Homecoming : Julia Roberts aspirée dans le délire parano (et cinéphile) du créateur de Mr. Robot

Geoffrey Crété | 14 novembre 2018 - MAJ : 14/11/2018 20:10
Geoffrey Crété | 14 novembre 2018 - MAJ : 14/11/2018 20:10

Sam Esmail dirige Julia Roberts dans une série parano au doux parfum old school, créée par Eli Horowitz et Micah Bloomberg.

Alors que Mr. Robot approche de la fin, avec une saison 4 qui sera la fin, le créateur Sam Esmail profite de la vague du succès et du prestige de l'excellente série de hacker. Le voilà donc à la barre de la série Homecoming du côté d'Amazon Prime Video, comme réalisateur des dix épisodes de la création de Micah Bloomberg et Eli Horowitz.

Avec en plus Julia Roberts dans le premier rôle, et dans sa première incursion dans les séries, Homecoming est le petit événement de cette fin d'année. Et le résultat est presque à la hauteur.

 

ATTENTION SPOILERS

 

 

SOUND AND VISION

Avant Homecoming la série, il y a Homecoming le podcast de Gimlet Media. Pas un podcast comme les autres puisque c'est leur première fiction dans le genre, portée par les voix de Catherine KeenerDavid Schwimmer et Oscar Isaac. Cette histoire de thérapie bien moins ordinaire qu'il n'y paraît attire vite l'attention d'Universal Cable Productions, qui en achète les droits pour que Sam Esmail en tire une série.

Son carton Mr. Robot est diffusé sur USA Network, qui appartient à Universal, de toute évidence conscient d'avoir entre les mains un artiste qui compte. Et la bataille est rude puisque Sony, 20th Century Fox et TriStar Pictures avec George Clooney cherchent tous à décrocher le deal.

Sam Esmail produit l'adaptation, et Amazon Video commande deux saisons d'un coup, l'annonce du casting de Julia Roberts ayant certainement donné un coup de boost au projet. Avec en plus Bobby CannavaleSissy Spacek, ou encore Stephan JamesHong Chau et Dermot MulroneyHomecoming prend vite une ampleur certaine.

Si les méconnus et peu expérimentés Eli Horowitz et Micah Bloomberg sont crédités comme créateurs, Esmail réalise les 10 épisodes, et chapeaute de toute évidence cette série qui a de vrais airs de ressemblance avec Mr. Robot, dans le fond comme dans la forme.

 

photo, Sam EsmailSam Esmail et Bobby Cannavale

 

EN ANALYSE

Homecoming intrigue déjà par son format : des épisodes d'une trentaine de minutes, loin de la case classique de 50 à 60 minutes de bien trop de séries. Un choix qui booste l'efficacité de l'intrigue, et témoigne d'une volonté de déstabiliser, questionner certains codes et réflexes. Une volonté qui se retrouve à différents niveaux, et impose d'emblée un style unique en son genre.

L'histoire se divise ainsi en deux périodes, séparées de manière claire et nette à l'image. D'un côté, Heid Bergman est une thérapeute du centre Homecoming, qui accueille des vétérans pour les aider à gérer leurs douleurs et réintégrer la société. L'image est belle, soignée, classique. De l'autre, Heidi est une serveuse dans un trou paumé, qui vit chez sa mère. Là, l'image est en 4/3 et la lumière, dure.

Entre les deux, il y a une ellipse de plusieurs années, où s'étire un mystère. Pourquoi Heidi a t-elle quitté Homecoming ? Pourquoi son sourire a laissé place à une mine déconfite ? Quel était réellement le but de l'entreprise Geist Group, derrière ce centre spécialisé ? L'enquête a priori anodine d'un employé du Département de la Défense va ouvrir bien des perspectives.

 

photo, Julia RobertsHeidi aux portes du cauchemar

 

LA MÉMOIRE DANS LE DOS

Sur Mr. Robot planait le fantôme de David Fincher, dont Sam Esmail reprend d'ailleurs ici les vertigineux plans aériens de Zodiac, scotchés aux mouvements des véhicules. Mais Homecoming pioche du côté du cinéma parano et politique des années 70, de Brian De Palma à Alan J. Pakula, des Trois jours du condor à Un crime dans la tête.

Cette histoire de sombre et mystérieuse société qui travaille sur la mémoire des soldats, exploite le patriotisme à des fins douteuses, et manipule massivement les citoyens comme des pions, rappelle la grande époque d'une Amérique rongée par la paranoïa et la peur d'autrui.

Dans l'esthétique, dans le choix des décors ou des costumes, Sam Esmail entretient délibérément ce trouble sur la période. Du sombre sous-sol des archives papier où fouine Thomas Carrasco jusqu'au bureau vieillot de Heidi avec son aquarium, la série travaille une allure old school du plus bel effet. Discrète, la direction artistique est une franche réussite - rien que la scène dans le sous-sol des archives, avec ses lumières qui s'allument et s'éteignent, est fantastique.

 

photo, Shea Whigham Dans les archives des références

 

CADRE SUP

C'est bien entendu un boulevard pour Sam Esmail réalisateur, qui s'est affirmé derrière la caméra au fil des saisons de Mr. Robot. Il avait signé trois épisodes de la première saison, avant de diriger tous les suivants jusqu'à la fin programmée de la saison 4. Des effets les plus simples (les choix de cadrages qui isolent les visages) aux plus tape-à-l'oeil (l'épisode 5 de la saison 3, avec son intense et incroyable faux plan-séquence), il avait démontré un appétit de cinéma spectaculaire dans sa création, portée par Rami Malek.

Il continue dans cette voie avec Homecoming. Le choix le plus évident est celui du format de l'image, qui diffère entre les deux périodes. Loin d'être un mauvais gimmick de mise en scène, il se révèle parfaitement imbriqué dans l'intrigue, et prend une dimension étourdissante lors de deux moments de bascule qui relèvent quasiment du film d'horreur.

 

photo, Julia RobertsPerdu de recherche de soi-même

 

Sam Esmail s'amuse également sans surprise avec le plan-séquence, de l'intro jusqu'à un impressionnant moment qui encadre le décor de ce centre énigmatique. En 2018, le plan-séquence (véritable ou numérique) n'a plus grand chose de fou pour quiconque consomme de la série et du film : Sam Esmail en use donc avec intelligence, et pas simplement en spectacle à sa propre gloire. La scène (ci-dessous) brasse un large espace mais devient vite suffoquante tandis que la conversation téléphonique serre la gorge de Heidi. 

Il n'y a pas (juste) un cinéaste en herbe à l'oeuvre, mais un réalisateur au regard aiguisé, qui ne cesse de questionner la forme, la tordre et s'amuser avec. De la gestion du son lors des conversations téléphoniques aux plans de fin qui s'étirent pour prolonger l'univers pour continuer à entretenir le doute, Homecoming transpire le cinéma. 

 

Le plan-séquence si mémorable

  

LA MUSIQUE DE MON COEUR (DE CINEPHILE)

Cette férocité des partis pris trouve l'une de ses plus belles illustrations dans les choix musicaux. Le cinéphile reconnaîtra vite des mélodies bien connues, sorties des années 70 ou des années plus récentes

En vrac : Pulsions, Carrie au bal du diable et Body Double par Pino Donaggio, Sueurs froides par Bernard Herrmann, Klute et Marathon Man par Michael Small, Les Hommes du président et Conversation secrète par David Shire, New-York 1997 et Fog par John Carpenter, Scanners par Howard Shore, Le Mystère Andromède par Gil Mellé, Les Trois jours du condor par Dave Grusin, The Thing par Ennio Morricone, mais aussi Copycat par Christopher Young et Oblivion par M83. Il y a même la sonnerie inoubliable de 24 heures chrono.

Sam Esmail a déjà utilisé ce procédé dans Mr. Robot, avec les thèmes de Blow Out et À cause d'un assassinat. Ici, il est déployé sur l'intégralité de la série, et a encore plus de sens : mobiliser la mémoire cinéphilique dans une histoire qui traitement justement de la mémoire abîmée et de souvenirs ciblés, a tout d'une idée ingénieuse.

Ces choix parfaitement délicieux ne titillent pas seulement la nostalgie : ils permettent de créer comme une cartographique artistique, aussi riche qu'étonnante, qui apporte à la série une dimension étrange, entre artificialiatié de circonstance et pur exercice de style. 

 

photo, Jeremy Allen White Un petit air de musique bien souvent familier

 

TOURBILLON DU VIDE 

Homecoming laisse pour autant une sensation d'inachevé. Passé les premiers épisodes aussi intrigants qu'excitants, où la mise en scène se révèle très efficace, l'intrigue avance. Mais n'est pas à la hauteur des ambitions initiales de grand cauchemar parano à base d'expériences médicales, mensonges institutionnalisés et secrets gardés derrière les portes de luxe.

Le mystère de Geist Group reste trop flou, la relation entre Heidi et Walter trop peu engageante, et trop de seconds rôles (la mère incarnée par la grande Sissy Spacek, le collègue interprété par Alex Karpovsky, ou encore Shier, porté par l'excellent Jeremy Allen White) sont laissés sur le bord de la route.

 

photoCarrie au bal des figurants

 

La mécanique tourne vite à vite, si bien que la construction même des épisodes, avec l'éventuel cliffhanger, manque de vie. Après un démarrage en force, Homecoming s'enlise ainsi, tranquillement mais sûrement. Le sentiment d'avoir un scénario qui sous-exploite tout le projet de Geist, toute l'ambiguïté de Heidi, et tout ce qui habite cet étrange Thomas Carrasco (excellent Shea Whigham), persiste.

Au lieu d'aller en crescendo, réunir peu à peu les pièces, et rassembler les forces en place, l'intrigue se contente finalement de régler avec trop de facilité les enjeux. Vu les inspirations annoncées, qui lorgnent vers le thriller politique et tordu, c'est une franche déception. L'histoire se paye même une conclusion officielle qui lorgne vers la romance, préférant reléguer le mystère de Homecoming à une scène post-générique bien opaque.

 

photo, Stephan James, Julia RobertsUne thérapie qui commençait si bien

 

Homecoming est donc une moitié de réussite. D'un côté, il y a une série qui regorge d'idées, menée par un réalisateur talentueux qui s'amuse avec la forme, et avec un équilibre impressionnant entre l'exercice de style et la cohérence dramatique. Ou la preuve, après Mr. Robot, que Sam Esmail est plus que jamais un artiste à suivre.

De l'autre, il y a une intrigue qui ne tient pas ses promesses, et n'est pas à la hauteur de son brillant démarrage. Pas de quoi la déconseiller ou regretter d'avoir plongé dans l'enquête, mais certainement de quoi y voir un rendez-vous manqué.

L'intégralité de la saison 1 de Homecoming est à voir sur Amazon Prime depuis le 2 novembre.

 

Affiche

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