Avant Death Stranding, Snatcher : le Blade Runner d'Hideo Kojima

Christophe Foltzer | 10 novembre 2019
Christophe Foltzer | 10 novembre 2019

Quand on pense au nom d'Hideo Kojima, une saga vient immédiatement en tête : Metal Gear Solid. Or, ce serait une grosse erreur de ne le limiter qu'à cette série alors qu'il y a eu un avant très glorieux. À l'occasion de la sortie de Death Stranding, le 8 novembre dernier, c'est le bon moment de revenir sur un de ses titres phares : Snatcher.

 

 

L'AVANT METAL GEAR SOLID

Entré chez Konami en tant que game-planner en 1986, Hideo Kojima se retrouve rapidement aux commandes de son premier jeu : Metal Gear, sur ordinateur MSX, qui sera plus tard porté sur la Nes dans une version modifiée sans son accord. Dès le départ, sa production soulève une évidence : Kojima est un passionné de cinéma et ne conçoit pas un jeu sans une grande aventure spectaculaire enrichie de nombreux rebondissements.

 

SnatcherLes héros de Kojima, avant la famille Snake

 

Ce n'est un secret pour personne qu'Hideo Kojima est un réalisateur de cinéma frustré, qui n'a jamais eu l'opportunité de s'attaquer à son rêve. Il a donc décidé de l'atteindre par une voie transversale, via le jeu vidéo. Et son prochain projet, augmenté par une nouvelle technologie - le CD-Rom, va lui permettre d'aller encore plus loin dans le mariage des genres.

C'est en 1988 qu'il sort son nouveau titre, Snatcher, tout d'abord sur PC-8801 et MSX2, exclusivement au Japon, avant de l'adapter sur des supports plus ambitieux comme le Mega-CD, la PC-Engine Super CD-Rom et, bien plus tard, sur PlayStation et Saturn. Mais la volonté d'en faire un jeu novateur et purement cinématographique est là, dès le départ, en dépit des limitations techniques des premières machines.

 

SnatcherUn Neo-Kobe sous forte influence

 

BLADE RUNNER TERMINATOR

Snatcher nous plonge en pleine science-fiction cyberpunk. Nous y incarnons Gillian Seed, un "Junker" de 31 ans, habitant la mégalopole de Neo-Kobe en 2046. Son boulot ? Repérer et éliminer des "Snatchers", des cyborgs pouvant se fondre dans la foule anonyme, organismes cybernétiques super-évolués qui sèment la terreur parmi les humains.

Amnésique, et accompagné de son assistant robotique Metal Gear MK 2, Gillian enquête sur la mort de son collègue Jean-Jack Gibson pour finalement mettre à jour une grande conspiration en lien avec un incident s'étant produit 50 ans plus tôt, à Moscou et qui avait causé la mort de la moitié de l'Humanité, qui serait en lien avec l'origine des Snatchers tout comme avec son propre passé.

 

SnatcherAutopsie d'un Snatcher

 

C'est donc dans une aventure en Point&Click et à la première personne qu'est invité le joueur, sachant que des phases de tir à la Virtua Cop agrémentent son enquête, dans une ambiance on ne peut plus adulte et dark du meilleur effet.

Dès le départ, l'évidence saute aux yeux : Snatcher est un pot-pourri de diverses influences, principalement cinématographiques. Ainsi, le principe des Snatchers rappelle évidemment les Replicants de Blade Runner, tout comme le métier de Gillian Seed et son apparence qui n'est qu'une variation autour de la figure de Rick Deckard.

Visuellement, les Snatchers ne sont jamais que des Terminator, d'ailleurs ils ont dû être légèrement modifiés afin d'éviter un gros procès pour plagiat. Neo-Kobe, quant à elle, est une cité très inspirée du Neo-Tokyo d'Akira, jusque dans ses faisceaux lumineux qui transpercent le ciel, ses néons ou encore les couleurs de ses bâtiments. Enfin, impossible de ne pas mentionner l'apparence de Random Hajile, copie conforme du Feyd Rautha interprété par Sting dans le Dune de David Lynch.

 

SnatcherGillian Seed, prêt à en découdre

 

RÉAPPROPRIATION

Néanmoins, limiter Snatcher à une grosse entreprise de plagiat serait une énorme erreur puisque, déjà à l'époque, Kojima parvient à se réapproprier toutes ces influences pour les reservir à sa sauce. Comme il l'a fait plus tard dans la saga Metal Gear Solid, les clichés invoqués ne sont qu'une base de départ, terrain idéal pour que le développeur y plaque toutes ses obsessions.

Et c'est exactement ce à quoi nous avons droit ici puisque, très rapidement, les grands thèmes emblématiques de Kojima font surface : le mensonge d'État, la conspiration, la quête d'identité, le passé refoulé, l'amour contrarié et le besoin impératif de s'accomplir pour accéder à un semblant de bonheur. Il est d'ailleurs étonnant de voir à quel point, dans son coeur, Snatcher nous présente déjà, plus ou moins, la même intrigue que les aventures de Snake.

 

SnatcherAlors oui, c'est gore

 

Comme tout vrai auteur, Hideo Kojima est parcouru des mêmes thématiques d'une oeuvre à l'autre, qu'il creusera au fil du temps, tout comme d'obsessions similaires d'un titre sur l'autre. Ainsi, le jeu est particulièrement graphique, voire gore par instants, tout comme il prend un malin plaisir à se jouer de son utilisateur à travers des dialogues secrets, des clins d'oeil divers et variés et des passages gentiment fripons.

Déjà, à 22 ans, Kojima était très conscient du rapport ambigu des gamers (et donc du sien) à l'égard de la dimension fantasmatique et potentiellement perverse des jeux vidéo (sur un plan psychologique, évidemment). Alors, il ne s'en prive pas.

 

SnatcherSaurez-vous trouver tous les autres héros de Konami dans cette image ?

 

NOIR C'EST NOIR

S'il y a peu d'espoir dans Snatcher, Kojima ne se contentera cependant pas que de ça puisque, en 1990, sort sur MSX2 SD Snatcher, version kawaï de l'aventure cyberpunk. En fait, il s'agit d'un tour de passe-passe de Konami et Kojima qui n'avaient pas inclus le troisième acte de l'aventure dans les versions originelles de Snatcher.

Le jeu, plus à dominante RPG toutefois, est présenté en mode Super Deformed (SD, donc), ce qui signifie que les personnages ont des traits enfantins avec leurs grosses têtes sur leurs petits corps. Ce qui donne un effet particulièrement dérangeant puisque l'on se retrouve avec un design des plus mignons dans une aventure cruelle, déprimante et sombre.

 

SD SnatcherNe vous laissez pas endormir par ce côté mignon

 

Snatcher a fait grand bruit au Japon lors de sa sortie et, malgré ses multiples adaptations, il n'a jamais connu de vraie édition en Europe, sur aucun support. Heureusement, l'émulation permet aujourd'hui à tout le monde d'en profiter. Et d'ailleurs, maintenant que Death Stranding est sur le devant de la scène, Snatcher reste encore dans toutes les mémoires.

S'il y a eu de folles rumeurs concernant une possible suite ces dernières années, cela semble bien mal engagé. Ne serait-ce que par le départ fracassant de Kojima de Konami au moment de Silent Hills et à la fin du développement de The Phantom Pain ou parce que l'éditeur semble plus intéressé actuellement par le pachinko que par les jeux vidéo. Néanmoins, Snatcher conserve une aura toujours aussi forte et Kojima a fait un beau cadeau aux fans, en 2011, en produisant un drama audio prequel, SDatcher, écrit par Suda 51 (Killer 7, No More Heroes), à l'époque où les deux hommes prévoyaient de créer un jeu vidéo ensemble.

 

Si le gameplay est un peu vieillot, on ne peut que vous recommander d'essayer Snatcher au moins une fois. Ne serait-ce que parce qu'il sert de laboratoire à Hideo Kojima pour poser les bases de ce que sera Metal Gear Solid. Et puis, l'aventure reste suffisamment prenante pour que l'on se perde avec délice dans les ruelles sombres et enfumées de Neo-Kobe.

 

Snatcher

commentaires

Cris
11/11/2019 à 08:37

"divers et variés" est un pléonasme !

Constantine
10/11/2019 à 19:37

Snatcher c’est excellent mais Snatch c’est du caca ! ????

Meh
10/11/2019 à 17:27

Article super intéressant !

Shadow the Hedgehog
10/11/2019 à 16:55

J'adore Snatch !

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