Partie trop tôt : Studio 60 on the Sunset Strip, la pépite qui annonçait The Newsroom

Geoffrey Crété | 14 avril 2020
Geoffrey Crété | 14 avril 2020

Annulation, production compliquée, victime des audiences ou des circonstances : retour sur toutes ces séries disparues trop vite, et privées de digne fin.

A cause des audiences, de la production, de la concurrence, de la malchance ou d'autres facteurs, beaucoup de séries ont été annulées et enterrées trop vite. Le temps, l’ironie et la curiosité faisant leur œuvre, certaines de ces créations qui rassemblaient alors une poignée de fans, ont gagné en estime et popularité avec le temps. Parfois de manière spectaculaire, comme Rome ou Carnivàle, et parfois plus modestement.

Après À la Maison-Blanche et avant The Newsroom, Aaron Sorkin a ainsi créé Studio 60 on the Sunset Strip. Et il est temps d'en reparler.

 

PhotoIt's Saturday Night Live... euh... Studio 60...

 

QUI ÉTAIS-TU ?

Une série d'Aaron Sorkin (The Social Network, À la Maison-Blanche), sur les coulisses de Studio 60 on the Sunset Strip, une émission diffusée en direct et qui tourne en dérision l'actualité, dans une suite de sketches. Toute ressemblance avec le Saturday Night Live n'a bien sûr rien de fortuit.

Tout commençait sur un gros dérapage, à la manière de The Newsroom : frustré par la censure d'un sketch qui se moque des chrétiens, le producteur de l'émission interrompt l'émission et se lance en direct dans un discours sur la dictature du politiquement correct en partie dictée par la direction, et la triste tournure de la télévision qui transforme les spectateurs en abrutis joyeux. Il est aussitôt renvoyé et de gros changements s'imposent.

Nouvelle directrice des programmes et petite tornade anticonformiste, Jordan McDeere (Amanda Peet) décide de réengager Matt Albie (Matthew Perry) et son producteur Danny Tripp (Bradley Whitford), un duo qui a fait la gloire de l'émission des années plus tôt, avant d'être viré. Un retour compliqué pour les deux amis : Danny lutte encore contre ses addictions, qui mettent sévèrement en danger leur travail ensemble, et Matt se retrouve à devoir collaborer avec son Harriet (Sarah Paulson), son ex, l'une de ses stars de l'émission.

Chaque épisode suit la préparation de la prochaine émission, des répétitions à l'enregistrement en live, avec les tensions qui en naissent, les liens qui se font et se défont, et les guests présents à chaque fois.

 

Photo Bradley WhitfordUn Friends et un chef de cabinet de la Maison-Blanche

 

POURQUOI TU NOUS AS MARQUÉS ?

Parce qu'il y a tout ce qui fait le sel de l'esprit d'Aaron Sorkin : un idéalisme extrême, une tendresse infinie, un humour mordant, des personnages à la folie douce, une énergie renversante, et un regard percutant sur l'Amérique. Hormis le triomphe À la Maison-Blanche, qui a duré sept saisons mais qui a continué sans lui dès la saison 5, Aaron Sorkin n'a jamais eu de vraie chance avec ses séries. Sports Night avec Peter Krause (avant Six Feet Under) et Felicity Huffman (avant Desperate Housewives) n'avait duré que deux saisons et a été oubliée depuis, et The Newsroom aura lutté en trois saisons, avec un succès très modeste. Mais Studio 60 on the Sunset Strip (d'abord titrée Studio 7 on the Sunset Strip) reste son plus gros échec, avec seulement une saison et 22 épisodes.

Et c'est bien triste vu la qualité de cette série, dont l'intelligence est encore plus évidente des années après, alors que le sujet des coulisses de la télévision a été abordé avec des recettes plus classiques, comme dans The Morning Show. Tout comme The Newsroom était une magnifique série qui essayait de dépasser la guerre entre républicains et démocrates, avec humour mais sans grossièreté, Studio 60 est une série sur le politiquement correct et la balance difficile voire impossible, entre l'artistique et l'économique, le cœur et le cerveau.

Dans une Amérique si riche, diversifiée, tendue, grande, comment parler de politique, religion, société, ou tout simplement faire rire et fédérer, en parlant à chaque américain - ou du moins, en évitant de s'aliéner une partie d'entre eux ? Cet affrontement idéologique, sentimental et de principe, commence en coulisses, où les scénaristes, acteurs, techniciens et dirigeants s'opposent jour après jour autour de ces interrogations. Et cette plongée dans la création, l'écriture, les problématiques liées à ce rythme infernal et l'inspiration, est également passionnante.

 

Photo Jeff DanielsStudio 60, répétition avant la grandiose The Newsroom

 

La grande force d'Aaron Sorkin a toujours été de dessiner en quelques scènes des personnages forts, précis et engageants, autant dans le rire désespéré que la tristesse joyeuse. Et encore une fois, il y excelle avec Studio 60, portée par un quatuor en or. Il y a d'abord Danny Tripp et Matt Albie, le duo explosif, dont le numéro de clown cache une profonde tristesse existentielle. Dans son premier gros rôle post-Friends, Matthew Perry (qui était passé dans un épisode d'A la Maison-Blanche) est parfaitement à sa place, avec la même énergie que Chandler mais cette fois en paix avec la réalité dépressive d'un tel comique. Face à lui, Bradley Whitford reprend la dynamique de son rôle de Josh Lyman à la Maison-Blanche.

Côté féminin, puisque ça a toujours été central dans la galaxie Sorkin, il y a Harriet Hayes, l'une des stars de l'émission, fausse oie blanche catholique, déterminée, incarnée par Sarah Paulson avant son ascension. Aaron Sorkin se serait largement inspirée de son ex, l'actrice Kristin Chenoweth, vue dans Pushing Daisies - une autre série partie trop tôt tiens.

Mais surtout, il y a Jordan McDeere, la nouvelle boss des programmes de la chaîne, véritable moteur à propulsion de la série et des événements. Le personnage est parmi les plus beaux, drôles et captivants de toutes les séries de Sorkin, et Amanda Peet est simplement renversante. Elle a toujours été sous-employée malgré son talent ici évident : dans la peau de cette business woman féroce, sarcastique, impertinente et visionnaire, l'actrice écrase tout.

 

photo, Amanda PeetAmanda Peet était également extra dans Togetherness, annulée trop tôt là encore

 

COMMENT TU ES PARTIE ?

Studio 60 a tout simplement été victime de son coût trop élevé (3 millions par épisode, selon les rumeurs), et son succès trop modeste. Très attendue, à tel point que NBC et CBS se sont battues à coup de zéros pour l'avoir dès le départ, la série a été surveillée de près dès son lancement en septembre 2006, et le pilote a été vu par plus de 13 millions de spectateurs, mais la chute d'intérêt a été observée dès la moitié de l'épisode. Après quelques semaines, le public avait été réduit de quasi moitié. Mais la chaîne NBC y a cru, et commandé de nouveaux épisodes, pour arriver à 13, puis une saison complète dès novembre, dans un communiqué très positif.

Mais NBC avait de toute évidence du mal à cacher l'embarras de la situation. Après quelques mois, la diffusion a été stoppée pour changer de stratégie, et elle a été programmée un autre jour à son retour. Elle sera officiellement annulée en mai 2007, après de grosses rumeurs, et avec huit épisodes restants qui seront diffusés, devant toujours moins de téléspectateurs.

En parallèle, la presse qui avait accompagné la promo avec enthousiasme et peut-être survendu la série, a retourné ses armes contre Studio 60, désignée par beaucoup comme l'une des pires nouveautés, et plus grosses déceptions de la rentrée. En janvier, en pleine hiatus, Aaron Sorkin lui-même s'exprime dans la presse, et attaque notamment New York Times et the LA Times pour leurs articles assassins, et l'importance accordée aux audiences.

Pour beaucoup, la série aura été entraînée dans sa chute par le scénariste superstar, tellement populaire qui a attiré de vives critiques à un degré parfois absurde - la série a notamment été attaquée par le milieu sur le manque de réalisme du métier... comme si Sorkin faisait dans le réalisme.

 

photoL'équipe qui a perdu (gros)

 

La popularité de 30 Rock lancée en même temps, sur un sujet similaire mais avec une approche de pure sitcom, l'a achevée. La situation est d'autant plus cocasse que les deux séries ont été lancées sur NBC. Tina Fey elle-même voyait ça d'un œil ironique : "C'est quand même pas de chance pour moi que pour ma première tentative de série, je me retrouve contre l'un des plus puissants scénaristes de la télévision." Le patron de la chaîne a balayé toute idée de concurrence, citant à juste titre Urgences et Scrubs pour mettre en avant les différences énormes entre les deux créations.

30 Rock vaincra à plate courture Studio 60, puisque la série comique avec Alec Baldwin vivra sept saisons de succès énorme. Bon perdant, Aaron Sorkin apparaîtra dans la série avec Tina Fey où il s'autoparodie. Lorsqu'il cite ses succès, comme A la Maison-Blanche et The Social Network, Liz Lemon lui parle de Studio 60, ce à quoi il répond "La ferme...".

En 2012, Amanda Peet commentera l'annulation de cette série, censée être un succès en puissance vu l'équipe : "Elle était trop chère, et il y avait trop d'attente. J'imagine que tous ensemble, on devait avoir l'air de monolithes arrogants, mais individuellement, aucun d'entre nous de ne l'était".

 

photoL'équipe qui a gagné (gros)

 

CE QU'IL TE RESTAIT À FAIRE 

Beaucoup, même si cette première saison était déjà très riche. Le sujet est si passionnant que Studio 60 on Sunset Strip aurait pu continuer sans effort encore quelques saisons, surtout après avoir détaillé des protagonistes si intéressants. Mais il n'y a pas de non-conclusion, puisque la saison se termine dans un sentiment de paix et satisfaction.

En 2012, en promo pour The Newsroom, Sorkin a reparlé avec le recul de Studio 60 avec... New York Times, oui : "Je pense que tout ce qui n'allait pas dans Studio 60 était lié à ma manière de m'y prendre. Je ne pense pas qu'il y avait un problème avec le point de départ. Je ne l'ai pas ausi bien écrit que j'aurais dû. On est beaucoup moins tendre avec une série Studio 60 ou The Newsroom ou A la Maison-Blanche ou Sport Night, qu'avec une série qui commence sur un cadavre et il faut trouver qui est coupable." En même temps, il disait : "Matthew Perry m'a dit un jour, 'Je pense que si tu avais écrit ça sous pseudonyme, la série existerait encore.'"

Perry redira d'ailleurs du bien de l'expérience à USA Today en 2013 : "Studio 60 m'a appris que même si une série a un degré inouï de pouvoir avec elle, on ne sait jamais ce qui va se passer. Je suis très fier d'avoir fait partie de ça."

La série se sera terminée sur une note positive absolue, où tout rentre dans l'ordre, où l'amour triomphe, et l'idéalisme perdure. Une belle conclusion, d'autant que l'épisode est titré What Kind of Day Has It Been, le titre du dernier épisode des premières saisons de Sport Night et A la Maison-Blanche. Sauf qu'ici, il prend un tout autre sens, vu que ça aura vraiment été le dernier jour de la série.

 

Photo Matthew PerryL'une des nombreuses séries vite enterrées avec Matthew Perry après Friends

 

OÙ TU REPOSES

Aaron Sorkin a beau avoir gagné un Oscar pour The Social Network, et avoir au compteur une création au moins qui a une place officielle au panthéon des séries cultes, Studio 60 on Sunset Strip n'a pas vraiment regagné en popularité. Il y a bien sûr quantité d'articles et spectateurs qui se sont penchés sur ce cas, au fil des années, et en replongeant dans la carrière du scénariste, mais pas de quoi lui redonner une réputation digne de ce nom. Qu'elle n'ait été diffusée que sur TPS Star en France, n'a pas vraiment aidé.

C'est au fond à peine étonnant : Aaron Sorkin a beau avoir une belle réputation, il n'a rien d'intouchable. Le succès très relatif de The Newsroom, l'échec de Steve Jobs (qu'il a scénarisé), et la sortie très discrète de son premier film, Le Grand Jeu avec Jessica Chastain, l'ont rappelé. Il est donc temps de redonner une chance à Studio 60 on the Sunset Strip, à ses courses contre la montre dans chaque épisode, ses questionnements sur le rire et l'amour, et ses beaux rêveurs.

 

photo, Matthew PerryL'ironie d'une série annulée et broyée, qui parle du business destructeur

commentaires

Mouais
15/04/2020 à 01:05

Disponible sur itunes

Geoffrey Crété - Rédaction
14/04/2020 à 22:19

@Stan

Merci à vous ! Un article comme celui-ci intéresse (malheureusement) moins de lecteurs, on est donc ravis d'avoir des retours, plus encore qu'ailleurs.

Stan
14/04/2020 à 22:12

Merci beaucoup pour cet article et de mettre en lumière une série que j'avais particulièrement aimée. Je me demande si l'erreur ça n'a pas été de la diffuser sur un grand network plutôt que sur une chaîne à péage type HBO. J'aimerai beaucoup revoir cette série. Matthew Perry avait enfin retrouvé un rôle à la hauteur de son immense talent. Et vous avez tellement raison pour Amanda Peet.

Geoffrey Crété - Rédaction
14/04/2020 à 17:13

@George Abitbol

A part en DVD...

George Abitbol
14/04/2020 à 16:57

Y-a-t-il moyen de la rattraper quelque part ? Merci d'avance.

Geoffrey Crété - Rédaction
14/04/2020 à 15:34

@maxleresistant

Ah mais je ne dis pas malchanceux d'une manière unique ! C'était plutôt une manière une dire que malgré son aura de superstar, il n'est pas immunisé, c'est tout.

maxleresistant
14/04/2020 à 15:02

"Hormis le triomphe À la Maison-Blanche, qui a duré sept saisons mais qui a continué sans lui dès la saison 5, Aaron Sorkin n'a jamais eu de vraie chance avec ses séries."
Je trouve pas que Sorkin a été "malchanceux non plus', c'est vraiment courant que des showrunners n'ont qu'un gros succès et après des succès modestes ou des fours complets, et dans le cas de Sorkin, le manque de qualité n'a jamais été la cause d'un manque de succès.

Je pense que dans ses séries son idéalisme peut être perçu comme vieillot dans notre époque cynique. The Newsroom ou Studio 60 aurait probablement été de plus gros succès si ils étaient sorties dans les années 90.

Mais pour moi c'est un des plus grands scénaristes et vous avez parfaitement résumé pourquoi : "'il y a tout ce qui fait le sel de l'esprit d'Aaron Sorkin : un idéalisme extrême, une tendresse infinie, un humour mordant, des personnages à la folie douce, une énergie renversante, et un regard percutant sur l'Amérique."

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