Watchmen : que vaut le premier épisode de la série comics HBO ?

Alexandre Janowiak | 21 octobre 2019 - MAJ : 21/10/2019 11:01
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Avant les arrivées en fanfare de Disney + et Apple TV+ sur le marché des séries, HBO lance sa série Watchmen, basée sur l'univers du célèbre comics d'Alan Moore et Dave Gibbons. Alors qu'un bilan des six premiers épisodes est déjà disponible ici sans spoilers, on revient plus en détail sur le pilote de la série showrunnée par Damon Lindelof, créateur de Lost, les disparus et The Leftovers.

ATTENTION SPOILERS SUR LA SÉRIE ET LE COMICS !

 

 

SO WHAT-CH ?

Avec The LeftoversDamon Lindelof nous a largement habitués à des ouvertures de saisons assez énigmatiques. Pour autant, le monsieur sait toujours où il veut nous mener et finit, à un moment ou à un autre, par relier allégoriquement, métaphoriquement ou très concrètement, ces ouvertures au coeur du récit.

Ainsi, loin de l'année 2019, Watchmen s'ouvre en 1921. Un jeune garçon regarde un film muet où un Marshall noir sauve une communauté d'un shérif blanc malfaiteur. À l'extérieur, une tout autre ambiance va l'obliger à quitter la salle au bras de ses parents. En effet, nous sommes au coeur des émeutes raciales de la ville de Tulsa, Oklahoma, où des Américains blancs, quelques années après le rebond du Ku Klux Klan, s'attaquent à la communauté afro-américaine.

Sauvé grâce à l'aide de ses deux parents, le jeune bambin se retrouve quelques heures plus tard esseulé et découvre un nourrisson au milieu d'un champ. Il décide de le recueillir avant de continuer sa route, loin des panaches de fumée qui envahissent Tulsa.

 

Photo1921 en pleine réflexion pendant l'émeute de Tulsa

 

À l'aide d'un simple fondu enchainé et du morceau de rap Crushed Up de Future, la série nous plonge dans le présent sur la même route où se trouvait le jeune garçon. Un homme blanc se fait arrêter par un flic noir masqué d'un foulard jaune, pour un simple contrôle. Soupçonneux, le policier afro-américain décide de revenir dans sa voiture et de demander l'autorisation à ses supérieurs d'activer son arme (bloqué par un nouveau système), mais au moment où l'accès est autorisé, il est criblé de balles par l'homme suspect.

Alors qu'il était à visage découvert dans sa voiture, ce dernier porte désormais un masque : celui du légendaire Rorschach, personnage culte du comics d'Alan Moore et Dave Gibbons. Dès le départ, l'idée de Watchmen semble donc très claire. En près de 100 ans, le racisme n'a pas beaucoup évolué aux États-Unis.

Même si plusieurs conflits ont été annihilés avec le drame du 1er novembre 1985 et malgré la présence d'un président démocrate ultra-progressiste à la tête du pays (Robert Redford), la haine raciale, les conflits police-citoyens et les tensions sociales sont encore des enjeux majeurs au sein de la société américaine. Ils seront donc au centre de la série.

 

photoLes Rorschach

 

SPECTRES D'ANTAN

C'est à ce moment-là que le Chef Judd Crawford (Don Johnson) commence à enquêter sur cet incident. Il pose des questions à la femme du policier attaqué. En quelques minutes, on comprend très vite que les policiers sont visés par la société et agissent maintenant masqués pour éviter d'être identifiés par une milice extrémiste. En effet, un groupe qui se fait appeler la Septième Cavalerie (qui arbore le masque de Rorschach) et qui s'inspire des méthodes du Ku Klux Klan sévit de nouveau. Leur attaque coordonnée perpétrée sur plusieurs familles de policiers trois ans plus tôt a obligé les autorités à changer radicalement leurs actions en portant des masques.

De facto, les policiers en service vivent une double vie comme Angela Abar. Incarnée par l'excellente Regina King, elle est gérante d'un restaurant vietnamien aux yeux du monde (comme lors de son intervention dans une classe de jeunes élèves) et prétend avoir arrêté sa carrière de policière après avoir reçu une balle d'un des membres de la milice de suprémacistes blancs. Cependant, son restaurant est surtout une planque puisqu'elle est toujours une policière-détective qui agit sous l'identité secrète de Sister Night.

 

photo, Regina KingAngela Abar alias...

 

Comprenant que la milice existe toujours après qu'ils aient envoyé une vidéo d'avertissement, le chef Judd Crawford autorise l'utilisation d'armes par la police sans contrainte. Lui, Angela, mais aussi les mystérieux flics-détectives Looking Glass (Tim Blake Nelson), Red Scare (Andrew Howard) et Pirate Jenny (Jessica Camacho) vont donc enquêter pour essayer de retrouver où se cachent les membres du mouvement fasciste. L'occasion pour Watchmen de délivrer son propre test moderne de Rorschach lors d'un interrogatoire fascinant visuellement.

Un interrogatoire qui les mène à un ranch où sont, en effet, cachés plusieurs membres de la milice en train de collecter des batteries de montre (pour construire une bombe cancérogène apparemment). Après une fusillade impressionnante entre les deux groupes, les policiers réussissent à neutraliser une dizaine d'adeptes de Rorschach. Quelques jours plus tard, Angela Abar et Judd Crawford, oncle d'un de ses enfants, mangent en famille. Puis après avoir reçu un message sur son biper, le Chef part à l'hôpital pour aller voir le policier victime d'une attaque et qui s'est réveillé.

Sauf que sur le chemin, ses pneus sont crevés par une herse disposée sur la route. Alors qu'il constate les dégâts, il est ébloui par une lumière persistante venant au loin. Au même moment, Angela Abar reçoit un appel mystérieux : elle doit se rendre à côté d'un grand arbre (symbole de la ville a priori). Arrivée sur place, elle découvre le corps pendu de Judd Crawford et un papi en fauteuil roulant à ses côtés (qu'elle croisait plus tôt dans l'épisode). Il tient dans ses mains la même lettre que tenait le jeune garçon afro-américain au début de l'épisode.

 

photo, Regina King... Sister Night

 

AMERICAN HERO STORY

À la vue de ce premier épisode intitulé It's Summer and We're Running Out of Ice, nul doute que la série se déroule au sein de l'univers des Watchmen. Tout au long de l'épisode, la série est remplie de dizaines de références et hommages. Outre les masques de Rorschach au coeur du récit, nombre d'entre eux sont de simples clins d'oeil pour ancrer le spectateur au coeur de l'univers.

Dr Manhattan aperçu sur Mars via CNN ; la série American Hero Story sur les Minutemen ; l'étude de l'anatomie des calamars en classe, la pluie de calamars qui suivra puis le passage de camions nettoyeurs prévus à cet effet ; les quatre présidents majeurs (Lincoln, Washington, Robert Redford et Richard Nixon, présent d'ailleurs sur le mont Rushmore) ; une pancarte annonçant "un avenir brillant" (à contrario de "la fin du monde est proche" de Walter Kovacs) ; le vaisseau Archie ; le suprémaciste se suicidant avec une pilule (référence à la tentative d'assassinat de Veidt) ; ou encore le jaune d'oeuf avec une tache de sang : la série HBO Watchmen enchaine les références.

D'autant plus qu'on ne les a pas tous cités (quid du nom Pirate Jenny, possible référence aux BD de pirates dans l'univers de Watchmen ?) et qu'on en a sûrement raté d'autres.

 

PhotoLooking Glass et Red Scare

 

Tout ça pour dire que Watchmen s'amuse beaucoup dans ce premier épisode à nous rappeler que la série se déroulera bien dans l'univers créé par les génies Moore et Gibbons. Pour autant, à ce stade, la plupart des easter-eggs n'apportent pas grand-chose à l'intrigue principale qui semble se dessiner et ressemblent avant tout à de petits gadgets, certes immersifs, mais parfois proches du fan-service (notamment pour les fans du comics, la série s'en inspirant bien plus que du film de Zack Snyder). En revanche, quelques-uns donnent un avant-goût de ce qui pourrait nous attendre dans la saison 1 du show de Damon Lindelof.

L'un des plus significatifs est celui où Adrian Veidt est déclaré mort dans le journal Tulsa Sun. Une annonce étrange puisque "l'homme le plus intelligent du monde" semble bel et bien vivant dans un immense château accompagné de deux domestiques dont l'un ne sait pas faire la différence entre un fer à cheval et un couteau).

La séquence dure seulement quelques minutes au sein de ce premier épisode, mais l'on sent qu'Ozymandias (interprété par le magistral Jeremy Irons) est encore en proie aux souvenirs de ses anciens camarades Watchmen lorsqu'il reçoit une montre à gousset, lui rappelant sûrement le Dr Manhattan. Il compte d'ailleurs monter une pièce intitulée "Le fils de l'horloger", une référence claire au Dr Manhattan.

L'annonce de sa fausse mort dans les médias présage-t-elle encore d'un coup vicieux préparé par le célèbre millionnaire ? Ou cela fait-il référence au comics Doomsday Clock à propos duquel Damon Lindelof a refusé de dire s'il s'en était inspiré ? Et aussi, quel anniversaire fête-t-il ? L'avenir nous le dira sûrement.

 

Photo Jeremy IronsOzymandias a bien vieilli depuis le 1er novembre 1985

 

TIC TOC, TIC TOC

Mieux encore, c'est finalement le dernier plan de ce premier épisode qui pourrait nous révéler le plus de choses. Le comics s'ouvrait sur le pin's smiley jaune du Comédien tacheté de sang et suivant son meurtre. La fin de ce premier épisode de Watchmen suit un procédé similaire en se concluant sur l'étoile du Chef Judd Crawford tacheté d'une goutte de sang après sa pendaison.

Au-delà d'être un simple clin d'oeil au comics, ce dernier plan présage probablement d'une intrigue aux multiples rebondissements et niveaux de lecture à l'image de l'oeuvre de Moore et Gibbons. En effet, si l'on comprend que la résolution du meurtre du personnage de Don Johnson va devenir le centre de l'intrigue, elle peut recéler de nombreux messages cachés à l'image du meurtre du Comédien.

Plus encore qu'une menace pesant sur les autorités (ou contre les anciens super-héros en 1985) ou la communauté afro-américaine par le biais des Rorschachs, un grand complot contre le monde est-il en pleine préparation ? Les attaques successives sur la police sont-elles le moyen de détourner l'attention des autorités et du gouvernement sur une attaque mondiale ? L'oeuvre des Rorschachs ? Ozymandias est-il encore mêlé à tout ça ? Des anciens super-héros comme Dr Manhattan vont-ils refaire surface pour résoudre l'intrigue ? Mystère.

 

PhotoLe fameux interrogatoire-test de Rorschach version moderne

 

Avec ce premier épisode d'une heure, Watchmen se met donc doucement en place tout en laissant d'ores et déjà de nombreuses questions en suspens. Difficile de dire où Damon Lindelof souhaite nous mener (encore une fois) et une chose est sûre : la série ne semble pas partie pour devenir le nouveau gros phénomène de HBO.

Il ne fait aucun doute que la série jouit de qualités indéniables. D'abord la musique enivrante du duo Trent Reznor-Atticus Ross, très proche sur quelques morceaux de celle de The Social Network et empruntant dans une composition sublime aux univers de John Carpenter. Par ailleurs, réalisé par Nicole Kassell, ce premier épisode propose de magnifiques moments dont une séquence de fusillade assez exemplaire dans sa mise en scène ; et concrètement, la série ne cache pas ses ambitions esthétiques et visuelles.

 

photo, Watchmen Saison 1, Regina KingSister Night, le centre de l'intrigue

 

Cependant, les fans de super-héros risquent de tomber de haut en découvrant que Watchmen se ferme la porte (en tout cas pour le moment) à des envolées spectaculaires. Les super-héros ne sont plus de ce monde et le spectacle qui en découlait autrefois ne sera qu'une fiction dans la fiction ici. À l'image de The LeftoversDamon Lindelof préfère se poser autour d'une table, d'un bureau ou d'un couloir pour voir ses personnages discuter du monde et de son avenir ou ressasser les démons du passé. De quoi décontenancer les fans d'oeuvres super-héroïques et dérouter le grand public devant un univers aussi exigeant.

Avec une telle ambition narrative, la série ne sera sans doute pas le prochain Game of Thrones de HBO, et c'est peut-être aussi bien. Il ne suffira pas de regarder ce premier épisode pour savoir si Watchmen vous plaira, au contraire. Il est clair que la série prendra son temps, livrera progressivement les clés de son intrigue tout en l'agrémentant de nouveaux mystères, d'éléments densifiant le récit ou de personnages énigmatiques. Il faudra donc être patient pour déchiffrer le puzzle qui semble se former devant nos yeux et savoir où nous mène réellement la création de Lindelof.

L'horloge tourne et le récit avance donc doucement, mais sûrement avec ce premier épisode. À dire vrai, rien d'étonnant, Damon Lindelof a toujours été un orfèvre dans la construction de ses scénarios. On pourrait sans doute dire qu'il est aussi précis et méticuleux qu'un horloger. Comme quoi, tout est relié.

Watchmen est diffusé chaque lundi soir sur OCS en France à partir du 21 octobre 2019 

 

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commentaires lecteurs votre commentaire !

captp
23/10/2019 à 08:20

je suis désappointé par ce premier ep .
J'aime Damon Lindelof et the leftovers fait partie de mes séries préféré mais je trouve cet épisode brouillon dans la mise en place de l'intrigue. rien a dire sur l'ambiance super travaillé renforcé par la musique de Trent Reznor, c'est propre et on à une vraie continuité avec le comics mais je trouve,pour l'instant, l'histoire presque trop simpliste manquant cruellement d’ambiguïté politique.
ça n'est que le premier épisode et j’espère que tout ça va prendre de l'épaisseur dans les prochains ep mais en état ce pilote me déçoit un peu beaucoup.

Jojo
22/10/2019 à 09:32

C'était pas mal et très intriguant cela donne envie de voir la suite !
Et vraiment quel plaisir de voir Don Johnson.

Après les pseudo polémiques sur la suprématie blanche et la série taxée péjorativement de "woke" laissons cela aux forums américains !!!

ch
22/10/2019 à 08:51

unforgettable qui resobnne durant l'episode un clin d'oeil au film de snyder! (Ah moins que la chanson soit présente dans le comics que j'avous je n'ai pas lu...)

Micju
22/10/2019 à 07:35

Je n’arrive pas à comprendre le sentiment de certains qui trouve que de parler de suprématie blanche est un attaque anti blanc. Pour moi c’est comme parler de l’islam radical ça existe et c’est une réalité. Mais comme la grande majorité des musulmans qui n’ont rien avoir avec les fous de dieu je ne m’identifie pas plus qu’eux aux suprémacistes blancs.Cette nouvelle peur que l’on vois de plus en plus sur les réseaux sociaux dès que l’on traite d’un sujet comme le raciste ou le sexiste.Me fait croire à un espèce de courent de jeunes blancs frustrés et complètement désinformés sur des sites de ces mêmes suprémacistes blancs.Un jour internet devra être étudié plus sérieusement et on devra mesurer les impacts sur plusieurs jeunes qui deviennent de plus en plus radicalisé grâce à ce média.

Pitoyable
21/10/2019 à 23:40

Les séries SJW c'est du passé, bienvenue dans l'ère des séries Woke.

Mad
21/10/2019 à 20:32

J'ai adoré !!! C'est tellement mais tellement génial.

En revanche je n'arrive pas à comprendre comment on peut trouver ça lent et/ou pourquoi ça ne serait pas un nouveau péhnomène ? J'ai trouvé ça très "grand public" finalement (et ce n'est pas négatif hein). Certes c'est assez intelligent et il faut apprécier le genre mais l'épisode n'a pas arrêté de nous bombarder de scènes d'action spectaculaires et de rebondissements assez badass etc, je ne vois pas en quoi le spectateur lambda pas forcément adepte des séries HBO ou de The Leftovers par exemple ne pourrait pas passer du bon temps. Je m'attendais à ce que ce soit plus étriqué et plus complexe. Ou alors je me fourfoie totalement et je suis grave intelligent, mais je n'ai pas trouvé ça très exigeant pour l'instant. C'est à l'image des films de Christopher Nolan, que le public lambda adore.

Également je me questionne sur le rythme, je n'ai encore une fois pas trouvé que l'épisode prenait son temps et que l'intrigue se faisait attendre... J'ai trouvé ça très bien géré.

Soit je suis moins exigeant que vous autres, soit je suis juste habitué aux soi-disantes lenteurs dont tout le monde se plaint dans les films et séries "exigeants".

Bref, j'ai adoré !!!

Walter Kovacs
21/10/2019 à 20:04

Associer Rorschach au KKK... Quel niveau pitoyable de lecture du comics. Les auteurs semblent plus intéressés à faire une série qui coche les cases des social justice warriors plutôt que de respecter l'oeuvre originale.

W
21/10/2019 à 14:08

Lost et The leftovers sont respectivements 3 et 2eme dans mon top 3 des meilleurs series de tout les temps alors j'ai hate de me jeter sur Watchmen qui est aussi dans mon top 3 film!!!

Geoffrey Crété - Rédaction
21/10/2019 à 12:46

@Nash

Non seulement la fin de Lost a plu à plein de gens (on en a dans l'équipe), mais en plus, encore une fois : pourquoi blâmer Lindelof ? Il n'était pas seul effectivement, il n'a jamais été la tête pensante de la série, et les grosses ficelles souvent décriées peuvent très bien être rattachées à J.J. Abrams puisqu'on les retrouve dans d'autres de ses oeuvres (sans Lindelof).

Et le vent de The Leftovers... c'est un point de vue :)

Comme on l'a dit : Watchmen ne pourra que créer des réactions vives. Tant mieux, on a envie de dire.

Double du
21/10/2019 à 12:41

@nash Très facile de lancer des énormes banalités comme '' incapable de terminer Lost convenablement, laissant la plus part des intrigues sans conclusion et sans réponses''

Je serais très curieux de savoir lesquels plus précisément ? ''La plupart'' c'est quand même pas rien ! Alors j'attends d'avoir un minimum d'argument en face plutôt que des généralités faciles. :)

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