Baron Noir : une saison 2 (trop) réaliste pour le House of Cards français ?

Mise à jour : 26/05/2018 08:48 - Créé : 13 février 2018 - Alexandre Janowiak
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Canal + diffusait les deux derniers épisodes de la saison 2 de Baron noir ce lundi soir. Bien que bourrée de défauts, la première saison lançait une série politique française prometteuse dans les pas de House of Cards. Cette nouvelle saison a-t-elle tenu toutes ses promesses ?

ATTENTION SPOILERS !

 

 

LES MARCHES DU POUVOIR

Les séries politiques de haut-niveau ne manquent pas sur le petit écran. Depuis la légendaire À la Maison-Blanche, elles sont nombreuses à avoir dévoilé les coulisses du pouvoir et les rouages de la politique. Une thématique usée jusqu’à la moelle avec plus ou moins de réussite entre les très bonnes BorgenBossHouse of Cards (UK et US), Veep ou la mini-série Show Me a Hero et les moins réussies ScandalMadam SecretaryCommander in chief ou Designated Survivor plus récemment.

En tout cas, une chose est sûre, le public se passionne pour les projets de lois, les magouilles électorales, les coups de théâtres politiques… et les scénaristes français ont fini par bien le comprendre. Après un essai infructueux avec L'Etat de grace en 2006, la politique est revenue à la télévision française début 2012 sur France Télévisions, en pleine campagne présidentielle, avec Les Hommes de l’ombre suivant les pas d'un spin-doctor.

 

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Puis, alors qu'House of Cards secouait les codes de la série politique aux Etats-Unis, Netflix s'est décidé à hybrider le concept en la mâtinant de saga familiale avec Marseille. Un gros raté dont la deuxième saison arrive bientôt. Dans le même temps, Canal + engageait les scénaristes Eric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon pour écrire une série sur les coulisses du pouvoir : Baron Noir. Jean-Baptiste Delafon est un habitué de la télévision (P.J., Julie Lescaut, Maison Close) mais Eric Benzekri, lui, connait parfaitement les arcanes du pouvoir. S'il s'en est éloigné depuis 2005, Eric Benzekri fut conseiller de Jean-Luc Mélenchon lorsque ce dernier était ministre délégué à l'Enseignement professionnel, et il a aussi intégré l'équipe de Julien Dray.

Sa présence au scénario est un moyen de conférer une légitimité au récit et un grand réalisme à l'ensemble de la série que ce soit au niveau des situations, des retournements improbables (parfois inspirés de situations vécues par Benzekri) et des personnages. En effet, le personnage principal, Philippe Rikwaert (incarné par Kad Merad) est grandement inspiré de Julien Dray. Il l'avait, d'ailleurs, lui-même confirmé sur les plateaux de télévision.

 

Photo Kad Merad, Anna MouglalisKad Merad et Anna Mouglalis 

 

POLITIQUE FICTION... OU PAS

Il y a quelques années, l’ancien Président des Etats-Unis, Bill Clinton, avait déclaré à Kevin Spacey que la série House of Cards était « réaliste à 99%. Le 1% de faux est que vous ne pourriez jamais faire passer une loi sur l'éducation aussi vite dans la vraie vie ».

Devant Baron noir, il y a donc ce même sentiment d’ultra-réalisme. Ici, seule l’élection d’une femme à l'Elysée paraît encore relever de l'anticipation, vu la situation actuelle de l’Hexagone. Cet ultra-réalisme de Baron noir n’est pas anodin, cette saison 2 s’attachant peu ou prou à retranscrire le chaos des élections présidentielles de 2017.

Pourtant, si elle a été produite durant la campagne électorale en question, cette saison 2 a été écrite en février 2016. Sa ressemblance miroir avec le réel est donc bluffante et surprenante de vérité, des sujets brassés par la fiction aux nombreuses similitudes avec l'actuel président français : Emmanuel Macron.

 

Photo Anna Mouglalis, Pascal ElbéAnna Mouglalis et Pascal Elbé

 

En effet, cette saison 2 reprend quelques semaines seulement après la fin de la saison 1. Philippe Rickwaert, incarcéré pour détournement de fonds publics lors de l'ultime épisode de la première saison, est libéré et continue à conseiller dans l'ombre la candidate à la présidentielle estampillée Parti Socialiste : Amélie Dorendeu (Anna Mouglalis). Une jeune étoile montante du parti, conseillère du président sortant (Niels Arestrup), projetée sur le devant de la scène presque du jour au lendemain, socialiste aux idées plutôt centristes... y voir la représentation d'une Macron au féminin semble évident.

Les traits du jeune président français sont également largement repris à travers le leader centriste Stéphane Thorigny (Pascal Elbé). Avec sa volonté de détruire le clivage gauche-droite en refondant l'échiquier politique de l'aile droite des socialistes à l'aile progressiste des Républicains et son discours tourné vers un nouveau monde en marche, impossible de ne pas penser à Emmanuel Macron.

 

Photo Pierre Morel, Anna MouglalisPierre Morel et Anna Mouglalis

 

D'autres politiques se voient allègrement pastichés durant cette saison 2 : Jean Luc-Mélenchon avec Michel Vidal ( François Morel), Jean-Marc Ayrault avec Alain Chistera (Patrick Rocca), un hybride Marine Le Pen/Laurent Wauquiez avec Lionel Chalon (Patrick Mille) et bien d'autres qu'on vous laisse le soin de découvrir par vous-même...

A ce niveau, on soulignera la belle direction d'acteurs de cette saison 2. Si Kad Merad a tendance à surjouer dans le premier épisode de ce retour, il confirme par la suite sa capacité à camper un personnage dramatique à la perfection. Anna Mouglalis tient la baraque avec talent quand le jeune Hugo Becker incarne parfaitement ce jeune député fougueux.

 

Photo Hugo BeckerHugo Becker dans la peau de Cyril Balsan

 

TEMPÊTE A L'ÉLYSÉE

Si l'ultra-réalisme est plus que salvateur pour Baron Noir et permet de donner une véritable force à la série (en parlant de la montée du FN, du terrorisme, de l'euthanasie, du 49-3, vacillement de l'Etat de droit), cette saison 2 est cependant loin d'être optimale. Son trop grand attachement à la réalité l'empêche de totalement nous emporter et de se trouver une véritable dimension sérielle et/ou romanesque. On a régulièrement la sensation de regarder une reconstitution du quotidien politique raconté par les médias à longueurs de journées plus qu'une fiction inédite sur les coulisses du pouvoir.

D'un autre côté, la série perd également en crédibilité (en tout cas à nos yeux) en donnant autant d'importance au personnage de Philippe Rickwaert. Il parait absolument improbable qu'un condamné à de la prison ferme, inéligible, conspué par le peuple et la moitié du monde politique puisse avoir une aussi grande influence sur le pouvoir en place, sans susciter la curiosité ou la méfiance des médias et du personnel politique. Et ce n'est pas la séquence finale de la saison 2 qui va nous rassurer sur ce point.

 

Photo Kad Merad, Hugo BeckerKad Merad et Hugo Becker alias Philippe Rickwaert et Cyril Balsan 

 

De plus, si en terme de politique, elle délivre de grands moments et développe des sujets profondéments actuels, la série se perd trop souvent dans ses sous-intrigues. Ainsi, les déboires familiaux de Philippe Rickwaert avec sa fille ne fonctionnent pas un seul instant et nous sortent régulièrement du récit.

Enfin, si le réalisateur libanais Ziad Doueiri, ancien assistant de Quentin Tarantino sur Reservoir Dogs ou Pulp Fiction, met en scène avec talent chaque épisode de la série, il se répète et abuse trop souvent des mêmes mouvements de caméras. Ses incessants travelling circulaires finissent par agacer profondément et installent une routine malvenue.

 

Photo Ziad Doueiri, Kad MeradZiad Doueiri sur le tournage avec Kad Merad

 

La saison 2 de Baron Noir n'est pas parfaite. Son ultra-réalisme est à la fois un immense atout lui donnant une vraie puissance évocatrice et un boulet qui l'empêche de voler de ses propres ailes. La série de Canal + reste tout de même une des meilleures séries françaises actuelles. Après deux belles premières saisons, une troisième serait déjà en route selon son interprète principal Kad Merad. Reste plus qu'à la production à officialiser le retour de la série avant de nous plonger à nouveau dans les coulisses du pouvoir français.

La saison 2 de Baron Noir est disponible en intégralité sur MyCanal.

 

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commentaires

The Y Man 03/05/2018 à 22:43

Je suis moi-même assez déçu par cette deuxième saison, alors que la première était prometteuse. On a effectivement l'impression d'assister à un documentaire, plus qu'à une série romancée ; Anna Mouglalis en présidente de la République n'est pas crédible une seule seconde (sauf si le job consiste à fumer de grosses clopes en jean dans un jardin) ; et surtout il y a une quantité assommante de dialogue. C'est une série politique, donc intellectualisée, d'accord, mais on est complètement submergé par des dialogues incessants, et parfois sans réel intérêt.

@Ben 13/02/2018 à 17:44

C'est ce que je voulais dire, cette saison ne dépeint que le mandat d'Hollande de 2012 à 2016 : l'arrivée d'Ayrault, son limogeage, conjuration menant à l'arrivée de Valls (centriste ici) au poste de 1er Ministre grâce à l'aide de Montebourg et quelques tenors du PS, l'éclatement idéologique du PS, le mariage pour tous (droit à l’euthanasie ici, mais les enjeux sont les mêmes dans la série), la loi travail (le contrat unique dans cette saison), un président incapable de pendre un cap clair et de réconcilier la gauche etc. En 2016, Macron était déjà Ministre avec une cote de popularité incroyable. Rien de plus dans cette saison qu'un diagnostic déjà évident à l'époque. La prise de risque était minime et la réalité a déjà dépassé cette fiction. Le scénario ne raconte de plus que le quinquennat d'Hollande, je maintiens. La saison 3 verra la présidente dans l'impossibilité de se présenter, Cyril Balsan (Hamon) se faire voler ses voix par Michel Vidal (Mélenchon) et l'élection de Macron (soit un nouveau personnage, soit le personnage interprété par Patrice Eboué qui peut aussi bien représenter Valls ou Macron, la ligne politique est à peu près la même). On peut crier au génie, pas de problème, mais j'ai déjà vu ce feuilleton en 2017.

Ben Linus 13/02/2018 à 16:58

@LambdaZero Avez-vous vraiment regardé cette saison ? L'arrivée de la société civile et l'effondrement des partis historiques y sont déjà dépeints, et l'intrigue se rapproche plus de l'arrivée au pouvoir de Macron que de la fin du quinquennat Hollande (cf saison 1), ce qui est assez bluffant sachant que la saison a commencé à être écrite début 2016.

LambdaZero 13/02/2018 à 11:45

J'ai beaucoup de mal à comprendre le consensus autour de cette seconde saison. Autant la première prenait des personnages inspirés de certains politiques (Julien Dray en tête) et racontait une histoire originale, autant celle-ci ne fait que relater quasi point par point le précédent quinquennat jusqu'au moment où les auteurs ont écrit la saison. Après deux épisodes, on comprend rapidement qui est qui (tout le monde est là, Ayrault, Valls, Mélenchon, Hamon, Montebourg et Filippetti etc.) et le destin des personnages devient tout tracé durant les six épisodes restants. Il est fort à parier que la troisième saison parlera de l'arrivée de la société civile dans le jeu politique et de l'effondrement des partis historiques. La série a cette fois un temps de retard et les dialogues parfois sur-écrits ne mettent pas forcément en valeur le casting. Le moment "regardez mes mains, elles ne tremblent pas" durant le débat présidentiel avec Anna Mouglalis est à hurler de rire tellement c'est à côté.

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