libertés face à la réalité, transformant les noms des protagonistes pour tordre le récit à sa sauce, transplantant l’action de Nantes à Lyon et rappelant, avant même les premières images, que le tout est inspiré de faits réels et qu’il n’est pas là pour relater une réalité certifiée.

Un disclaimer obligatoire puisque l’affaire Dupont de Ligonnès est toujours en ouverte et que la série révèle tout de go ses positions : l’homme, le père de famille rebaptisé Christophe Salin pour l'occasion, est coupable. Il a bien tué de plusieurs balles dans la tête sa femme Sophie, leurs quatre enfants Clément, Lucile, Antoine et Étienne ainsi que leurs deux labradors, avant de les empaqueter dans d’énormes sacs plastiques et de les enterrer sous son abri de jardin.

 

photo, Arnaud DucretJ'irai creuser vos tombes  

 

PARENTS, MODE D’EMPLOI

Outre ces transformations dérisoires imposées à l’histoire, les noms, les lieux… la clef de voûte de la série repose sur un personnage totalement fictif, ajouté pour (dé)servir l’intrigue et, certainement, pour rompre avec le schéma classique du programme policier, découverte des corps, autopsie, enquête et flashbacks retraçant les derniers jours des victimes et de l’assassin. La clef de voûte de la série donc, c’est Anna-Rose Gagnières, une spécialiste en cybersécurité campée par Émilie Dequenne, introduite dès la scène d’ouverture alors qu’elle percute la voiture de Christophe de Salin (Arnaud Ducret, à l’affiche de Parents mode d'emploi et certainement casté pour sa ressemblance avec XDDL).

Cette scène, d’une banalité remarquable en termes de mise en scène, donne le ton de la série. Elle est totalement fictive, mais elle permet une chose à Pierre Aknine et Anne Badel : raconter l’histoire à grands coups de flashbacks maladroits. Car, quelques semaines après son accident, Anna-Rose Gagnières apprendra en regardant les informations, que les corps de toute la famille Salin viennent d'être découverts, enterrés dans le jardin et que seul manque le cadavre du père. Elle créera alors une page Facebook dédiée à l’enquête amatrice de ce quintuple meurtre, page alimentée par des témoignages divers, prétextes aux fameux flashbacks.

 

photo, Émilie DequenneIl faut que je porte la série là ? 

 

Mais le processus pèche dès sa mise en place. Sur le papier, l’idée pouvait être bonne. Découvrir l’histoire par le biais d’une enquêtrice geek aurait pu rappeler de loin le documentaire Netflix Don’t F**k with Cats (qui retrace l’histoire de Luka Rocco Magnotta, ou le dépeceur de Montréal) et dynamiser l’ensemble. Malheureusement, ce ressort scénaristique n’a vraiment rien pour plaire.

Les flashbacks, même s’ils sont importants pour la description de la psyché des personnages (enfin du personnage), tombent trop souvent comme un cheveu sur la soupe. Bien loin de rythmer l’ensemble, ils le desservent, l’alourdissent, le décrédibilisent, l’embourbent dans des chemins franchement inintéressants. Bref, très rapidement, la pièce maîtresse censée maintenir l’ensemble, Anna-Rose Gagnières, s’étiole.

 

Photo Arnaud DucretDe père de famille à tueur en série

 

 

CATALOGUE IKEA DE LIGONNES

Mais au-delà du doux ennui qui règne sur la manière de raconter l’histoire, le vrai problème reste le manque de crédibilité de l'ensemble. Dialogues insipides, comédiens en sous régime ne sachant comment donner corps à leur personnage tant ces derniers ont été dressés à la truelle, rebondissements malhabiles, on comprend mal comment l’affaire Dupont de Ligonnès a pu en arriver à pareille mollesse.

Pourtant le cahier des charges est rempli dans ces deux premiers épisodes, si l’on tient uniquement compte de la section "choses à aborder pour être raccord avec la véritable histoire". Le portrait d’un couple malheureux, les histoires d’adultères, le prêt de 50 000 euros contracté par Christophe Salin auprès de sa maîtresse, prêt jamais remboursé qui lui vaudra l’arrivée des huissiers, l’attente mystique de l’Apocalypse qui, elle, n’arrivera jamais, l’emprise de l’homme sur sa femme, la fascination pour les États-Unis…

 

photo, Émilie DequenneGlobalement, elle fronce ses sourcils et regarde son ordi

 

Il est tellement bien rempli qu’Un homme ordinaire ressemble plus à un catalogue IKEA qu’à une proposition visuelle. La production semble s’être cachée derrière ces quelques éléments immanquables. Elle ne prend aucun risque, ne brille jamais d’aucun atour. Après deux épisodes, on a la désagréable sensation que Pierre Aknine et Anne Badel ont listé les faits précédents la nuit du meurtre dans l’unique but de servir leur propos. Sauf que, trop bien élevés pour l’ancrer dans une réalité concrète, ils ont essayé de maquiller le tout avec deux-trois artifices bas de gamme.

Bref, un goût de pas très bien (et pas très bon) reste en bouche et on se demande s'ils vont avoir le temps de rectifier le tir dans les deux derniers épisodes. Vu le départ, on donne peu cher de la ligne d'arrivée.

Un homme ordinaire est diffusé sur M6 à partir du 15 septembre 2020

 

Affiche

commentaires

beyond
16/09/2020 à 13:57

Pauvre Xavier DdL, si ça se trouve il figure lui aussi au rang des victimes. Moi si j'avais buté une famille entière, j'aurais pris soin de cacher le corps du père afin que tout le monde l'accuse. Saura t-on un jour la vérité ? Vu l'incompétence notoire des enquêteurs français, il est permis d'en douter.

Gonzo
15/09/2020 à 22:36

ET, pourrait ton supprimer le commentaire autiste du negationniste, sous cet article ?

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