Watchmen : pourquoi le chef d'oeuvre d'Alan Moore est-il toujours indépassable ?

Simon Riaux | 23 octobre 2019 - MAJ : 23/10/2019 15:19
Simon Riaux | 23 octobre 2019 - MAJ : 23/10/2019 15:19

Avec Watchmen, HBO tente le pari risqué, mais passionnant de donner une suite à la bande dessinée d’Alan Moore et Dave Gibbons. Publié en 1986, leur chef-d’œuvre demeure une des plus importantes créations de la bande dessinée américaine, un récit visionnaire et critique, qu’on n’a pas fini de revisiter. L’occasion était trop belle de se remémorer pourquoi il faut encore et toujours lire Watchmen.

 

UCHRONIE DE PREMIÈRE CLASSE

L’action de Watchmen se déroule en 1985, dans un monde uchronique, dont la chronologie a divergé de la nôtre avec l’avènement du seul véritable surhomme présent dans la bande dessinée : Dr Manhattan. Être surpuissant et omniscient, il confère durant les années 60 une toute-puissance tactique et militaire aux États-Unis qui leur permet de remporter sans ambiguïté la Guerre du Viêtnam. Un triomphe qui ouvre la voie d’un pouvoir quasi absolu au président Nixon, tandis que les tensions entre URSS et USA ne cessent et demeurent.

 

photoLe Comédien, un disciple de Rambo ?

 

Le récit démarre avec le meurtre d’un ex-super-héros, jadis membre des Watchmen, surnommé le Comédien. L’enquête qui en découle amène les personnages à s’interroger sur leur rôle au sein de la conspiration qui se dessine (le gouvernement ayant rendu illégale l’activité super-héroïque hors des missions gouvernementales), tout en sondant leur passé, pour le moins trouble. Les évènements relatés par Alan Moore s’étalent ainsi sur plusieurs décennies, plongeant dans la psyché et les actes de deux générations de fous furieux.

Et c’est bien cela qui frappe de prime abord à la lecture du roman graphique. Moore a une connaissance profonde des différents mythes et mythologies, veut proposer une vision critique de leur aura et n’entretient guère de complaisance pour l’Occident contemporain, soit un cocktail qui lui permet de générer un monde palpable, infiniment complexe.

L’articulation des flashbacks et l’esthétique générale de l’ensemble donnent à cet univers une réalité sidérante. Sous nos yeux se déploie un monde qu'on fantasmerait voir se déployer bien au-delà des pages qui le contiennent. Chaque réclame, la moindre émission télévisée, toutes les entités socio-culturelles imaginées par les auteurs ne demandent qu'à prendre vie, tant elles éclairent notre monde tout en dévoilant ses mécaniques cachées.

 

photoUn Manhattan sur Mars

 

NO MOORE SUPER-HEROS

Si Alan Moore fut un fan de comics, s'il officia du côté de personnages tels que Captain Britain ou Swamp Thing, on ne peut pas dire que l'auteur porte dans son coeur l'abattage des grandes maisons telles que Marvel ou DC Comics. Leur rapport aux auteurs, traités comme de vulgaires exécutants et tenus éloignés du gros des bénéfices, le révolte, et il voit dans l'inconséquence avec laquelle ces entreprises utilisent leurs personnages les ferments d'un poison politique qu'il va faire exploser dans Watchmen. Des héros surpuissants sont-ils forcément une bonne chose ? Quelles sont les conséquences de telles capacités, de semblables responsabilités, sur la psyché d'individus, errant dans un système politique faussement libéral ?

Moore l'affirme et souhaite le démontrer. Ses héros sont des névrosés ultra-violents, tous justes bons à servir de cheval de Troie à un gouvernement versant progressivement vers le fascisme, quand ils ne sombrent pas purement dans la folie. Car finalement, c'est cette bascule qui intéresse le scénariste. L'enjeu central de cette odyssée ne narre pas autre chose que ce moment terrible, ou sous prétexte de sauver la civilisation, les héros s'estiment en droit de la manipuler, de l'enfermer dans une fiction mortifère. Cette obsession du bien commun, dans le roman graphique, est le masque d'un régime philosophique qui dévisse de plus en vite vers le totalitarisme.

 

photoRorschach, faux héros...

 

Plus troublant, Watchmen est une mise en garde d'autant plus glaçante qu'elle profère une équation sinistre. Arrivée aussi loin que l'Amérique qu'il décrit, la société n'aura plus besoin de héros pour assurer sa sauvegarde, mais de grands malades. Rorschach, s'il peut-être perçu comme le protagoniste principal du récit, n'a rien d'un héros au sens Campbellien du terme. Psychopathe en puissance, dont le rapport au réel est totalement fracturé, il voue un culte à l'idée de Vérité et se bat pour elle.

Et si Rorschach arbore un masque aux couleurs du test du même nom, c'est bien parce qu'il est lui aussi l'esclave de ses pulsions et interprétations. Saisir la nature du mal qui décime ses amis d'hier ne lui permettra paradoxalement pas de faire triompher la vérité, le condamnant au contraire à personnifier toute l'horreur qui préside aux États-Unis de cette violente uchronie.

Alan Moore sait combien le personnage est un condensé de maladie mentale et d'extrémisme, et s'est d'ailleurs agacé de voir une partie des lecteurs s'y identifier, voire le traiter comme le héros de l'oeuvre.

 

photo... et vrai psycho !

 

Crayon en main, Dave Gibbons sait rendre grâce à l'écriture implacable de Moore. Il s'inspire bien sûr des design classiques des comics, use de compositions à priori typiques des strips des années 50 et 60, mais prend soin de les nuancer, de complexifier leurs structures, pour distiller une ambiguïté morale, visuelle et symbolique, qui saisit instantanément le lecteur.

De même, l'habitué des comics saisira, consciemment ou non, des codes classiques ici détournés. Initialement, les héros positifs étaient colorisés à l'aide de teinte primaire, les secondaires étant réservées aux antagonistes. Assumant totalement ce paradigme pour affirmer que ses personnages ne sont plus depuis longtemps des héros au sens classique du terme, Gibbons les nimbe de teintes violettes, sombres, tant et si bien qu'on ne sait plus tout à fait si ces figures désarticulées ont été contaminées par l'horreur du monde, ou si elles en forment une sorte d'homérique patient zéro.

Alors que vient de triompher The Boys, et que Joker s'empare du box-office, il n'est pas interdit de voir dans cet élan du grand public un mouvement né en 1986, alors qu'Alan Moore dressait ce portrait terrible de justicier voué à perpétuer et démultiplier les horreurs contre lesquelles ils se dressent.

 

photoLe comédien, sacrifié pour la "bonne" cause

 

L’HEURE DES WATCHMEN A-T-ELLE SONNÉ ?

Si la bande dessinée imaginée par Alan Moore n'a pas perdu en beauté ou en puissance tragique depuis sa publication, le malaise provoqué par sa lecture s'est amplifié au fil des années. Ainsi, l'impression d'assister de plus en plus clairement à une lecture visionnaire d'un Occident moralement à l'agonie est frappante pour le lecteur de 2019. On a longtemps analysé l'oeuvre comme un pas de côté sur la culture comics, une proposition de remise en cause profonde. Cette lecture n'est pas fausse, tant s'en faut, mais il paraît aujourd'hui évident que le scénariste visait alors bien plus loin qu'une simple exégèse de l'histoire super-héroïque.

La figure de Nixon, autocrate ayant perverti la démocratie pour en faire un mélange de communication outrée et de piratage des libertés collectives, évoque désormais plusieurs dirigeants ouvertement en lutte contre les instances démocratiques des nations qu'ils dirigent. La simplification du discours politique, toujours plus enclin à la bouffonnerie, la simplification, la transformation de tout discours complexe en slogans, rappelle le système dans lequel évoluent les Watchmen.

 

photoEn route, mauvaise troupe...

 

On se surprend aussi, au fil des pages, à noter combien la dissolution du réel fait écho à l'univers dans lequel évoluent les personnages. Vérité officielle et officieuse s'entrechoquent, les complots se rencontrent ou s'annulent, mais partout, tout le monde semble désireux de toujours manipuler les faits. Et il n'y a bien sûr personne pour hurler à la fake news quand le Dr Manhattan est transformé en paria, mais c'est bien l'idée d'une perception idéologisée du monde, qui ressort du roman graphique. L'emblème du comédien a presque des airs de cauchemars divinatoires, comme une émoticône tâchée de sang, nous annonçant sardoniquement une apocalypse désormais toute proche.

Certes, nous ne vivons pas encore au rythme d'une Doomsday Clock, qui annoncerait à rebours notre fin prochaine, dans un terrible feu de joie, mais les grandes crises qui traversent les sociétés occidentales. Les angoisses telles que la crise écologique et leur chronique dans les médias contemporains, toujours plus rapides, toujours plus simples, laissent penser qu'une fois encore, Alan Moore avait bien senti l'emballement pervers qui préside désormais à nos vies quotidiennes.

 

photoDes héros au bout du rouleau...

 

Ce n'est donc pas un hasard si pour décrire des États-Unis dystopiques, HBO a fait le choix de s'appuyer sur cette oeuvre fondatrice. Watchmen entend prolonger Watchmen, et c'est toute la réussite qu'on lui souhaite. En attendant de connaître le fin mot de l'histoire du show orchestré par Damon Lindelof (on a déjà vu les six premiers épisodes), il est toujours aussi indispensable de se noyer encore dans le cauchemar éveillé d'Alan Moore.

 

photo

commentaires

Baretta
26/11/2019 à 20:14

Au fait comedian en anglais ça veut pas plutôt dire comique ?
Ca serait plus en rapport avec le personnage que comédien.

captp
23/10/2019 à 20:01

Super article... Qui donne envie de se refaire le comics :)

Krusty le clone
23/10/2019 à 20:00

Très bon article, belle synthèse de cette œuvre !

La tour de Ba(by)bel
23/10/2019 à 18:22

Plus qu'un incontournable, une oeuvre d'art sur les ''mythes fondateurs'' des super-héros. Alan Moore a révolutionné le genre avec ce comics culte. Et HBO a été intelligent de ne pas ''remaker'' le film de Snyder.

Très bel article.

Antoine
23/10/2019 à 18:07

Bravo pour l article. C'est tout.

Simon Riaux - Rédaction
23/10/2019 à 15:20

@Jide31

Merci pour le signalement !

Jide31
23/10/2019 à 15:19

Vous devriez écrire "...les instances démocratiques des nations qu'ils dirigent" plutôt que "...les instances démocratiques des nations qu'il dirige".
Faites attention aux fautes ça fait amateur.
Et c'est dommage, vu la qualité de votre travail.
;-)

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